La joie dans la gorge

Ma mère adorait chanter. Nous chantions sans cesse, pour un oui et pour un non. Avec un rire dans la voix, car chanter était un signe de joie. Et si nous étions tous – elle, mon frère et moi – prompts à nous fâcher, l’explosion ne durait jamais longtemps. Une phrase pouvait commencer sur un ton sobre et élégant et prendre, on ne sait trop comment, la direction d’une parodie de chanson connue…

Les chiens et chats avaient « leur » chanson, qu’ils identifiaient très bien. Il y avait, pour cette gourgandine assoiffée de désir, tigrée et blanche, que l’on avait nommée – avec grande originalité – Poussinette, Poussi-poussinette enfant de Paris, Poussi-poussinette c’est toi qui souris, Poussi-poussinette tu as de beaux yeux, Poussi-poussinette pour tes amoureux. Elle reconnaissait sa ritournelle et l’écoutait, juchée sur la chaise de la cuisine, royale, clignant des yeux avec bienveillance. Le chien « Monsieur Poupet », une erreur génétique qui au départ avait eu un nom de pedigree (Moïse) jusqu’au moment où l’infidélité flagrante de sa mère avait été évidente, avait sa rengaine, que l’on déroulait sur un ton aigu qui le ravissait : Petit Moïse, ouvre sa valise, y met sa chemise… . Bari, rebaptisé Mémé, Tchoupy et… Jolie Madame, avait hérité de la mélodie publicitaire pour le shampoing Dop Tonic, et visiblement il en était très flatté : Jolie, jolie Madame, pour avoir de beaux cheveux.. Dop Tonic ! Jolie, jolie Madame, Dop Tonic est merveilleux. Et puisque c’était le tube à la mode, il bénéficiait aussi de la berceuse pour chien de Jacqueline Boyer Coucouche panier, papattes en rond.

Car nous écoutions la radio, fidèlement, ensemble. Aussi fredonnions-nous toutes les publicités, de préférence en les déformant un peu. Quoi donc Monsieur Libêêêêrt ? Une booooooonne bouteille d’huile ! Lesieur, évidemment ! Monsieur, Madame, Bonneuh-maman, bébé, ont toujours de belles chaussuuuuuuuuures… Monsieur, Madame, Bonneuh-maman, bébé, se chaussent toujours chez André ! Mammy et moi montions au salon pour écouter nos émissions en « faisant nos ouvrages ». J’avais d’importants « ouvrages » de tricot, broderie et couture pour l’école, que je faisais donc assise en face d’elle près du gros poste de TSF, et elle tricotait avec adresse. J’aurais d’ailleurs aimé qu’elle aime moins le tricot puisque tous mes pulls étaient faits main et qu’elle rallongeait les manches de mes manteaux d’un bord au tricot quand j’avais eu la mauvaise idée de grandir alors que mon beau paletot était encore bon ! Mais quel souvenir que celui de ces moments où nous suivions l’ancêtre – bien vertueux – de Dààààllas, ton univers impitoya-able, j’ai nommé la famille Duraton, et des épisodes historiques racontés par Stéphane Steeman et Marion. La vaillance de Jeanne Hachette nous avait réjouies, avec la foule (Marion toute seule) qui hurlait « A mort ! A mort ! ».

avec ma mère et mon  frère

Des années plus tard, elle me disait encore, au gré d’une conversation qui ouvrait une boite à souvenirs sans nous avoir averties : Te souviens-tu de Monsieur Libêêêrt ? Tu te rappelles de Poussi-poussinette enfant de Paris ? Et peu importaient les années qui avaient passé, et le fait que désormais nous étions femmes toute les deux… la malice nous unissait comme des milliers de mots qui ne devaient même pas être prononcés.

Quant à mon frère… malheureux être du royaume des hommes dans celui des femmes, il était souvent le sujet de nos élans trop joyeux pour lui. Alors qu’il pédalait furieusement dans le jardin sur son vélo en commentant un tour de France imaginaire et commentait « … et Jacques Anquetil… », ma mère et moi surenchérissions sans respect se gratte le nombril… ce qui le mettait en fureur. Et nous faisait rire comme deux vilaines blagueuses.

Elle me manquera toujours. Et au fond… c’est une sensation merveilleuse.

Publicités

39 réflexions sur “La joie dans la gorge

  1. gazou dit :

    Quelle chance..une famille où l’on chante !
    Mais nous aussi, nous écoutions la famille Duraton

  2. A!!! que ces souvenirs de joies dans la gorge sont précieux Edmée ❤
    Ils font aussi ressurgir les miens ; les voyages en jeep avec mes parents et ma sœur pendant nos grandes vacances (en Afrique)
    Papa se faisait une joie de nous faire découvrir les merveilles (de l'ex Congo Belge) et en route nous chantions les chansons scoute que mes parents connaissaient … souvenirs de leur jeunesse.
    Il était un p'tit scoutos, qui n'avait jamais voyagé … Olé … il pris sa trottinetos – pour faire le tour de l'Espagna … ou … mon chapeau a 4 bosses, y'a 4 bosses à mon chapeau etc… 😉

    Mes deux fils connaissent tout ce répertoire que je leur ai chanté à mon tour … rien que du bonheur

  3. Nous écoutions aussi la famille Duraton. Le poste transistor (gris, si mes souvenirs sont exacts) était placé en hauteur sur une étagère afin d’éviter que nos petites mains curieuses ne lui fassent un mauvais sort. Je me rappelle ces séries radiophoniques avant l’heure, émaillées de bruitages, portes qui claquent, chaises que l’on déplace… Notre imagination était sollicitée.
    Les réclames remplacées par les pubs : dubo, dubon, dubonnet, la Boldoflorine, la margarine Astra…
    Chez moi, c’était ma grand-mère qui tricotait. Ma mère était couturière : je ne crois pas avoir eu un seul vêtement manufacturé (à part les sous-vêtements :-D) avant 15/16 ans.
    Maman piquait et Papa chantait et sifflait… toute la journée. J’ai eu une une enfance heureuse.

    • Edmée dit :

      Je suis heureuse de faire resurgir ainsi l’enfance heureuse de celles qui s’aventurent sur mon blog (et ceux 😉 ). Oui, la Boldoflorine! Il y avait aussi une pub au cinéma : Oui c’est vraiment bien meilleur – lorsque tout est fait au beuh-rre! :D…

      Exact, les bruitages. Nous les avons copiés lors d’une « histoire d’horreur » enregistrée avec ma cousine sur un des premiers enregistreurs. Nous hurlions comme des loups et avions imité un horrible baise-main-succion pour la rencontre du comte Dracula et sa victime…

  4. Tania dit :

    Ah le plaisir de chanter ! Ma grand-mère adorait nous écouter chanter, ma soeur et moi, de son fauteuil près du poêle, pendant que nous faisions la vaisselle sur la table de la cuisine, dans des bassines, à l’ancienne.
    Et que de fois aussi j’ai chanté pour ma Nina, qui goûtait l’hommage et les rimes.

  5. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Que de souvenir se réveillent à tes souvenirs ! Les soirées radio où nous avions toujours des travaux d’aiguilles à faire (on ne devait jamais rester inoccupées !) J’ai encore des lainages confectionnés en ce temps là, car à l’époque c’était de la qualité qui ne s’usait pas ! Oui, la famille Duraton, l’heure du mystère, etc… Et puis chanter ! Et chanter pour les chats qui eux aussi avaient leurs chansons perso tirées des scies à la mode et des pub en tout genre ! C’est sympa que vous fassiez cela vous aussi ! J’aime les familles où les animaux prennent beaucoup de place. Mais chez nous, les chants qui dominaient étaient les opéras, ou opérettes. Autrement, ma sœur aînée et moi, adorions les Compagnons de la Chanson, et les ritournelles du Marchand de Bonheur, Bras dessus bras dessous etc… emplissaient l’air de notre chambre. C’est vrai que tout était prétexte à chanter !
    Me voilà partie à fredonner…
    Je ne peux plus chanter, car mes problèmes musculaires m’en empêchent, mais je chante dans ma tête !!!
    Gros bisous Edmée et bonne fin de semaine !
    Florence

    • Edmée dit :

      Je suis le vagabond, le marchand de bonheur, je n’ai que des chansons à mettre dans vos coeurs 🙂 Que de souvenirs!!!

      Bisous et bon week end à toi aussi Florence!

  6. Philippe D dit :

    Bien sûr que ta maman te manquera toujours!
    A la maison, c’est papa qui chantait : « Rossignol de mes amours » par exemple. Il sifflait aussi.
    Voilà bien longtemps qu’il a arrêté l’un et l’autre. Je ne sais pas pourquoi.
    C’était le seul à chanter juste. Moi, j’adorais chanter mais il me disait sans cesse que je chantais faux. J’en ai été complexé.
    Tu as vraiment une mémoire exceptionnelle.

    • Edmée dit :

      Non. J’ai une bonne mémoire mais plus je l’utilise et plus elle me restitue… Oh, c’est triste que ton père ne chante plus. Il faut le lui demander, je crois… que ça revienne… comme un souffle de jeunesse

  7. colo dit :

    Une complicité irremplaçable: voix et malice…ça ne s’oublie bien sûr pas et remet en joie à chaque fois que des mots/bouts de phrase/noms reviennent en tête! Je ne connaissais pas la rime avec Anquetil, adoptée!!!
    Bon week-end Edmée.

  8. Quelle famille heureuse et quelle chance tu as eu de connaître ce bonheur qui est aussi « dans la gorge » : chanter est effectivement un véritable bonheur (je pratique d’ailleurs beaucoup le chant )
    Merci pour cet instant de lecture : un véritable instant de bonheur aussi.

    • Edmée dit :

      Merci Denise. Nous avions nos drames et discordances, mais ma mère était une battante et voilà… en chantant on allégeait bien des choses!

  9. Alain dit :

    Bonjour Edmée. Mon plus grand souvenir, rayon chansonnette, remonte à ma plus tendre enfance. Je devais avoir entre 8 et 9 ans. Mon grand-père maternel, fervent amateur du Tour de France, m’emmenait avec lui quand les étapes passaient dans la région. Je me souviens d’un concert des Compagnons de la chanson. Et plus encore de la mère de Lucienne Boyer dont mon grand-père était un grand admirateur. La dame en bleue, comme on l’appelait. Lucienne Boyer en fait. Il fredonnait sans cesse « Parlez-moi d’amour ». Et sans avoir connu la chanteuse je connaissais parfaitement la chanson. Bon Dimanche et merci de ce beaux souvenirs.

    • Edmée dit :

      Je vois que le tour de France et la chansonnette en remue plus d’une et d’un. Souvenirs chantés, souvenirs inscrits. Je me souviens aussi de Parlez-moi d’amour et aussi de « Boîte à outils » de Patachou 🙂

      Bon dimanche aussi!

  10. Celestine dit :

    Tu sais combien ton billet me parle, Edmee, moi la musicienne aux cordes sensibles, qui ai baigné toute la vie dans la musique. Mon père était fan de Brassens, Léo Ferré mais aussi Becaud, et il fallait le voir faire les vitres le dimanche en chantant a tue tête le p´tit oiseux de toutes les couleurs ou bien Charlie t’ira pas au paradis.
    En voiture nous chantions a plusieurs voix pour faire passer plus vite le voyage. C’était une tradition très sympathique que j’ai retrouvée en regardant  » le petit Nicolas » au cinéma.
    Ma mère nous chantait de vieilles chansons en nissart, et plus tard, après ce bain sonore de mon enfance, j’ai rencontré les grands groupes anglophone saxons de qualité, Queen, Supertramp, où le chant choral est omniprésent.
    Enfin, j’ai donné le goût de chanter à des centaines d’enfant, la seule chose qui me manquera vraiment quand j’arrêterai ce boulot, c’est ça. Et je ne dis pas que je ne repiquerai pas au truc de temps en temps…
    Gros bisous, my beautiful and lovely sister.

    • Edmée dit :

      Chanter en nettoyant les vitres, oui! Oh quel entrain, cet homme! Et chanter « frère Jacques » en canon… tout s’allège avec les chansons, et le bonheur s’y fixe comme un parfum inépuisable…

      Ca te manquera mais tu auras un jour des petits-enfants et ça reviendra. Ma mère chantait pour ses petits-enfants, et ils en sont imprégnés…

      Sweet kisses, far away and so close sister 🙂

  11. Tania dit :

    Commentaire égaré dans les spams, sans doute.

  12. Que de beaux souvenirs! Nous chantions beaucoup chez moi aussi avec maman

  13. La chanson est un art si important ! Et la radio… Je ne me sépare jamais de la mienne et dès que je circule en voiture, je mets la radio et je chante.
    Votre texte est merveilleux.
    Bonne journée.

    • Edmée dit :

      J’aimais aussi chanter en allant travailler en voiture: je traversais une sorte de forêt, et ça me faisait sentir tellement libre… Merci et bonne journée…

  14. amandine dit :

    rien ne vaut mieux que de pousser la chansonnette

  15. mel dit :

    chez nous le grand maître, c’était Tino Rossi….. mon père chantait un peu, et jouait de l’accordéon quand il était décidé, c’est vrai que ça change la vie. Et moi j’allais chanter bien fort dans la campagne en pensant que personne ne m’entendait….. je n’ai jamais su.

  16. Tania dit :

    Je ne sais plus quoi écrire quand mes commentaires s’envolent Dieu sait où. Mais quel plaisir à vous lire ! (Nouvelle tentative.)

    • Edmée dit :

      Merci Tania… j’espère que dorénavant les commentaires finiront au bon endroit… Je regarde souvent mais cette fois il y en avait 6 qui avaient oublié leur GPS…

  17. Nadine dit :

    Le témoignage d’une belle complicité à travers le chant. Et des souvenirs joyeux.

  18. Alainx dit :

    C’est fou ce pouvoir évocateur des chansons, ritournelles, publicités, émissions de radio….
    Nous avons plusieurs « oreilles internes »

    Mes filles, qui approchent progressivement de la quarantaine, commencent à nous rappeler par imitation parodique les pubs TV de leur enfance….
    « Mini Mir, mais il fait le maximum  » – « Un mini miracle ma soeur ! »
    🙂

  19. Edmée dit :

    Tu en es sorti 🙂 Vade retro satanas ai-je dit avec vigueur 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s