Manger ensemble, c’est Guerre et paix…

Une société qui perd le goût de manger – de communier… – perd son étoile polaire, son nombril, sa parole et l’art d’être sociable.

 

Dans un antre envahi de fumerolles parfumées, appelé cuisine, la femme préparait le rituel de la Sainte Communion familiale. Elle coupait, hachait menu, lardait, émiettait, écossait, malaxait, plumait, unissait, saisissait, faisait blanchir, épluchait, tamisait, pétrissait, épiçait, bardait, désossait, épépinait, retournait… Elle n’était pas comme un Vulcain échevelé, mais comme la divine Babette aux commandes de son mémorable festin. Attentive, perspicace, agile, inspirée, innovante, économe ou généreuse. Ses gestes étaient fermes et tendres à la fois, mesurés, justement dosés. Ses mains avaient le velouté de la farine et sentaient le persil, la viande, les épices fraiches. Le bout de ses doigts gardaient trace de ces pincées de safran, de paprika, de sel, ou de thym citron cueilli tout frais sur le seuil.

 

C’était si banal.

 

C’était aussi la détente après d’autres rituels, travaux des champs, travaux d’usine, de ménagère. La cuisine était son royaume, à cette femme. Le lieu où elle redevenait toute puissante, détentrice de la paix, des secrets, de la santé, de l’union des siens. Le temple dont elle était la grande prêtresse. N’y entrait que qui avait patte blanche, et de préférence la fille ou la sœur, la mère. Alors la grande œuvre des arômes s’accompagnait de bavardages rassurants, de chamailleries bourrues, d’échange d’astuces ou d’un peu plus d’oignon ou moins de tomate. Rien d’affolé, tout filait lisse, la dame était au gouvernail de la nef où les aliments roucoulaient sous les couvercles, ronronnaient dans les poêles, s’assouplissaient dans les jus, crépitaient sous la morsure de la broche.

Repas de noces à Yport. Albert Auguste FOURIE 1854-1937

Repas de noces à Yport. Albert Auguste FOURIE 1854-1937

 

Les filles dressaient la table. Clac-clac-clac , chaque assiette, propre comme l’âme d’une communiante, attendait son convive, bordée de ses couverts, peut-être agrémentée d’une serviette, couronnée d’un verre que viendrait combler de l’eau ou du vin. A chaque entrebâillure de la porte de cuisine, le nez des hommes frémissait un peu, et semblait même avoir un léger mouvement, impossible pourtant. Pendant un court instant le sérieux de leur conversation s’alanguissait, leur voix faiblissait, comme pour offrir le silence à ces effluves de grâce.

 

Et puis venait le moment du repas. Ce qui avait pris tant d’adresse et d’art, de temps et énergie ne semblait même pas toujours se remarquer. On le mangeait. On le dévorait, même. Car le repas faisait partie, comme les ahanements tendres du lit et les rires accompagnant les jeux, de ce qui restait le sel de la vie.

 

Affamés, voraces, la bouche pleine, mais envahie de saveurs, on s’abandonnait voluptueusement aux enchantements de la table : le pain qui s’unissait aux sauces et morceaux de viande, la pomme de terre qui fondait entre les molaires et capturait des oignons caramélisés, le riz tendre et gonflé qui avait marié ses grains aux petits pois tous frais et au fromage râpé. S’il arrivait que l’on ne complimente pas l’artisane de ces métamorphoses exquises, elle savait où cueillir la récompense de son travail : les joues rondes, les plats qu’on se  repassait, ceux qui restaient silencieux pour pouvoir manger plus et plus vite sans se faire remarquer. Les assiettes dont l’émail s’usait sous les coups de pain, buvards des fumets ultimes que l’on ne voulait pas gaspiller. L’air un peu ahuri qui errait sur les visages, le temps du passage d’un ange. Et tout au long de cette messe de la famille, on s’était disputés, ou pris le nez, moqués gentiment ou avec un peu de rudesse, déclaré son amour sur le ton de la blague pour ne pas avoir l’air bête, annoncé un nouveau bébé, la maladie d’un voisin, l’envie d’une nouvelle robe, le besoin d’outils. Juré qu’on savait qu’on aurait dû se méfier, que jamais on aurait dû accepter un Machin comme gendre dans la famille Truc qui avait vu deux notaires et un curé, affirmé que jamais la Josiane n’avait été plus belle que quand elle attendait des petits, ri, porté des toasts, exprimé le souhait d’être aussi nombreux l’année prochaine à la même date, évoqué le grand-père mort depuis deux ans déjà, ce vieux saoulard mais qui travaillait comme trois chevaux de trait.

 

Guerre et paix tous les jours.

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23 réflexions sur “Manger ensemble, c’est Guerre et paix…

  1. Hé oui les repas de famille, c’est un peu ça, mais c’est tellement savoureux de se retrouver avec ses frères et soeurs et ma foi, se salir la bouche en critiquant un chouïa, ça fait du bien aussi. Car la cousine machinchose, c’est vrai quand même que son nouveau boy-friend est tarte, vous ne trouvez pas?

    • Edmée dit :

      Parfaitement. Critiquer un chouïa est une façon de voir « comment on va faire rentrer cet étrange boy-friend » dans la famille.On remarque les différences et, entre soi, on se rassure: on voit tous la même chose et on va donc tous faire de son mieux pour le rendre moins tarte – ou s’y faire!

  2. Lauriza dit :

    C’est truculent et pas si loin de nous. Des souvenirs me reviennent en mémoire avec délice et j’en reprendrais bien une petite louche pour finir de me lécher les babines. Nous continuons encore quelques grands repas familiaux surtout des cousinades mais les fourneaux ne donnent plus la chamade. Plusieurs petites mains, chacune dans son antre, préparent les différentes étapes du repas. Alors les parfums sortant des cuisines ne viennent plus titiller nos papilles gustatives. A nous de deviner maintenant ce qu’il y a dans notre assiette. On appelle cela  » le modernisme « . J’aime faire la cuisine et quand je reçois mes amours ou mes amis(es) et qu’en entrant dans la maison ils me disent en humant l’air avec un petit sourire :  » hum, ça sent bon ! « , j’ai le plus beau compliment.

  3. Liliane Magotte dit :

    Digne de Zola, Edmée, je me suis repue de tes descriptions, un véritable tableau !
    Merci pour ce délicieux moment gustatif !

  4. Liliane Magotte dit :

    D’ailleurs cette peinture je la connais, elle est située dans la hall d’entrée du prestigieux musée de Rouen, où je me rends lorsqu’il y a une exposition impressionniste. Elle est immense, plusieurs mètres de long. Je l’ai par ailleurs photographiée. Elle décore le superbe salon de thé sous une verrière du plus bel effet !
    Elle illustre à merveille ton beau texte.

  5. Celestine dit :

    Merci de citer ce film anthologique, le festin de Babette! Ton billet est une ode à la fête charnelle, au réjouissement des corps et des palais, un hymne au savoir vivre en profitant des doux plaisirs épicuriens, tous les sens bien aiguisés…
    Je ne pense pas que ce goût-là se perde. Il est toujours présent, mais il demande davantage d’efforts. Les femmes ne sont plus aux fourneaux exclusivement, elles vivent leur vie professionnelle, peut-on les en blâmer? Désormais, les repas dignes de ce nom se préparent à deux, les jours de congé, comme un préliminaire sensuel à une autre fête, où l’on rit en léchant les cuillères avec des mines gourmandes. Choisir les ingrédients au marché, choisir la recette, et travailler à régaler ses convives, voilà une activité qu’il faut savoir préserver car elle réjouit le cœur encore davantage que la bouche.
    Mais en ces temps de fast-food et de malbouffe, c’est un petit combat.

    • Edmée dit :

      Oui, ainsi que de rassembler assez de membres de la famille pour participer à la bienfaisante paix qui s’ensuit… Mais on bouge plus aussi, on vit rarement encore tous aux lieux qui nous ont vus grandir, et il faut trouver comment préserver ce qui est adaptable. Faire ses courses avec soin en anticipant tout ce qui prolongera la fête est en effet un grand plaisir…

  6. Le rônin dit :

    quelque part au fond de moi, ce genre d’évènement me manque cruellement… dans une vie précédente, je suis persuadé que j’avais cela… Dans cette vie, rien de cela… alors plutôt que de me lamenter sur le cynisme de la vie, je me dis que dans une prochaine vie, peut-être…

  7. Florence dit :

    Eh bien Edmée, je n’ai pas reçu la News de cet article, si savoureux pourtant.
    Oui c’était ainsi autrefois, et c’était bon. il faisait bon vivre dans ces maisons. Il n’y a plus beaucoup de femmes qui passent des heures dans leur cuisine à concocter un bon repas. Tu as raison, lorsque l’on perd le goût des bonnes choses gustatives, on perd presque tout, et l’on devient associable. C’est mon cas par la force des choses.
    Très bon texte qui donne l’eau à la bouche. Je vais de ce pas préparer mon insipide festin, que j’essaie de rendre le moins insipide possible…
    Gros bisous et bonne soirée Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      On peut maintenant cuisiner assez vite, temps oblige, mais ça reste cuisiner, ça reste la création que l’on apportera fumante sur la table et que l’on espère savoureuse, réussie, assez enivrante que pour se sentir bien et ensemble. Je vais très vite pour cuisiner aussi, privilégiant « ce qui va vite » mais jamais je n’ai cédé aux plats préparés – sauf maintenant que je vis seule, parfois ça me revient moins cher…

      Gros bisous Florence et bonne fin de semaine!

  8. Angedra dit :

    Quel délice de savourer ce si beau texte ! Je retrouve l’ambiance que nous partagions avec maman. Chaque repas, même ceux que nous partagions qu’entre nous sept, enfants et parents chaque jour ,avaient cet air de grand partage. Enfant je restais dans la cuisine à regarder maman s’affairer à préparer le repas familial. Tout semblait si facile, elle semblait calme tout en s’agitant pour surveiller plusieurs plats différents…. l’aînée ne mangeait pas de poisson, le plus jeune n’aimait pas les légumes…… et maman faisait selon les jours deux ou trois plats différents afin de contenter tout le monde.
    Jamais un repas sans commencer par de jolis petits plats bien décorés, quelques olives, des anchois, des crudités, des beignets de courgettes… avant de savourer le plat principal. Le dessert fait « maison » terminait ce partage au cours duquel tous les enfants avaient le droit de parler, poser des questions, échanger avec les parents.
    Sans doute grâce à ces moments de bonheur partagé que je continue à apprécier de cuisiner même lorsque je suis seule. Cuisiner n’est pas un travail et encore moins une corvée…. c’est un échange d’amour. Nourrir de mon amour ceux que j’aime passe également par la cuisine.
    J’apprends à mes petits-fils ce partage (Bientôt 4 ans) au travers de la cuisine. Ils participent à l’élaboration des plats… ils pétrissent les pâtes, goûtent sur le doigt les différentes huiles d’olives, vident le « loup de mer » (un véritable loup mamie !!) pour le remplir ensuite de fenouil et citron….. la transmission de l’amour passe par de multiples chemins dont celui de la cuisine.
    Merci pour cet échange.

    • Edmée dit :

      Ton merveilleux commentaire complète si parfaitement ce que j’ai voulu dire. Tu as raison, faire la cuisine est loin d’être une corvée même si on n’est « que » deux ou trois et qu’on a des heures de bureau derrière soi… c’est le retour chez soi, un apéritif mental, une reprise de « sa » vie. Et l’occasion d’un partage.

      Ta maman t’a donc laissé un vrai tableau vivant en souvenir 🙂

  9. amandine dit :

    j’adore
    et j’ai que cela à te dire;-)

  10. éric dit :

    Beau, bien rendu. ça donne faim de convialité.

  11. Armelle dit :

    C’est vrai que se perdent de plus en plus ces grands repas de famille que vous évoquez si bien. Plus le temps, plus la place, plus l’envie. Comme ces soirées où aucun des membres de la famille ne parle plus, stérilisé par la télévision. Que d’émotions perdues, que de joies simples et gourmandes envolées. Un beau texte qui rend aux moments rares leur volupté d’antan.

    • Edmée dit :

      J’ai moi aussi connu tout ce délicieux chaos, en famille ou lors de ma vie italienne… et je sais, comme vous, toute la richesse de vie qu’on en retire.

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