Memory Lane

Ah les belles promenades que l’on fait dans les lieux d’autrefois. Ils ont disparu, ou sont méconnaissables. Leur odeur s’est évaporée et les acteurs en sont souvent morts ou au repos.

Mais rien ne nous empêche de pousser la porte de cette boulangerie dont le fumet du pain chaud et frais nous caressait le visage de son haleine tiède. Nous posions notre paume pour sentir le bois du comptoir blond, poli par les mêmes caresses et le temps et les ponçages successifs. La boulangère est toujours là, dans cette bulle de temps immuable, vêtue d’une longue robe déjà démodée à l’époque, avec un tablier à bavette aux rayures verticales. Près des étagères de verre qui abritaient les tartes succulentes, une tirelire en forme de négrillon agenouillé (époque bénie où on ne voyait pas dans ce mot une insulte cinglante) dont la tête s’inclinait lorsqu’on y jetait une piécette « pour les petits noirs »…

Rien non plus ne nous interdit de retourner voir Saint-Nicolas au grand magasin, fastueusement vêtu et assisté de pages ou d’anges. Nous attendions en file pour l’approcher et poser pour la photo qui immortalisait cet instant exceptionnel : nous avions la preuve tangible que nous avions bel et bien approché un Saint, et qu’en plus il nous avait aimablement questionnés sur ce que nous lui avions demandé dans notre lettre, et nous assurait que si nous restions sages… il en avait pris soin et viendrait l’apporter lui-même, juché sur son âne fringant malgré le froid de l’hiver. Avec des cochons en massepain et des pièces de monnaie en chocolat, ça va de soi.

Saint Nicolas

Et le « petit maga » sur le chemin de l’école, où on achetait pour 1 Franc un « solus » qui nous assassinait les dents, des « poudres sûres » qui nous enflammaient l’estomac, ou encore, les jours de bombance, un bâton de chocolat qui nous coupait l’appétit. La dame nous surveillait du coin de l’œil car faucher un bonbon était plus une gageure qu’un vol, mais elle ne le voyait pas ainsi, de ce coin de l’œil… Elle travaillait en tablier, permanentée et ses cheveux mal teints avaient une boucle serrée d’astrakan qui semblait indécoiffable même en pleine tempête. L’odeur qui dominait dans ces petits magas était celles des pommes de terre, cette saine effluve de sol bien riche, et puis celle du café moulu qui auréolait la machine encombrée d’éclats d’arabica…

L’église… froide, solennelle, impressionnante pour les enfants que nous étions. Le carrelage parfois ouvragé comme un patchwork de pierre, parfois sobre comme un sol de cuisine de ferme, les dalles noires luisant sous la caresse des cuivres touchés par le soleil se faufilant gaiement dans les vitraux. Le bénitier froid dans lequel je n’ai jamais trouvé la grenouille espérée. Les prie-Dieu qui brisaient les genoux avec leur paillage rustique, puisque nous n’avions pas ceux de velours fatigué et enfoncé par les genoux des nobles locaux. L’encens qui me faisait tourner la tête pendant que le curé balançait vigoureusement l’encensoir de dentelle dorée. Son jeu de goupillon qui égalait presque celui d’une majorette chevronnée…

L’ennui de la messe (j’avoue que je m’ennuyais beaucoup et trompais cet ennui en regardant les images de mon missel dédié à Saint Antoine de Padoue… ).

Memory Lane est un lieu qui ne change plus, qui nous appartient à jamais, tel quel. Et nous apporte toujours le sourire avec le souvenir. Nous avons eu tout ça. Nous avons eu de la chance.

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35 réflexions sur “Memory Lane

  1. Florence dit :

    C’est vrai Edmée que nous avons eus de la chance de vivre notre petite enfance à cette époque simple et riche même si elle était « pauvre » (pas au sens de manque d’argent). On attendait l’avenir avec impatience et avec l’assurance que tout serait fabuleux ! C’est vrai que certaines choses sont fabuleuses, mais je me demande souvent, si elles ne sont pas là pour compenser celles qui sont odieuses, et pour moins nous faire regretter l’époque des petits plaisirs sans prétentions !
    Justement, hier fut une journée où je me suis replongée dans le passé, (beaucoup moins vieux que le tien), mais un passé au goût de mes trentes ans où j’avais encore tout devant, et l’espace de quelques heures je me suis sentie vraiment bien !!!
    Gros bisous et bonne journée ! A très bientôt Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Quelle belle recette, n’est-ce pas? Il suffit de garder le pouvoir d’évocation et on comprend tant de choses alors… tout ce que nous avons eu de bon, de bien, d’heureux, et la chance qui fut la nôtre…

      Bisous Florence qui sait prendre soin d’elle!

  2. …un jour, un sale jour, celui où mon père aux soins intensifs attendait …je ne sais quoi encore maintenant..mais exilé en France ….ainsi le ressentait-il….je me suis approchée de lui et je lui ai dit : tu te rappelles des pistolets que nous mangions place de Brouckère…toi c’était filet américain et moi salade de crabe ….pour un instant il était dans cette memory lane que tu décris si bien…un instant

    • Edmée dit :

      Quel beau cadeau tu lui as fait! Alors que le mien était dans le coma « préparatoire » je lui ai chanté une petite chanson coquine qu’il avait apprise à mon petit frère, et il s’est animé, a souri (réflexe involontaire peut-être, mais l’animation était bien réelle!)

  3. Alainx dit :

    Je serais plutôt dans un mouvement inverse….
    C’est aujourd’hui que j’ai de la chance…. Mon histoire d’enfance est bien trop marquée au sceau de la malchance (euphémisme…).
    Mais je comprends très bien ton évocation. Je peux adhérer par les quelques « havres de paix » dont je disposais occasionnellement….
    Le reste tenait plutôt du « Père Fouettard » que de « Saint Nicolas »……

    Quoiqu’il en soit très beau texte qui me fait rêver à ce que je n’ai pas eu… ou bien peu….

  4. Edmée dit :

    Oui tu as raison, aujourd’hui aussi nous avons de la chance car… nous avons ,eu de la chance. Tu en as eu moins semble-t-il. Mon enfance est pourtant aussi, selon la manière dont je la regarde, un peu digne de Cosette. Mais l’impression générale – sans doute parce que j’ai surmonté la tristesse qui était bien là en ce qui me concerne – est de bonheur. Je ne récupère que le bonheur. Le reste, j’ai déjà payé 🙂

  5. Célestine dit :

    Hello sister
    Nostalgique mais sans regrets, c’est ton talent, Edmée,de faire émerger les belles choses du passé pour nimber notre présent de la douceur de l’enfance.
    On a tous un banc un arbre ou une rue où l’on a bercé nos rêves…cette chanson m’évoque ta tendre évocation.
    Des lieux très olfactifs, puisqu’il semblerait que ce soit ces souvenirs-là les plus prégnants.
    Je t’embrasse, belle rêveuse qui nous fait rêver.

    • Edmée dit :

      En effet, heureux sont ceux qui se souviennent de ce que leur nez a retenu! C’est une plongée dans le passé, une immersion complète dans un lieu rien qu’à nous… et seul le bonheur qui en faisait partie y luit encore (qui se souvient avec amertume qu’on n’aimait peut-être pas aller faire les achats, la livre de beurre et le sac de pommes de terre trop lourd? pas moi!)…

      Je t’embrasse aussi!

  6. gazou dit :

    Garder en soi les bons moments et oublier les autres…
    La vie, en ces périodes de chomage, n’est certainement pas plus souriante pour les jeunes d’aujourd’hui

  7. Il y a quelques mois, j’ai écrit un billet relatant mes années d’école primaire (chez les Bonnes-soeurs 🙂 ). Mes plus belles années d’enfance… car j’ai eu cette chance d’avoir une merveilleuse enfance. Entourée, aimée, choyée.
    Les lieux que nous avons connus dans nos jeunes années ont changé, bien sûr… comme NOUS avons changé.
    Je me rappelle « mon » petit square, celui où nous passions de si beaux jeudis, celui où nous goûtions de pain/beurre/confiture accompagné d’un Thermos de chocolat chaud… je me rappelle le bruit de la porte en fer que nous refermions avec vigueur, les buissons où nous nous cachions, le bac à sable et les allées qui serpentaient. Adulte, voulant retrouver mes émotions enfantines, je suis retournée dans ce petit paradis. Je n’aurais pas dû. Tout m’est apparu petit, étriqué, sans charme. Il n’avait pas vraiment changé (les photos en témoignent), j’avais juste perdu mon regard d’enfant 😀

    • Edmée dit :

      Oui, et sans doute la taille aussi… Je me souviens du « bois » chez mon oncle et ma tante, où mon cousin me disait se trouver un loup. Quand je l’ai revu j’ai presque ri de moi-même: un mouchoir de poche, 15 arbres sans doute au plus. Mais j’avoue que je me souviens volontiers de l’aspect qu’avait ce « bois » lorsqu’avec mon cousin, main dans la main, j’y marchais sans faire de bruit pour ne pas l’éveiller 🙂

  8. amandine dit :

    Très beau chère Edmée

  9. Armelle dit :

    Toujours une magie, qui ne prend pas une ride, que celle des souvenirs doucement évoqués par la mémoire et la plume. Toujours un enchantement à partager chère Edmée, vous qui savez si bien nous les conter de votre plume tendre et malicieuse.

  10. Alan dit :

    « L’ennui de la messe » … moi qui ai été enfant de cœur pour faire plaisir à ma tante et mon oncle ! J’ai tout fait pour me faire virer de ces célébrations qui ont toujours été à des années lumières de mes propres idées. Chère Edmée « j’ai un point d’avance sur toi ». J’avoue tout. Avec un ami d’enfance, les grenouilles nous en mettions dans les bénitiers. Mais uniquement pour la durée de l’office. Nous prenions ensuite grand soin de les relâcher dans leur milieu naturel. Le temps a passé. J’imagine que nous sommes pardonnés … Par les paroissiennes ridiculement chapeautées et leur mari, pour quelques-unes, engoncés dans l’éternel costume de cérémonie !

    • Edmée dit :

      Oooooh mais quel sacripant! Des vraies grenouilles dans le bénitier! Moi aussi je regardais les chapeaux, et les poils aux jambes des dames agenouillées devant moi… comme quoi… on est bien peu pieux quand on nous y force 🙂

  11. Nadine dit :

    Je viens moi aussi de replonger dans mon enfance en retrouvant, dans mon village natal, plusieurs camarades avec qui j’étais en classe de la maternelle au collège. Et en particulier un garçon que je ne portais pas dans mon coeur à l’époque puisque, dans la cour de récréation, il prenait plaisir à m’agripper par les cheveux pour me faire tournoyer autour de lui. Il m’a dit n’en avoir aucun souvenir, mais j’ai tout de même obtenu des excuses… plus de 40 ans après. Non mais !

    • Edmée dit :

      Mieux vaut tard que jamais… et le pire c’est que ta jolie tête blonde n’était pour lui qu’une mèche de cheveux à malmener, puisqu’il en a perdu tout souvenir 😉

  12. colo dit :

    Odeurs, souvenirs, comme tu les évoques avec douceur. L’encens…oui, je me souviens: pour tromper l’ennui à la messe je draguais de loin les enfants de choeur…du coup aller à l’église devenait presque une fête!:-))
    Bonne journée Edmée.

    • Edmée dit :

      Je dois dire que moi aussi je « draguais » quelque peu, c à d qu’avec une amie nous riions comme des idiotes (sous cape) en vérifiant du coin de l’oeil que « les garçons » nous regardaient du fond de l’église.

  13. Ah les souvenirs. Pour le moment, avec ces vacances estivales, me reviennent surtout en mémoire tous ces bons moments vécus à Coq-Sur-Mer et ses environs. La plage sous la pluie, j’adorais ça. Les balades à vélo sur le Driftweg, les cuistax, les matins vers Ostende, en tram, et bien d’autres choses encore. Ah oui, je me souviens que je partais déjà avec un bic et un carnet…

  14. amandine dit :

    tu ne fais pas si bien dire
    c’est une gastro ou une grippe
    demain le doc
    argh

  15. Philippe D dit :

    Quand on retourne sur les lieux de son enfance, on ne peut constater qu’une chose : tout a bien changé. Et puis, la magie n’y est plus. L’enfance est un endroit magique.
    Il est difficile de revivre tout ça rien qu’en pensée à moins d’avoir une mémoire comme la tienne!
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      On ne peut pas tout revivre et en plus… on se base sur les souvenirs… la magie reste sur ces morceaux de passé si on joue le jeu, si on ne veut pas trop s’assurer que le souvenir est « béton »;;. et au fond, si on y trouve le bonheur… pourquoi pas?

  16. Adèle Girard dit :

    J’ai cru un moment que tu parlais de mes propres souvenirs d’enfance!

  17. Chère amie du blog,
    On m’a fait remarquer que les réponses que je fais aux commentaires laissés sur mon blog ne parviennent pas à leurs destinataires. Je viens donc ici vous remercier de votre passage hier à propos de Charlotte Delbo. Dans ce court passage, elle fustige l’aphatie – et de nos jours, ses mots résonnent encore plus !
    Très bonne journée – une belle journée d’écriture peut-être ?

    • Edmée dit :

      Pas de temps pour l’écriture aujourd’hui sauf que… on recueille forcément des émotions qui trouveront les mots pour s’exprimer 🙂 Merci de votre visite aussi!

  18. Pâques dit :

    Cela ressemble à me souvenirs d’enfance, je lisais les livres de la comtesse de Ségur, j’écrivais déjà, plutôt comique le titre de ma première nouvelle  » La tête de mon bien aimé ». Une histoire très triste avec un amoureux décapité -cela faisait pleurer mes copines !!!
    J’avais vu un film sur la révolution française …

    • Edmée dit :

      Déjà ce vieux rêve d’un homme qui perdrait la tête pour toi? Quel goût pour les sanglots, en tout cas… il y a une histoire semblable dans les contes des 1001 nuits, avec la tête d’un bien aimé qui sert d’engrais à un superbe plant de basilic en pot… 🙂

  19. Angedra dit :

    La messe du dimanche n’a jamais été une corvée pour moi, ni ma scolarité chez les religieuses. J’aimais ce décorum qui entourait alors (bien plus qu’aujourd’hui) ces prières, l’odeur de l’encens et le bruit des bancs qui craquaient à chaque mouvement des fidèles, les chants…
    Les oeillades et les rires se passaient plutôt à la sortie de la messe.
    Nos souvenirs ne sont pas toujours très ficèles à la réalité, mais qu’importe si leur magie opère et nous offre un instant de félicité.

    • Edmée dit :

      Hélas j’ai mal vécu la messe et ses affres (froid, chaises dures, évanouissements à cause de l’encens) car je n’étais pas trop bien traitée dans la paroisse. On n’avait pas la compassion très chrétienne, et ça a forcément influencé ma perception du rituel 😉

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