Charles l’avait bien dit…

Dans mon second roman, « De l’autre côté de la rivière, Sibylla… », je mentionne le livre « Mariages » de Charles Plisnier, Livre écrit en 1936 et acheté par mes arrière-grands-parents paternels, il se trouvait dans la bibliothèque parmi les œuvres que « j’étais trop jeune pour comprendre ». Il n’en fallait pas plus pour que je le lise. Et ne comprenne rien à l’époque, c’est vrai. 

Mais en le relisant à présent  – occasion de découvrir qu’il est, par ailleurs, très bien écrit  – je revois tout ce qu’alors je n’ai pas dû saisir mais sentais déjà. Le livre fit scandale. Il dérangeait. Parce qu’il dépeignait une réalité qui d’ailleurs n’a pas changé : le mariage, nécessité pour l’ascension sociale, ou plus simplement encore, pour l’accès à la vie sociale.

Le baiser de l'hymen

Le baiser de l’hymen

Fabienne, gâtée et aimée par son père, veuf, veut se marier. C’est tout. Elle veut se marier. Elle pourrait, financièrement, se permettre de ne pas le faire. Mais elle veut un mari. Elle a été amoureuse autrefois, pour découvrir que l’élu était marié. A 22 ans la voici sans illusions. Elle a eu quelques fiancés qui ne représentent que des déceptions de tactique et non pas sentimentales. Elle sait que l’amour et le mariage sont deux choses bien différentes. Le dernier fiancé en date lui est infidèle. Elle est vexée mais pas abattue, cependant elle entend se débarrasser du félon. Son oncle, à qui elle annonce son intention de rupture, lui réplique que le fait que le fiancé récalcitrant ait une liaison ne la regarde pas. Et que d’ailleurs elle doit avoir l’élégance de ne pas s’en occuper. Je ne parle pas du moyen-âge, mais de 1936. On faisait une évidente scission entre le mariage et le sentimental. Il lui faut par conséquent rompre pour une autre raison officielle, qu’ils mettent au point, son oncle et elle.

Et ils planifient donc son mariage avec un jeune homme qui a tout à gagner en tombant dans le panneau : elle se marie pour être enfin une femme mariée, et lui pour accéder à un confort social et financier qu’il n’atteindrait pas par ses seuls efforts. Chacun a son intérêt. Ils ne sont pas des monstres, n’ont aucune méchanceté à ce début de leurs vies. Ils souscrivent simplement au tracé que la société dessine pour eux, et y cherchent leurs avantages.

Quant à sa cousine Marcelle, elle aussi se marie parce que c’est la chose à faire et que la fortune familiale a fondu. Son père l’a affectueusement avertie qu’il lui faudra prendre soin d’elle. Elle aussi garde dans le cœur le souvenir d’un désir naissant pour un autre jeune homme disparu, et choisit, parmi ses prétendants, celui qui lui semble le plus acceptable comme mari. Elle espère bien que l’image de son premier amour s’estompera dans la réalité d’une existence conjugale.

Bien que l’auteur, notre cher Charles à la plume bien trempée, précise que désormais (entre les deux guerres…) les jeunes filles ne sont plus aussi ignorantes des secrets du lit que ne l’étaient leurs mères, on comprend que pour les deux cousines, ce qu’elles en savaient était dû aux lectures et à de rares confidences.  Car elles ont une idée très « cinéma américain » de tout ce mystère, un peu comme ces beaux films qui finissaient parfois dans la chambre à coucher, lorsque les deux jeunes époux s’embrassaient devant le lit et qu’un pudique travelling se ruait vers la fenêtre pour qu’on leur fiche la paix avec notre curiosité. J’ai connu autrefois une jeune fille qui, « instruite » par ces films, m’avait avoué qu’elle « croyait qu’on s’évanouissait » tant ce baiser nuptial semblait chargé de sortilège.

Et bien entendu… chacun sera brûlé par le sacrifice. Fabienne et Marcelle se demandent, éperdues, ce que peuvent être ces extases charnelles dont on parle à voix basse, et dont elles avaient cru deviner les prémices lors de leurs courtes histoires d’amour adolescentes. Elles espéraient que de ces délices naîtrait l’amour (C’était ça qui, à 12 ou 13 ans, m’intriguait beaucoup et que j’ai mentionné dans mon livre : l’une d’elle supplie son mari de lui toucher les seins … et je me demandais « mais pourquoi diable a-t-elle une idée de ce genre ? »). Notre Charles semble croire que ce qui manque dans ce mariage, c’est la volupté du sexe, dont l’absence provoque le naufrage. Il a raison et tort. Car parallèlement il dépeint Christa, une troisième cousine qui, elle, s’est donnée (Oooooh la coquine !) à un homme divorcé (Ooooooooooooooh ! Elle dépasse les bornes !) qu’elle épouse, se déclassant socialement, mais que l’on retrouve en moitié de roman, tellement heureuse et encore aimée que nos pauvres victimes du mariage bien planifié en sont tétanisées.

La volupté du sexe, naturellement, n’est pas le fait d’un époux – même expert – qui anime le désir de son épouse, mais d’un époux amoureux qui lui parle d’amour sans émettre un son, et entend le silence de celui de l’épouse amoureuse. Et c’était l’erreur du départ : sans amour, le mariage n’apporterait pas l’épanouissement de la chair, et ne serait qu’un mariage. C’est ce que Christa – plus délicatement que moi – explique à Marcelle qui, éblouie par son bonheur évident, lui demande où elle, elle s’est fourvoyée. Et elle précise qu’il n’y a rien à faire, que l’amour ne se rencontre pas toujours, que si on l’attend on peut l’attendre en vain, et que si on ne peut se faire à son absence dans le mariage et se contenter de la camaraderie qui est le sort de presque tous les époux, il vaut mieux alors oser vivre seule mais savoir que ce sera peut-être pour la vie.

On le comprend, Charles est arrivé comme un chien dans un jeu de quille. Des épouses respectables, à la mise en plis impeccable, soupirant après des voluptés impensables. Des hommes classifiés comme des « maris » ou des « amoureux ». Toute une tradition séculaire mise en pièces, et la fautive s’en sort comme la grande gagnante !

Les bons mariages ont toujours existé, il y en a eu plusieurs dans ma famille. Une de mes tantes m’a dit récemment que du côté des *** on avait de bons mariages car les maris s’amusaient bien avec leurs femmes et n’avaient pas besoin d’aller ailleurs ». C’étaient des gens qui adoraient rire, laissaient une agréable liberté aux épouses qui de leur côté n’étaient pas « sur leur dos » tout le temps, et surtout on n’était pas prude. Sans aucune indécence, mais on avait, simplement, le goût d’être heureux ensemble. Ils étaient plutôt fusionnels. Mais j’ai aussi vu et observé tous les autres mariages, ceux qui s’étaient construits sur des socles autres que l’amour. J’en ai vus beaucoup.

Et eux aussi, ils continuent d’exister.

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29 réflexions sur “Charles l’avait bien dit…

  1. Angedra dit :

    Je comprends combien ce livre a dû faire scandale, mais même aujourd’hui combien de jugements sont portés encore par des « couples respectables » envers des « couples amoureux » mais en dehors du modèle qu’impose la société.
    3 femmes et seule Christa connaîtra le bonheur car elle a su le voir sans se préoccuper des codes en vigueur.

    • Edmée dit :

      Tout à fait! On a presque peur des couples qui ont été portés par l’amour et continuent de le vivre sans fin. On veut penser que ça n’est pas normal. Ce n’est pas habituel, ce n’est pas le sort de tous, mais si, c’est normal 🙂

  2. amandine dit :

    je me suis régalée
    merci:-)

  3. Celestine dit :

    Parc´ qu´elle avait rêvé je ne sais quel amour
    Absolu, éternel
    Il faudrait ne penser, n´exister que pour elle
    Chaque nuit, chaque jour
    Voilà ce qu´elle voudrait. Seulement y a la vie
    Seulement y a le temps
    Et le moment fatal où le vilain mari
    Tue le prince charmant
    L´amour, son bel amour, il ne vaut pas bien cher
    Contre un calendrier
    Le battement de son cœur, la douceur de sa chair…
    Je les ai oubliés.

    Tu crois qu’il avait lu Charles, Claude?

    • Edmée dit :

      Charles va encore plus loin: il n’y a pas eu d’amour du tout, on n’oublie aucune douceur de la chair car on ne l’a jamais connue ni recherchée. C’est un désert. Un cri douloureux. Que l’on tente d’étouffer en se disant que c’est comme ça pour tout le monde sauf pour les gens … bizarres (les artistes et les dévergondés… les sans foi ni loi), que l’amour est une invention des romans. Ce livre est écrit au bistouri, et est édifiant…

  4. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Je croyais que c’était le contraire qui était courant, car autour de moi, les gens se sont mariés par amour. C’est vrai que je n’ai que 61 ans…
    Je suis vraiment toujours très étonnée de te lire, car je n’imaginais pas que tout ce que tu écrits existait de nos jours ! Je dois dire, que certains qui se sont mariés par amour, on divorcés, mais c’est la maladie de notre époque. D’autres ont failli le faire, mais pour garder un foyer à leurs enfants, ils ont résistés. Et maintenant que le temps a fait son œuvre, ils sont bien contents de vivre toujours ensemble et passent une retraite plus agréable que beaucoup qui sont aigris de se retrouver seuls, loin des leurs enfants qui sont partis vivre leurs vie !
    Oui, j’ai beau réfléchir et faire le compte, je ne vois que des couples mariés par amour, et même dans les générations antérieures ! Même chez mes cousins de Belgique !!!
    Je vis dans un drôle de monde !!!
    Gros bisous et bonne fin de semaine Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Mais tu as donc de la chance… Je connais des couples jeunes qui se sont mariés « pour se marier » en pensant – ou voulant croire – que c’était par amour. Plus d’un. Mais le parcours reste difficile. Il y a les arrangements, qui varient d’un couple à l’autre, les usures ou les bonheurs profonds. Ou simplement la tranquillité d’avoir un foyer, ou le manque de vrai besoin de partage… que sais-je? Mais je n’ai pas 100 ans, et je regarde au-delà des mots…

      J’ai aussi connu bien des ménages heureux.

      Gros bisous Florence

  5. colo dit :

    Chacun a son intérêt dis-tu, bien sûr, sauf dans le cas de pauvres jeunettes mariées de force à un « vieux »! Sinon, pourquoi pas?
    Ni l’amour fou ni le sexe réjouissant ne sont éternels..mais si excitants tant qu’ils sont vivants.hé, hé!
    Il y avait des femmes « scandaleuses » et d’autres qui semblaient « rangées » mais qui ne se privaient de rien, enfin de tout…ce qui permet d’écrire, penser, et—rire!
    Bonne journée Edmée.

    • Edmée dit :

      Tu as raison. D’ailleurs s’il y a un bon intérêt, c’est ce qui tiendra le mariage en vie, même si le couple s’effondre. Je juge beaucoup moins qu’avant, mais déplore que souvent ceux qui s’accrochent à un mariage déserté par l’amour et s’en trouvent mal soient aussi cruels envers ceux qui, au contraire, veulent respirer à nouveau…
      Bonne semaine Colo!

  6. Eh bien, moi, je dois avoir été élevée en 1936! Il n’y pas très longtemps encore, ma famille m’a conseillé de « prendre un amant » plutôt que de divorcer… Il n’y pas si longtemps, une amie plus jeune que moi (j’avais alors 45 ans, donc il y a 12 ans seulement) m’a dit, en présentant Steve à sa famille, « je ne sais comment appeler ton ….ami? copain? » ! Pourquoi, « compagnon » n’existe pas en français?
    Ma tante avait les mêmes embarras mais elle était née en 1936, elle.
    Depuis que je vis en Angleterre, j’ai réalisé que même dans les années 20, ici, on divorçait et il y avait même (oh horreur!) des femmes qui « devaient » se marier car elles avaient connu les délices de l’amour avant le mariage!!! Et elles provenaient de la « bonne société ». Roooooooooooh!
    Et c’est encore vrai, chez moi, en 2014, je suis le vilain petit canard, un peu folle, qui ne prend pas ses responsabilités et n’a jamais vraiment « mûri ». Je crois que ne serai jamais mûre alors, pas pour la vie rangée en tous cas.
    Edmée, c’est toujours un plaisir de te lire. xx

    • Edmée dit :

      Tu as tout à fait raison, ça n’a pas autant disparu qu’on veut le dire, et je pense même que souvent, les vestales de ces jugements radicaux sont … des femmes, qui ne pardonnent rien aux autres. Surtout pas d’avoir « osé » ce dont elles rêvent mais ne font pas car, elles… elles ont « le sens du devoir, elles… » Moi aussi il y a longtemps on m’a conseillé de prendre un amant pour avoir un enfant d’un homme « sain » puisque je voulais un enfant mais que mon homme était… pas vraiment le symbole de l’équilibre! Divorcer? Pourquoi donc?
      xxx

  7. Anne Renault dit :

    Délicate question que celle des rapports du mariage et de l’amour… Que tu nous évoques très bien chère Edmée. Mais même s’il y a comme base du mariage l’état amoureux et que la volupté s’ensuit, qu’en sera-t-il, 10 ans, 20 ans, trente ans après ? L’amour au mieux, la chair ? : devenue un peu triste car routinière. Donc, je le déclare ici, pour moi, un bon mariage est cimenté par quelques aventures, des deux côtés, car, comme dit votre Grand Jacques national, « il faut bien que la chair exulte » . Rien de cynique, ni d’amoral là-dedans. Mariage, volupté, pourquoi vouloir à tout prix les faire coexister. L’un est social, l’autre est individuelle…

    • Edmée dit :

      Et hop… mon blog va devenir un petit salon de révolte, ha ha! Tu touches un point sensible. Je te suis, d’ailleurs. Ce n’est sans doute pas la seule recette, mais elle a sa valeur et sa saveur. Comme tu le dis, le mariage est social, le couple est individuel. La seule chose qui m’horripile vraiment est l’hypocrisie au sein du couple. Que l’on cache à l’extérieur ce qui se passe dans le couple est une chose, mais que les partenaires d’un mariage refusent à l’autre son droit au bonheur; pense qu’il peut l’emprisonner, le « tenir » au nom d’un contrat signé – contrat social comme tu le dis si bien -, je ne peux pas appeler ces gens « un couple » mais un geôlier et son prisonnier. Avec, souvent, un zeste de syndrome de Stockholm 🙂

  8. Marc Lef dit :

    Tiens, cela me rappelle aussi mes lectures d’enfant, quand la bibliothèque parentale m’était plus ou moins interdite…c’était justement là que je faisais les plus belle découvertes!

  9. amandine dit :

    tout est redevenu comme avant sur mon site
    bisous

  10. Compliqué pour moi tout ça. Mais je comprends, lorsque je regarde autour de moi. Cependant, dans ma famille, les femmes se sentent libres. Mon arrière-grande-tante, Léontine Desguin a préféré vivre libre à Bruxelles, créer ses chapeaux et aimer son amant. Alléluia. J’aurais bien voulu la connaître, cette Léontine. Ma tante, Gisèle Desguin a balancé son fiancé après l’avoir surpris avec la femme de ménage ( en 1950) et s’est mariée avec un homme de trente ans de plus qu’elle. Vive l’amour! Alléluia! Et moi idem, rien à faire de tous ces codes et ma mère bénit mes non-choix, yeeeeeees!

    • Edmée dit :

      Je crois que le pire, c’est l’indécision, car alors on fait « ce qu’on attend de nous »… Si on a les idées claires, eh bien oui on décide de vivre avec son amant, de virer son fiancé, de ne pas se marier du tout, ou d’attendre de voir venir. Sinon… on fait comme tout le monde et là commence le drame 🙂

  11. gazou dit :

    toujours très intéressants tes articles !
    il ne faut pas généraliser : il y a des mariages d’amour qui se soldent très vite par un échec et d’autres qui durent toute la vie; il y a des mariages arrangés qui sont de vrais calvaires et d’autres où règnent peu à peu l’amour et la bonne entente…mais tu décris très bien ce qui se passait dans ton milieu

    • Edmée dit :

      C’est tout à fait vrai… J’ai lu un livre écrit par une Indienne née aux USA, les mariages arrangés se pratiquent encore couramment dans la communauté indienne, et elle décrit une histoire charmante où soudain un mari « tombe amoureux de sa femme » à l’improviste alors qu’ils sont mariés depuis quelque temps déjà… J’ai moi-même écrit une nouvelle sur ce thème…

  12. amandine dit :

    contente de t’avoir vu passer
    bises

  13. Alain dit :

    Bonjour Edmée. Je connais, très bien, trop bien peut-être, une femme qui s’est mariée pour échapper à l’environnement paysan dont elle était issue. Je précise bien paysan, et revendique le terme. Bilan, fiasco total. Elle eut des amants pour oublier, et un enfant tombé au milieu du grabuge, comme par erreur. À côté j’ai aussi le magnifique exemple d’un couple qui a vécu plus de 50 ans, dans la complicité, la vérité et l’Amour. J’ai eu la chance d’avoir ce couple comme oncle et tante. Ça peut paraître inhabituel, mais de cette union riche et belle, j’en garde, aujourd’hui encore, les plus beaux souvenirs de mon enfance.

    • Edmée dit :

      Oui, moi aussi j’ai connu des vrais couples, qui n’étaient pas seulement des « mariages réussis » mais d’heureux couples. Ca a le mérite de faire aspirer à cette entente et complicité, et de donner l’horreur du semblant, du mariage pour le mariage et ses « avantages » (parlons-en 🙂 )

  14. Alain dit :

    P;S. je suis ravi de ton commentaire concernant « L’homme qu’on aimait trop ».

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