Les vampires discrets

Ceux qui ont le don de gâcher une journée, une vacance, une vie même. Qui se ventousent à la compassion d’autrui, s’en repaissent et…  font mourir lentement.

 

J’en ai repéré une parmi les amies qui envoyaient des cartes à ma grand-mère. Pas une seule carte qui ne dise combien celle à peine reçue lui a tant fait plaisir quoi qu’elle ait été si courte hélas, et « tu sais à quel point j’en ai  besoin »… et de courageux « mais je comprends bien que tu n’as pas de temps pour ta vieille amie … » etc…  A fuir ! Elle est, à la lumineuse aube de ce tendre âge de flirts émoustillants et amitiés de jeunes filles, un crampon qui souffre plus que les autres, elle, et attend humblement les miettes des journées radieuses que les sans-soucis passent ensemble – sans elle, retenue par d’incalculables entraves au bonheur. Elle revient sans cesse sur le drame vécu par une connaissance commune, se répandant pendant des mois en « pauvre, pauvre petite chérie, comme je la plains, comment s’en sortira-t-elle, c’est affreux »…  avec une sollicitude avide qui fait peur. On sent que jamais elle ne laissera la douleur s’éteindre, trop heureuse d’avoir agrandi son cercle d’une autre martyre qu’elle veut entourer de son effroyable aura…

 

Il y a aussi ceux que l’on appelle les rabat-joie, n’offrant qu’un sourire un peu lointain aux enthousiasmes passionnés des autres, ces êtres superficiels (qui laissent leur souffrance au vestiaire pour profiter d’une bonne occasion de ne pas la sentir). Sans la joie de vivre de leur victime, ils seraient seuls, parce que eux, « se faire des amis » est une inutile naïveté, les femmes se jalousent et les hommes ne pensent qu’à ça…  Du haut de leur sourire indulgent, face aux amis que l’autre leur procure, ils affirment, de leur attitude repliée, que tout ça est bien superficiel au fond, et si loin de l’essentiel : la souffrance de la vie (cette vallée de larmes dont on ne sort pas vivants)…

 

Ceux qui sont pas vraiment là, enveloppes mortelles d’on ne sait trop quoi, errant sans consistance dans la maison, s’échappant des conversations, des complicités, réjouissances ou n’y amenant que l’apparence distante de la joie, se gardant bien de s’en laisser leurrer. La vie n’a rien d’amusant, voyons. Insaisissables, on ne trouve rien à leur reprocher – ils n’ont souvent même pas de vrais défauts, sinon l’énumération ennuyeuse des lacunes qu’ils n’ont pas : ils n’élèvent pas la voix, ne boivent pas, ne dépensent pas, ne sont pas infidèles ni gaspilleurs. Et donc on en reste emprisonnés. Mais ils ne sont pas là. On est seuls et encerclés par une seule personne… qui peu à peu nous emmène dans les sables mouvants d’une morosité létale.

 

Philip Burne Jones Vampire

Philip Burne Jones Vampire

Et puis il y a les autres.

 

Ceux qui aiment « les autres ». Qui aiment la vie, qui savent que oui,  bien qu’elle égratigne, blesse, mutile tout le monde, elle n’est pas une tragédie. Ils ont la joie au cœur – un cœur qui parfois se terre, en sang et en peine, jusqu’à ce qu’il se sente assez guéri pour sentir la caresse sur la joie, voir la question dans un regard qui aime, et y répondre par une silencieuse affirmation : oui, je reviens, patience, mais…  je reviens !

 

Eugenio De Blaas Curiosité

Eugenio De Blaas Curiosité

Oh ces autres ! Compagnons de vie et d’amour, de tumultes et résurrections, de hautes mers et de criques doucement ourlées de joncs…

Publicités

44 réflexions sur “Les vampires discrets

  1. L’amitié, le partage des joies et des peines, le regard, le mot juste et les rires, quelle merveille! Et les hommes? Ils ne pensent qu’à ça! à quoi? à la même chose que nous sans doute, amour, sexe & co….il faudrait pouvoir le dire à ces aigries du dimanche au samedi! Sourire.

    • Edmée dit :

      🙂 C’est souvent le jugement lapidaire qu’on entend de ces pauvres chipies qui commencent à se flétrir à 23 ans 😀 parce qu’avec leur riant caractère, il n’y a en effet que « ça » sans doute … (Je suis méchannnnte mais ce n’est rien… ha ha)

  2. Ah ce tableau de visages serait le même aujourd’hui. Nous sommes victimes (pas longtemps car on les vire) de ces sangsues égocentriques qui se repaissent du malheur des autres…

    • Edmée dit :

      Je les vire aussi… mais quand on ne sait pas dire « non » (la première chose « difficile » que chacun devrait apprendre…) on se fait bouffer tout cru!

  3. Je me délecte encore une fois en lisant tes descriptions inimitables et si juste de l’âme humaine.
    J’ai beaucoup ri de ces « ventouses ». 😀
    Merci pour ce bon moment.
    Bon week-end à toi !

  4. lascavia22 dit :

    Le panel des « vampires » est complet, et tellement bien disséqué par ton oeil de lynx, Edmée. Bien vu :)))

  5. Bien vu, ma chère Edmée. Je retrouve bien là l’écrivain à l’œil vif et au trait juste! Il y manque un peu, un tout petit peu de « compassion ». Je suis plutôt encline à plaindre ces « vampires » qui n’arrivent pas à trouver un peu de bonheur en eux et autour d’eux. Ta très admirative Charlotte

    • Edmée dit :

      La compassion je l’ai, mais pas au point de me laisser étouffer… Je pense d’ailleurs que trop souvent, c’est une compassion trop permissive qui leur permet de se développer ainsi: la victime « offre sa pâle gorge » et ne se débat que très mollement. En croyant avoir « de la compassion » elle autorise et surtout, s’immole.

    • Un ami m’a dit: la compassion ? C’est un appel au secours.

  6. colo dit :

    J’adore ton illustration des curieuses-joyeuses!!
    Mais aussi ton analyse, fine comme toujours, de tous ces empêcheurs de profiter à fond de l’amusant, léger, excitant…un collier d’ail, mouiiii, il sent fort ici!!!
    Bon weekend!

  7. Françoise Lefort dit :

    comme toujours tu as les mots exacts: vampires discrets, les premiers nous les retrouvons sur FB avec leur commentaire…leur vie est un parcours philosophique…ils ont tant souffert…ils connaissent tout…toi tu comprendra plus tard…bref à fuir
    effectivement nous avons aussi le rabat joie celui qui dit au restaurant moi je ne bois pas…tu as alors l’air d’une alcoolique devant ton verre de vin…
    et la dernière description quitte à choquer ici nombre de femmes, description de l’épouse celle que l’on ne peut pas quitter car elle est si…si….toi tu as l’air alors d’une sorte de folle dingue du sexe…bref tu restes: pantoise…
    alors que faire…pour ma part je les accepte comme ils sont…à vrai dire je suis bien dans ma peau, et c’est cela le principal
    Merci Edmée

    • Edmée dit :

      Les épouses et les époux… « sois bien contente, il ne te bat pas, ne boit pas, est toujours à la maison »….et hop! On en connaît tous et toutes, de ces ectoplasmes 🙂

  8. Damien personnaz dit :

    Les rabat-joie sont les pires des épouvantails. Ils grincent des gonds rien que pour faire dire qu’ils sont des victimes. Et la dictature des victimes (bon, elle va un temps) est particulièrement pénible.

    • Edmée dit :

      Tout est la faute des autres. Et quand on s’en détourne pour respirer, ils sont étonnés « après tout ce qu’ils ont fait pour nous » 🙂

  9. Bonjour Edmée. 🙂

  10. gazou dit :

    heureusement il y a les autres : ceux qui viennent à toi pour alléger ton fardeau et non pour l’alourdir…ceux qui ont plein d’amour dans le coeur : amour de soi, amour des autres et amour de la vie tout simplement et dont la seule présence illumine notre journée, ils savent partager ce qu’il y a de meilleur avec tous ceux qu’ils rencontrent…quant aux rabat-joie, fuyons les ou faisons les rire si l’on peut, ils en oublieront peut-être leurs manigances

  11. Florence dit :

    Je préfère vivre seule, ou presque, que de fréquenter ces gens là ! Autrefois, lorsque ma vie professionnelle m’obligeait à avoir une vie sociale, ce genre de personnages me faisaient rire, car cette vie sociale obligatoire, restait très superficielle et je me moquais bien d’eux !
    Ce qu’il y a de bien avec nos blogs, c’est que nous pouvons facilement choisir, et c’est plus facile de fermer l’accès à nos blogs ou à notre messagerie, que de fermer notre porte au nez des fâcheux !
    Gros bisous Edmée et bonne fin de semaine !
    Tiens, en parlant de vampires, le château de Dracula est mis en vente par ses héritiers !
    Florence

    • Edmée dit :

      Ils sont parfois parmi nos proches et il est plus difficile de s’en dépêtrer sans dommages… Ils viennent aussi, c’est vrai, dans les blogs ou sur Facebook, et il est plus facile de leur fermer la porte au nez 🙂

      Oui, ils devraient tous partir et se cotiser pour acheter le château de Dracula…

  12. Célestine dit :

    Ces suceurs de sang, dans leur forme la plus mortifère, s’appellent des pervers narcissiques…et c’est tout un combat de leur échapper alors, un combat pour la survie.
    Encore une fois, tu mets l’accent sur un des plus terribles travers de certains de nos congénères de manière absolument exacte et délicieuse.
    Au secours, vive la vie! fuyons loin des vampires avant que d’en mourir!

    • Edmée dit :

      Ils sont en tout cas aussi manipulateurs, c’est un fait, et savent parfaitement jouer les inoffensifs. Il m’a fallu un temps pour les « reconnaître » et décider de m’en tenir loin, alors que notre éducation judéo-chrétienne leur fait une place merveilleuse: ils savent entretenir un sentiment de culpabilité solide comme du béton!

      Vivent les autres! 🙂

      • Celestine dit :

        Oh la la comme tu as raison!
        La culpabilité a empoisonné cinquante ans de ma vie.
        Mais c’est bien fini.
        Gros bisous ma belle tiens, je t’aime!

  13. annerenault dit :

    Eh oui, on en connaît tous de ces affreux, qui se repaissent du malheur des autres. Quand j’étais jeune et naïve, je compatissais. Maintenant je les éloigne immédiatement. Et j’accueille les « autres »- qui sont plus rares, dommage- les bras ouverts.

    • Edmée dit :

      Tu fais bien car ils veulent bien entendu entretenir les maux des autres, qui leur donnent le dessus. Et quand on n’est pas encore averti, on est leurrés par leur compassion étouffante, on n’ose réaliser qu’ils exultent… Oui, on les a enfin catalogués, enfin!

  14. annerenault dit :

    Pervers narcissiques, passifs agressifs, la littérature psychiatrique leur donne des noms…

  15. Pierre dit :

    Tu fais une belle et amusante description de ces « vampires discrets », pour lesquels j’ai une certaine indulgence : ce sont des personnes en souffrance. Mais si je peux endurer un certain temps leurs jérémiades, vient un moment où je tente de les renvoyer vers leur part de responsabilité dans leurs « malheurs ». Et là c’est révélateur : soit il y a reconnaissance d’une attitude victimaire, donc amélioration possible avec la prise de conscience… soit c’est le violent retour de bâton, avec accusations de froideur, d’égoïsme, de dureté sans coeur. Bref : c’est bas les masques et c’est tant mieux 🙂

    • Edmée dit :

      Tu as raison. Moi, je veux juste me dégager de cette étreinte mortelle, qui peut être leur faute ou pas.Et comme tu dis, il y en a qui acceptent de prendre conscience, ou d’autres qui se déchaîinent. J’ai eu récemment une victime vampiresque sur FB qui a fini par insulter tous ses « amis » l’un après l’autre, se fait bloquer, et leur clame ensuite que c’est « à cause » des gens comme nous que les gens comme eux sont tenus à l’écart.Fuyons!

      Une certaine compassion, je l’ai.Mais je refuse d’aller au-delà d’une certaine limite et « d’entrer dans le jeu »… parce que… nous aussi, nous souffrons de la vie 🙂

  16. Pâques dit :

    Heureusement il y a les autres !!!
    J’essaie de fuir le plus possible les vampires discrets, parfois tellement discrets qu’ils peuvent faire illusion quelques temps hélas …
    Quand c’est la famille c’est moins évident … c’était bien ton dimanche ?
    D’un ennui pas de visites – Tu peux téléphoner à tes sœurs, oui, mais elles le dimanche elles sont en famille et vlan ! La culpabilité !!!

    • Edmée dit :

      Oui, la famille utilise et développe souvent ce stratagème aussi. Ou bien, dans mon cas « tu n’as pas eu d’enfants, tu ne sais pas ce que c’est que d’être vraiment occupée » (Ben voyons… 😉 )

      Ils font, en tout cas, illusion un certain temps, c’est vrai…

  17. Angedra dit :

    Comme je me retrouve dans ce texte avec ces personnes qui savent si bien nous donner mauvaise conscience avec leurs phrases connues et leurs idées très courtes. J’ai réussi à décoller ce genre de ventouses qui absorbe nos forces, notre liberté, nos bonheurs. J’ai dû payer assez cher parfois pour m’en libérer … et pourtant j’avais mal fait le compte, j’avais refusé de m’en libérer d’une qui se drapait dans de beaux sentiments et d’un faux air de victime. Je viens enfin, de m’en libérer et même si cela n’a pas été sans quelques petites plaies, je ressens enfin comme un air frais qui vient terminer ma chasse aux vampires !! (sans le parfum de l’ail !!!!)

    • Edmée dit :

      Ce n’est jamais facile car on sait qu’on leur fait mal (même si ils le méritent) et pendant longtemps on tergiverse, on veut « y croire encore un peu »… et puis on comprend qu’on coule, que c’est de l’eau sale et non pas de l’air pur qui nous remplit, et hop! On donne un grand coup de pied pour retrouver la vie… la nôtre!

      Et l’ail… c’est bon quand même 🙂

  18. Philippe D dit :

    Comme quoi, il faut bien choisir les gens qu’on fréquente et s’éloigner des esprits négatifs.
    Passe une bonne semaine.

  19. amandine dit :

    Bin c’est simple, les poisons, je jette lol

  20. Tania dit :

    Connais-tu cette chanson d’Anne Sylvestre ?

    « On ne devrait permettre
    Que les lettres
    D´amour
    On ne devrait écrire
    Que pour dire
    Bonjour

    Ne parlons pas des circulaires
    Des formulaires
    De tous ces papiers
    Qui réclament plus qu´ils ne donnent
    Qui nous soupçonnent
    De n´ jamais payer
    Oublions aussi les images
    Tous ces mirages
    Bonheurs à crédit
    Tous ces cadeaux, ces catalogues
    Toutes ces drogues
    Ces faux paradis

    {Refrain}

    Je sais qu´il y a des pratiques
    Quasi magiques
    Pour communiquer
    Et ça cliquète, et ça clignote
    Et ça pianote
    C´est pas compliqué
    Je pourrais en faire la liste
    Mais je résiste
    Car j´ai dans l´idée
    Que ma chanson à peine écrite
    Ça va si vite
    Elle serait démodée

    {Refrain}

    Je veux parler de ces missives
    De plume vive
    Comme un cauchemar
    Ces lettres qui vous assassinent
    Jusqu´aux racines
    Bien mieux qu´un poignard
    Les mots durs qui sont en paroles
    On s´en console
    Les yeux dans les yeux
    Mais dès qu´ils sont sur une page
    C´est grand saccage
    C´est comme du feu

    {Refrain}

    Ces colères qui nous encombrent
    Chagrins sans nombre
    Qui nous font pleurer
    Pourquoi pas se les dire en face?
    Ça fait des traces
    Qu´on peut effacer
    À condition qu´on se réponde
    Qu´on lâche la bonde
    Que l´amour y soit
    Ô que ma main se paralyse
    Avant qu´on lise
    Une lettre de moi!

    {Refrain}

    Bonjour, est-ce que ta vie est belle?
    Bonjour, et comment va ton cœur?
    Bonjour, j´attends de tes nouvelles
    Bonjour, et n´aie plus jamais peur

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s