Les fabuleuses aventures de Jean Moulsky

Ma nièce était petite, une dizaine d’années à peine, et avait entre les mains le catalogue d’un peintre naïf croate. Des reproductions de tableaux, aux sujets paysans et ambiances rustiques : hivers, traces de pas dans une neige épaisse, arbres tordant leurs branches nues dans un désespoir fantomatique, vaches efflanquées, vieillard portant un seau de bois vers une humble maisonnette éclairée de l’intérieur… Ainsi l’enfant pensait-elle avoir affaire à une bande dessinée et le texte, trop long, la décontenançait. Il faut dire que pour tout arranger le texte était en italien.

Hiver, Fulvio Pregl - 1998

Hiver, Fulvio Pregl – 1998

Alors elle m’a demandé de lui lire l’histoire

Oups !

Et ainsi naquit Jean Moulsky. Comme elle adorait les moules, en aurait mangé en confiture si ça avait existé, … Jean Moulsky ne pouvait que lui plaire. Indiquant une image après l’autre, j’imaginai « sur le tas » des aventures à rebondissements. Il avait de l’humour, de l’audace, mangeait des moules pour se mériter son patronyme, et pour tout dire… on en parla longtemps après, de ce bon Jean Moulsky.

Moules

Mais j’avais commencé tôt, avant mes dix ans, en baptisant une longue cuiller d’argent  « Boudrouldoudour » dont je racontais les aventures à ma mère, qui s’esclaffait de bon cœur. D’autres fois je racontais des histoires de vampires à notre pauvre femme de ménage Marie-Minus (on l’aura compris, elle n’était pas bien grande) et elle me suppliait d’arrêter car elle avait peur lorsque je m’avançais vers elle en allongeant des mains de Nosferatu pour l’étrangler. Ma petite compagne de classe Marie-Paule me croyait dur comme fer quand je la saupoudrais de craie colorée réduite en poudre, lui expliquant qu’ainsi pendant la nuit elle s’en irait avec moi « au pays des indiens » mais – j’étais prudente ! – aurait tout oublié au réveil. Le lendemain perfidement je lui racontais tout ce que nous avions fait et elle était désolée de ne pas s’en souvenir… heureusement que j’étais là pour l’aider. Je me demande si sous hypnose la mémoire lui est revenue, depuis ?

Une autre cuiller, très mâchée par mes premières dents, s’appelait « La reine Zozor » et je me demande parfois ce qu’elle est devenue, cette altesse cabossée qui vivait, elle aussi, d’extraordinaires aventures tandis que je la faisais sauter sur la nappe en pérorant des sottises. (Elle avait une voix assez désagréable et se plaignait beaucoup…).

Je suppose que je suis née « conteuse »…

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32 réflexions sur “Les fabuleuses aventures de Jean Moulsky

  1. gazou dit :

    c’est un talent merveilleux que celui de conteuse et j’admire ceux qui l’ont

  2. Le rônin dit :

    L’imagination est une denrée plutôt rare ; d’autant plus quand on la vit comme tu la vivais… Je t’envie sans jalousie.

  3. Lauriza dit :

    J’aurais bien aimé rencontré une conteuse comme toi dans mon enfance. Je peux dire qu’entre 8 et 14 ans, je me gargarisais de contes et légendes non seulement des provinces de France mais de nombreux pays. Merveilleux souvenirs.

    • Edmée dit :

      J’étais plutôt fantasque, je dois l’avouer: j’ai aussi prétendu à une amie que j’avais un tapis volant et que pour le lui prouver je viendrais la chercher le soir même, lui demandant de garder la fenêtre de sa chambre ouverte et de planquer une bouteille de lait car nous serions parties toute la nuit! Sa maman l’a surprise en train de prendre le lait, a demandé des explcations, et l’évidence de ma fourberie jaillit au grand jour! 🙂

  4. Je crois, sans me vanter, que je possède également ce talent (?) 🙂 . Je me rappelle les Zimboum brothers, trapézistes de renom… en fait ma fourchette et ma cuillère qui sautaient allègrement de la bouteille d’eau et se recevaient agilement sur la nappe. La vie dans leur cirque avait tout d’un rêve. Les petites histoires, aussi, que j’écrivais sur le rebord de mon assiette avec les fameuses pâtes « alphabet », laissant ainsi ma soupe refroidir. Tout cela avait le don d’énerver mon père, pourtant compréhensif.
    Dès qu’elle a su lire et écrire, ma 3ème fille a rédigé un nombre incalculable de bandes dessinées et de romans charmants :-). Les thèmes étaient en rapport avec sa propre vie (« Monsieur Papa ne veut pas de chien à la maison », « Clairette se couche tard »… :-D).
    Nous avons tout conservé…
    Les mots me passionnent…

    • Edmée dit :

      Je trouve ça magnifique! Ecrire sur des petites choses de sa vie… une manière spirituelle de désamorcer les choses, de les voir de l’extérieur, d’en faire sourire aussi.

      Quant aux Zimboum Brothers… dommage qu’ils n’aient pas été immortalisés dans leurs numéros 🙂

  5. En effet, je suis d’accord avec toi :tu es NEE CONTEUSE et je t’envie ce talent…
    Bonne soirée à toi et à Jean Moulsky !!!!:)

  6. Angedra dit :

    Il est indéniable que tu es un merveilleuse conteuse.
    Et je suis certaine que même enfant tu captivais déjà ton auditoire comme tu le fais ici .
    Elle avait bien de la chance ta nièce !!!

    • Edmée dit :

      Tu es gentille… J’ai bénéficié d’une maman qui racontait elle aussi très volontiers des histoires « sur le tas », et il est indéniable que c’était devenu une sorte de gymnastique de l’esprit….

  7. Ah ah cela me ramène plusieurs dizaines d’années en arrière, je devais être en deuxième gardienne. L’institutrice avait installé un petit théâtre de marionnettes et nous pouvions chacun à notre tour aller jouer de nos mains et raconter une histoire en agitant au bout de nos menottes une ou deux têtes qui ne demandaient qu’à s’exprimer. J’ai choisi deux marionnettes et je parlais je parlais — de quoi, je ne me souviens plus— mais l’institutrice me demanda de stopper tellement cette histoire était longue et horrible. Mais qu’est-ce que je pouvais bien raconter? Alors, ce Jean Moulsky, oui, bien sûre, ça me parle!

    • Edmée dit :

      Ha ha ha! Je pense qu’il est heureux que cette histoire n’ait pas survécu, car tu as dû traumatiser les enfants sages… Un démon qui coupait des têtes? Des baffes trop généreusement données, ou des coups de bâton (Guignol donnait des râclées impressionnantes, pas étonnant que certains gosses devenaient aussi féroces que lui puisqu’il était applaudi 🙂 ) ? Une gente dame qui ne voulait pas obéir au seigneur?

  8. éric dit :

    Que de beaux noms: Jean Mouslky, Boudrouldoudour et la reine Zozor, qui nous emmènent loin… Il faudrait nous donner à lire quelques histoires de ces personnages. Et trouver un illustrateur… Je me souviens d’un article de Barthes où il disait que Proust avait d’abord fixé les noms de ses personnages avant de commencer sa Recherche. Jean Daragane, Annie Astrand sont des personnages du dernier Modiano qui, pareillement, donne envie, je trouve, de découvrir le roman…

  9. Damien dit :

    j’en ai aussi raconté des histoires à ma fille pour l’endormir. Il y avait de tout, surtout une dénommée Maïna qui luttait avec son ami le dauphin Pistou contre des méchants promoteurs ou malandrins. Elle imaginait toujours les méchants prendre des têtes d’élèves de sa classe qu’elle n’aimait pas. Mais je n’avais pas beaucoup de talent pour leur donner des noms exotiques…

    • Edmée dit :

      Je ne sais pas si les surnoms exotiques apportent quelque chose au lecteur… C’était la conteuse qui s’amusait, chez moi! Je suis certaine que ta fille aimait tout autant Maïna et Pistou … Mon père, lui, favorisait le prénom « Boduognat »…

  10. Philippe D dit :

    Tu as donc toujours eu une imagination sans limites! Et tu continueras longtemps encore…
    Bonne semaine.

  11. amandine dit :

    tu as le DON de l’écriture
    ……………:-))))

  12. Alain dit :

    Ta supposition d’être conteuse est largement confirmée au fur et à mesure de la parution de tes pages. Un vrai talent doublé du plaisir de ces lectures hebdomadaires. J’aime la fluidité de ton écriture, le ton employé qui décrit si bien chaque « épisode » et cet humour toujours présent. Sans avoir le talent de la plume, ni ton imagination débordante, j’ai toujours tenté de cultiver en permanence un sens de la dérision pour regarder plus haut quand des obstacles font trébucher sur le plancher des vaches. Merci Edmée, c’est un régal de te lire.

    • Edmée dit :

      Tu sais, des témoignages sans enluminures comme le tien sont toute la récompense de mon écriture – modestement qualifiée ainsi. Je suis heureuse de me dire que peut-être j’amuse, distrais quelqu’un, ou partage un point de vue bien reçu!

      Alors je te remercie beaucoup de dire les choses simplement mais clairement aussi 🙂 Merci!

  13. Celestine dit :

     » Je suis heureuse de me dire que peut-être j’amuse, distrais quelqu’un, ou partage un point de vue bien reçu! »
    —————————————————————————————
    Quelle humilité, ma douce Edmee…tu sais bien qu’il y a des dizaines de lecteurs qui s’amusent et se distraient de tes billets, et partagent ton point de vue!
    Et ton talent de conteuse n’a plus à être prouvé.
    J’aimerais en avoir seulement la moitié !
    Baci sorellita

    • Edmée dit :

      Tu es gentille de le prendre ainsi, oui j’ai mes lecteurs/trices assez fidèles c’est vrai, et vraiment… c’est un peu la récompense de l’écriture, l’autre étant à mon avis son effet souvent cathartique et très bénéfique!
      Baci 🙂

  14. J’ai tant inventé d’histoires moi aussi! pour mes enfants, mes neveux, mes élèves et maintenant mes petits enfants. C’est un talent tout naturel que j’ai aussi transmis à mes enfants!

  15. colo dit :

    Oh merci à toi ô grande inventrice et conteuse!
    Je me suis bien amusée.
    Bonne soirée

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