Visite à ma vieille nourrice la maison…

J’ai revu mon ancienne maison, celle qui m’a accueillie au retour de la maternité, a enveloppé mon berceau rose d’ombre et de silence, a toléré que notre chienne Kiddy perde ses poils au salon « d’en haut », au pied du gros fauteuil sur lequel on m’installait, a craqué de ses marches d’escalier sous mes coups de mollets impétueux. A lutté contre les inondations de 1956 – je me souviens encore de mon ahurissement en voyant flotter des « choses » dans la cave dont le sol était, tout d’un coup, plus haut que le jour précédent et sur lequel flottait un torchon.

 

8 mois

 

C’est une vieille et honorable demeure, bâtie vers 1890. Une seule famille de propriétaires jusqu’à ce que mes grands-parents l’achètent à leur retour d’Uruguay. Et maintenant elle connait sa troisième vie, avec une jeune famille, des enfants, et plein d’idées d’aménagement qui lui ont fait un lifting sans botox (rien de figé) tout en gardant ses points forts. Les beaux parquets ont blondi sous la ponce, ainsi que les planchers. Et les marches d’escalier aussi, si saines qu’il n’a pas fallu les changer. Des marches qu’à présent on touche, de la pointe de la chaussure, de couleur en couleur comme une belle marche nuptiale que l’on jouerait sur un clavier en technicolor.

 

Les souris, paraît-il, sont encore là, cachées dans les murs et très promptes à renifler les bonnes choses déposées un instant de trop dans le garage et qu’elles s’empressent de grignoter. Elles ont signé, m’a-t-on dit, leur sentence de mort. Pas vraiment en toute connaissance de cause, mais depuis mon enfance, on doit en être à la 3OOOème génération au moins. Il en survivra toujours l’une ou l’autre, de ces belles souris grises que j’aimais tant regarder lorsque l’une d’elles, trop téméraire, était nocturnement tombée dans la huche à avoine ou à grain du cheval, et ne savait plus remonter. Quand on ouvrait le couvercle pour remplir la mesure du petit déjeuner de Chipie, Katia, Conquistador ou Pépito, une boule grise vibrante d’inquiétude se mettait à sautiller et escaladait, affolée, notre bras vers la liberté.

La salle de bain sourit de toutes ses teintes, et est du genre à vous inspirer des airs d’opérette sous la douche ou dans la baignoire, et fut le sujet d’un mystère sans solution pour les nouveaux propriétaires lorsqu’ils ont voulu se débarrasser de l’imposante baignoire vintage : où donc avait-on trouvé assez d’Hercules pour la hisser à l’étage sans qu’il y ait mort d’homme ?

 

Il reste les tendres moulures aux plafonds, les cheminées ont été déshabillées de leurs ajoutes de bois et de murets de brique, autrefois à la mode de cette autre fois. En enlevant les couches de papiers peints ici et là – ma mère n’avait pas toujours eu le meilleur flair, je me souviens d’une qui était particulièrement hideuse dans la grande salle à manger… – quelques fantômes des teintes en vogue au fil des générations sont apparus, dont des fresques murales.

 

Le grand salon a pris un second souffle en devenant studio de travail. Et le « petit boudoir » m’a semblé si minuscule que je me suis demandé comment diable on faisait pour y bouder si bien quand j’étais petite…

 

Le jardin attend encore ses transformations et j’ai donc eu le bonheur de le voir presque inchangé bien que dompté car ma mère l’avait laissé devenir d’une sauvagerie de jungle vers la fin. Mais tes roses, Mammy-Rose, elles ont survécu. Et je peux te dire qu’elles sont superbement épanouies. Rouges et épineuses, et fières sur leurs tiges hautes.

Tchoupy et Mammy

 

J’ai visité cette maison qui a contenu tant de choses des miens et de moi-même sans plus la sentir « à moi », comme si la nourrice qui m’avait fait grandir dans l’amour et la protection se devait à présent de se dévouer à d’autres, et je n’ai éprouvé que du plaisir à découvrir les changements et les bases encore identiques à ce que j’avais connu. Et, en pélerinage, je suis descendue à la cave-abri pour y photographier ce qui reste des fresques grandioses que, dans la créativité de mes 18 ans, j’avais faites pour en orner les murs, puisqu’elle avait été promue cave à surboums. Voulant ne pas être en reste avec le mouvement hippie – dont je ne faisais pas partie mais il fallait bien choquer les parents avec quelque chose – j’avais proclamé des habitudes de fumette et de boisson que je n’avais pas, et fait, par la même occasion, une jolie faute d’orthographe…

 

mariejeanne

Beatles

Oubliettes

Pétrole

Longue vie, maison…

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46 réflexions sur “Visite à ma vieille nourrice la maison…

  1. Quel beau souvenir, 🙂
    Tu n’en finis donc pas d’avoir été, d’être et…de le devenir toujours plus heureuse.!.
    Avec un « bagage » pareil, comment aurait-il pu en être autrement ? 😉

    Bisous de Poupousse !

  2. Angedra dit :

    Comme toujours, tu racontes si bien… qu’il est facile de mettre nos pas dans les tiens lorsque tu remontes ainsi tes souvenirs. Tellement facilement, que nous mettons nos pas deviennent les tiens et… nous la voyons cette maison, nous la visitons et revivons avec toi tes bonheurs.
    Malheureusement, je ne peux revenir sur les pas de mon enfance, mais il y a encore la mémoire qui me parle de paysages, de parfums, de scènes de famille… alors j’essaie de les mettre par écrit avant qu’ils ne disparaissent avec moi. Je veux laisser quelques traces de pas moi aussi aux nouvelles générations, même si je n’ai plus de lieux à leur montrer. L’importance de « là d’où nous venons… »

    • Edmée dit :

      Oui, tu as raison, Agendra… il faut sauver tes souvenirs car ils nourriront ceux des autres. Nous avons des anecdotes que l’arrière-grand-mère de mon père racontait…au sujet de la guerre d’indépendance de la Belgique. Je trouve ça extraordinaire, un souvenir qui existe encore presque 200 ans plus tard, que nous nous passons jalousement de génération en génération…

      Merci pour ton appréciation…

  3. Nadine dit :

    Un bébé tout sourire et un parfum de nostalgie. Bel article, Edmée, comme d’habitude !

  4. gazou dit :

    Ce doit être très émouvant de revenir dans la maison de son enfance, de voir ce qui a changé et ce qui est resté semblable et tu nous fais bien partager ton ressenti, on a l’impression d’y être avec toi

    • Edmée dit :

      Merci Gazou. A vrai dire l’émotion était surtout due au fait que je revoyais la maison « vivante », extrêmement pimpante et gaie, avec toute une nouvelle vie devant elle, et ça m’a fait grand plaisir. Mais elle avait cessé d’être « la mienne » sauf ce qui n’avait pas encore changé du tout (« la petite salle de bain » mansardée a encore le hideux papier peint à fleurettes, et il reste mes fresques hippies dans la cave 🙂 )

  5. c’est avec beaucoup de plaisir que je t’ai suivie dans cette maison qui fût celle de ton enfance…nous avons tous une maison, celle où nous sommes née, celle qui vit nos premiers, celle qui vit nos premières larmes…moi je n’ai pas eu encore le courage de la revoir, parcequ’il en va ainsi des belles demeures quand les propriétaires sont ruinés…la maison est vendue…abjugée…je ne sais encore aujourd’hui si j’aurai le cran de la revoir…il me semble que nous l’avons abandonnée…

    • Edmée dit :

      Je pense au contraire que les maisons rebondissent très bien, de propriétaires en propriétaires… mais naturellement elles sont plus heureuses avec certains d’entre eux! Je comprends bien que ce fut très dur pour toi. Ma mère a connu ça aussi, et a toujours eu un sentiment de quelque chose d’inaccompli ou de mal fini… d’une erreur…

  6. Adèle irarard dit :

    Un texte qui résonne des rires frais et des pas léger d’une fillette pétillante!

  7. Adèle Girard dit :

    Hello…Adèle irarard c’est moi…Une faute de frappe!

  8. Lauriza dit :

    Beaux souvenirs d’enfance où l’amour des êtres, des choses et même des petites bêtes ressort par tous les pores de la peau. On suit très bien tes pensées et tes faits et gestes ……..

    • Edmée dit :

      Merci… j’ai grandi dans cette maison, mais elle veut voir grandir d’autres enfants. Elle ne m’a pas retenue mais m’a dit « regarde que je suis belle avec mon nouveau tablier, et les enfants sont très bien élevés, et regarde: j’ai de nouvelles fenêtres et je reçois plein de lumière! »

  9. Décidément, toi aussi tu reviens vers les maisons du passé!

  10. Moi qui ne me retourne presque pas ou si peu, je lis tes articles et chose étrange je me surprends, tout en visitant ta maison avec toi et en partageant tes émotions, à visiter quelques lieux de mon enfance. En mettant des images inédites sur un endroit que je ne connais vraiment pas, celui justement qui m’a accueillie lorsque j’ai pointé le bout de mon nez. Je connais la rue mais pas le numéro. C’est idiot. Tu vois comme tes articles roulent dans notre conscient! On lit des tranches de ta vie et on plonge dans les nôtres! Surtout n’arrête pas! Je me connais si peu.

    • Edmée dit :

      C’est un peu le miracle de la lecture, que j’ai découvert moi aussi quand j’étais jeune: ça me rassurait de constater que des « personnages » ressentaient les mêmes choses déconcertantes que moi, ou je découvrais, comme toi, que quelque chose qu’ils vivaient m’interpellait, me stimulait et me donnait quelque chose…
      Contente donc de te restituer des morceaux de toi aussi 🙂

      • Même situation hier mais dans le sens contraire lorsque quelqu’un m’a dit (et même écrit) que je l’avais aidé à réaliser un rêve. Comme quoi l’écriture serait comme un passage vers autre chose. Des portes à ouvrir, en quelque sorte. Bon dimanche à toi! Reposons-ns quand même un peu!

  11. Philippe D dit :

    Moi aussi, la maison de mon enfance reste dans un coin de mon coeur et de ma mémoire; un brin de nostalgie.
    Un rêve fou serait de la racheter mais les souvenirs ne se rachètent pas, n’est-ce pas?
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      Les souvenirs sont à nous gratuitement quoi qu’il arrive. Acheter ou non la maison changera peu je suppose puisque si elle est la même … le temps de ta vie ne l’est plus. Mais le plaisir peut être intense malgré tout…
      Bonne semaine aussi…

  12. amandine dit :

    très émouvant!

  13. Alain dit :

    Quelle belle émotion ressentie à la lecture de cette page ! Ces maisons du passé qui vivent encore aujourd’hui. Certaines mieux que d’autres. Ou qui ne vivent plus du tout quand une expropriation a rasé l’ensemble. Mais au finish les souvenirs restent intacts. J’avais aussi mon « endroit pour les boums de l’époque ». Tout entier « décoré » par des photos d’actrices et d’acteurs qui me faisaient rêver ! À tour de rôle, nous faisions avec mes amis notre palmarès de la plus belle ou du plus beau. Nos modèles s’appelaient Ava Gardner ou Marlon Brando sans oublier Steve MacQuenn au tout début de sa carrière quand il incarnait le fameux Josh Randall. Merci Edmée. Grand confort de pourvoir garder en mémoire les bons moments qui restent des jeunes années !

    • Edmée dit :

      Tu as raison, les souvenirs restent intacts. Ceci n’est plus « ma maison » mais la maison où j’ai grandi. Je n’ai eu aucune nostalgie mais uniquement du plaisir, comme lorsqu’on revoit quelqu’un de cher qui a très bonne mine. Aucun de mes souvenirs ne peut m’être enlevé et je suis riche d’une vie à étages et tiroirs où tout m’appartient, y compris mon enfance dans cette maison.

  14. amandine dit :

    /\__/\
    (=°,°=)
    (« )_(« )
    merci Edmée

  15. Le rônin dit :

    Pou ma part j’ai beaucoup de chance, j’ai occulté tous les souvenirs de l’endroit où j’ai été « dressé »…
    Je vivais dans un tombeau.
    Ce tombeau est maintenant scellé !
    La vie est dehors…
    Bonne semaine

    • Edmée dit :

      C’est magnifique de pouvoir fermer un tombeau, je sais que c’est parfois nécessaire aussi. Nous sentons ce qui est bon pour nous, et mauvais. Nous faisons le tri, enterrons ou refaisons fleurir selon la nourriture que notre coeur demande….

      Bonne semaine aussi…

  16. Michel dit :

    Bonsoir Edmée !!!!

    Je garde une paire de lunettes de soleil de cette époque…
    Bises et bonne soirée.

  17. Il est bien que tu aies pu revoir ta maison d’enfance avec sérénité, en paix avec le passé, dans l’acceptation du temps qui passe. Quant à moi, quand je retourne à Châteauneuf-sur-Charente, où j’ai grandi, je ne fais que passer devant mon ancienne maison, qui a été vendue. Je sais qu’elle ne sera plus jamais « la même », donc, je n’ai guère de regrets. En revanche, quel bonheur, quelle jouissance, de parcourir les rues de la petite ville, d’aller au bord de la Charente, mon beau fleuve couleuvre, de me coucher tout près de l’eau et de me dire en fermant les yeux : « Ici, c’est chez moi »… !!!

    • Edmée dit :

      Oui… il y a des lieux qui cessent de nous appartenir – ou c’est nous qui ne leur appartenons plus. Les maisons surtout… J’ai senti que celle-ci n’était plus à moi. Mais ce fut en réalité un plaisir. Elle continue sa vie. Elle est à moi dans les souvenirs

  18. Armelle dit :

    Je n’ai pas eu l’opportunité, ni peut-être vraiment le désir de visiter mon « Rondonneau » vendu par mes parents, car devenu trop lourd à entretenir. Je ne l’ai regardé que de loin, derrière la petite porte en bois vermoulu du fond du parc qui existait encore, lorsque je suis passée dans la région avec mon mari, il y a de cela plus de 20 ans. Un très joli article Edmée.

  19. amandine dit :

    ai ce nouveau site
    l’autre est impossible à ouvrir;-)

  20. Pâques dit :

    Mais quel beau bébé, un sourire craquant !
    La jolie dame avec le chien dans les bras c’est ta maman ?
    Nous sommes de la même génération et j’ai moi aussi connu les boums dans les caves… J’avais les cheveux longs et des tuniques indiennes, Alain, avec une large chemise et son air de Marlon et la musique des Beatles 🙂
    Déjà de retour de vacances ( il est tombé dans la Semois, non mais !!! pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ) C’était trop calme 🙂

    • Edmée dit :

      Voilà ton Marlon qui se prend pour Tarzan? Mais il s’est trompé de film, et de plus il n’y a pas de crocos dans la Semois voyons! 🙂

      Oooh les surboums, et les vieux disques aùmm aùumm pour danser de longs slows…

      Oui c’est ma maman, la jolie dame avec la canaille de chien…

  21. Je ne supporterais pas de voir ma maison d’enfance rénovée par d’autres. J’en ai pris conscience quand des acheteurs potentiels à qui je faisais visiter la maison, échangeaient des idées sur tout ce qu’il faudrait changer, comment modifier le jardin…
    du coup, je l’ai rachetée moi-même 🙂

    • Edmée dit :

      Je comprends bien ça… Je pense avoir eu de la chance que ça ne soit pas le cas, mais ça peut venir de bien des choses: nous étions une famille de voyageurs et quittions souvent nos maisons; mes parents se sont séparés et j’ai donc appris que rien ni personne n’était à nous pour toujours. Ce ne fut pas un traumatisme, juste une leçon.

      Mais tu as bien fait de l’acheter pour toi, car une maison contient bien des souvenirs et l’écho de tant de choses…

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