Les petites Yaya

Petite, ma mère avait développé avec ses deux frères un « langage secret ». Mon frère et moi étions fascinés et en avons vite appris les rudiments avec une attention qu’aucun cours de néerlandais ne s’est mérité par la suite. Je n’en dirai rien ici, qu’il reste secret et disparaisse. Mais il en reste des bribes qui sont passées à mes neveux, et sans doute des strates vaporeuses survivront-elles dans la génération suivante, mais alors on ne saura plus très bien s’il s’agit de wallon, de français local, ou d’erreurs de mémoire.

Et c’est bien comme ça puisque les trois créateurs de cette langue éphémère ont disparu.

Mais, par tournure d’esprit, c’est tout naturellement que nous aussi, dans le trio que mon frère, ma mère et moi formions, nous avons développé un parler imagé que nous comprenions parfaitement, et qui créait un sens de clan que nous aimions, et nous amusait dans le quotidien.

C’est ainsi que nous n’aimions pas trop les petites Yaya. Et je ne les aime toujours pas, d’ailleurs, les petites Yaya. Une petite Yaya était une fille bien élevée, terne, insipide, irréprochable – sauf son cortège de qualités ennuyeuses que personne n’aurait osé lui reprocher. Une petite Yaya était toujours impeccablement coiffée, vêtue, pas trop maquillée, ne cédait pas aux modes et n’avait que de l’indémodable, mettait les perles de maman en soirée, ne portait pas de talons trop hauts, riait modestement avec la main devant la bouche car les dents, on le sait, c’est très invitant à qui sait quelles rêveries déplacées . Une petite Yaya étudiait bien et épouserait – tôt, bien avant la menace de fêter Sainte Catherine dans la honte – un jeune homme à l’avenir prometteur.

Ce jeune homme était un Boutons lunettes. Les mains moites, la peau égayée d’un acné tenace, un zeste de snobisme, le genre qui se dévouait à toutes les soirées pour « faire danser les tapisseries ». Il faisait durer son whisky-coca (grande mode lors de ma jeunesse) pendant des heures, les glaçons avaient fondu, les bords du verre étaient chauds et quant à lui, le Boutons lunettes, il était aussi barbant qu’avant de commencer son verre. Il était aussi fiable qu’un métronome, jamais en retard, jamais une trace douteuse sur le rebord de son verre de vin, il repliait sa serviette de table en la lissant comme un maniaque et parlait merveilleusement de son avenir et de la carrière de papa.

Il faut préciser qu’avant d’être des petites Yaya, les malheureuses étaient des Créations Saints Anges. Les Saints-Anges, c’était le centre d’exclusion l’école où j’ai passé les premières années déterminantes de ma vie. On se doute que je n’ai pas un bon souvenir et je ne compte pas, ni dans cette vie ni dans la suivante, revenir sur mon impression. Mais voilà, c’est là que j’étais. Ma mère rêvait, elle aussi, au beau mariage dont je pourrais récompenser son éducation et ses efforts, mais pas avec un Boutons lunettes… elle aurait adoré me voir épouser un archéologue qui m’aurait emmenée dans les sables du désert et les jungles du Pérou, ou un vétérinaire qui aurait envahi la maison d’animaux blessés que personne ne voulait reprendre, ou un écrivain à succès peut-être. Un journaliste intrépide. Elle ne souhaitait pas que je devienne une Petite Yaya, et prenait soin de m’habiller autrement que les bonnes élèves respectueuses de leur milieu et mission sur terre, les Créations Saints-Anges qui étaient l’esquisse de ce qu’elles seraient un peu plus tard. Pas de collier de perles de maman, pas encore. Queue de cheval ou serre-tête immaculé, air hautain, démarche posée (ne pas courir, surtout, ça soulève les jupes et fait tellement vulgaire, la précipitation !), chaussettes blanches et mocassins chics et chers, et très moches. Le loden, bien entendu, usant le rebondi du mollet. Jupes grises, chemisier blanc, pull bleu marine. Les couleurs, ç’est commun ! L’originalité est indécente.

Ceci dit, nous avions découvert une Petite Yaya dans un film de Dracula. Nous avons revu le film plusieurs fois rien que pour elle : il s’agit de Lucy Westenra, la fiancée de l’intrépide Arthur Holmwood qui n’hésite pas à braver le long voyage, le froid, l’obscurité et le domestique Quasimodesque des lieux pour aller dans le riant château du vampire aux yeux injectés de sang, et en percer les mystères. Ainsi que le cœur de Lucy pour l’arracher au mal. Alors que les créatures de Dracula portent des chemises de nuit à drapés, aux décolletés où des seins haut placés semblent prêts à exploser, aux lèvres vermillonnées par les soins peu discrets d’Elisabeth Arden, la mise en pli voluptueusement défaite par on ne sait quelles turpitudes, Lucy – notre petite Yaya – a toujours une chemise chastement boutonnée, et une robe de chambre par-dessus. Son chignon à boucles ne laisse s’échapper que des anglaises fraichement roulées au fer, et son visage est une publicité pour le savon bébé Cadum…

Mort de Lucy

Ce qui ne l’empêche pas de finir empalée par son fiancé… Les petites Yaya n’ont pas toujours eu raison !

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32 réflexions sur “Les petites Yaya

  1. C’est amusant pour moi de découvrir le diminutif que j’ai toujours donné ma sœur « Jacqueline » 😉
    Ben oui c’est aussi Yaya … mais pas une petite car elle est mon aînée.

  2. gazou dit :

    Tu es allée dans cette école et tu n’es pas devenue une petite Yaya, tu ne t’es pas laissée formatée…Bravo !

  3. colo dit :

    Je vois, je vois très bien cette yaya…il y en avait (a) partout..le pire je trouve était (est encore) leurs idées formatées d’où était exclu le moindre doute…à pleurer.

  4. Pâques dit :

    J’en ai connu aussi !!!
    Les yaya sont ennuyeuses 😉

    • Edmée dit :

      Soporifiques, et leurs boutons lunettes de maris aussi… mais il faut les plaindre , ces maris, s’ils ne sont pas des Boutons lunettes, car la vie doit leur sembler interminable 😀

  5. amandine dit :

    je pensais le même que gazou lol

  6. shirokuma dit :

    Ja, Ja ! ch’aim pokou lé pétiteu fraulein… Passez-moi le pieu que je l’empale… (bon, je sors…)
    😉

  7. Armelle dit :

    Bien qu’ayant été dans un établissement religieux où il y avait beaucoup de petites yayas, j’ai échappé à la contagion mais passais, comme vous sûrement Edmée, pour une forte tête. Cela m’a valu de n’être pas toujours invitée à certaines surprises-partys où l’on retrouvait très souvent les petites yayas en train de se faire chatouiller en cachette dans les vestiaires par les boutons lunettes. Hi ! hi !

    • Edmée dit :

      Excellent! 🙂 Oui, les petites Yaya n’étaient pas plus saintes mais plus « saintes nitouches »… et moi non plus on ne m’invitait pas trop de peur de la contagion…

  8. Celestine dit :

    Tu imagines que je n’ai jamais été à l’intérieur une de ces insipides poupées sans personnalité ! Je dis à l’intérieur car il fut un temps (pas très long!) où ma mère avait essayé de m’affubler de serre-tête, de jupes plissées et de cols Claudine.Sans doute parce qu’elle trouvait ça chic. J’ai vite été une forte tête, tu le devines, et j’ai envoyé cul par dessus tête toutes les conventions vestimentaires et autres. Comme je le dis toujours, j’étais davantage Zazie dans le métro que petite fille modèle…De nos jours, les yayas sont devenues des boloss. Mais c’est toujours la même idée.

    Encore un de tes billets narratifs descriptifs et jouissifs dont tu as le secret!
    Baci

  9. Edmée dit :

    Parfois nos mère pouvaient trouver les Petites Yaya si mignonnes avec leurs jupes écossaises et leur air sage… Heureusement nous n’étions pas du bois dont les Petites Yaya se chauffaient (et se cramaient)…

    J’ai des cousines Petites Yaya et je me demande à quoi leur vie a servi si ce n’est qu’elles ont eu des enfants – des Yayas et des boutons lunettes. Peut-être qu’un jour l’un d’entre eux brandira la bandière de l’indépendance et enverra comme tu dis « le cul par dessus tête » son uniforme de prisonnier….

  10. Florence dit :

    Très drôles tes petites Yayas, enfin drôles est une façon de parler, car ce n’est pas dôle du tout. Ma mère avait essayé de me faire devenir une BCBG, je ne sais pas pourquoi, car elle-même n’y était pas du tout. Malgré mon caractère craintif, donc obéissant, enfin par devant pour ne pas avoir d’histoires, je ne me suis jamais laissé faire. Comme mon père était avec moi, nous faisions les boutiques ensemble et il m’achetait des vêtements dernière mode. Je ne te raconte pas la réception… !(°v°)! Heureusement cela n’a pas duré et après, elle a exagéré dans l’autre sens. Moi, personnellement, je n’ai jamais pu fréquenter ce genre de filles, quant-aux garçons, rien que d’y penser j’en ai la nausée.
    Enfin, à part à Nantes où elles sévissent toujours, après 68 il n’y en avait plus beaucoup des Yaya, et heureusement !!!
    Gros bisous et bonne fin de semaine Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Mais il y en a encore, et j’en connais, en France comme ailleurs… Ce n’est pas tant une question de mode ou d »époque que de peur de « se faire remarquer » autrement que par sa transparence et son conformisme…

      Tu as bien fait de ne pas en être une 🙂

  11. Cela m’a fait penser à certaines de mes élèves…lol. Je suis passé au Salon du Livre à Mons, où j’ai eu l’occasion de discuter avec Marcelle, Carine-Laure et Nathalie. Bon week-end Edmée.

  12. Angedra dit :

    Bien qu’ayant fréquenté un établissement privé qui abritait aussi des yaya celles-ci ne faisaient pas partie de mon univers. Mais j’ai découvert grâce à elles que j’avais la chance d’avoir des parents qui tout en nous apprenant les règles de base du bien vivre en société nous montraient également comment apprécier les bons côtés de la vie.
    Certes, mes cheveux étaient retenus par des rubans mais toujours avec fantaisie et couleurs. Mes habits de couleurs (le bleu le plus souvent) étaient parsemés de broderies fleuries….
    Ma fantaisie, mes rires et mon refus de me laisser formater me mettaient plus dans le rôle de meneuse que de celui suiveuse dans ce monde un peu clos de filles.

    • Edmée dit :

      Bravo… vrai que cet univers clos de jeunes-filles donne le « la ». Les soumises, les copieuses, les impersonnelles, les rebelles, les qui ont du caractère, les Yaya, les bizarres, les manipulatrices, les séductrices…

  13. Ma sœur et moi n’avions des petites Yaya que le costume puisque, de toutes façons, nous étions en uniforme! et j’en connais beaucoup de ces demoiselles qui, comme nous, avaient l’air mais pas la chanson car derrière la façade il y avait rire et malicieux sourire..,,

    • Edmée dit :

      Oh on peut être déguisée en petite Yaya sans l’être, absolument! J’ai d’ailleurs connu de vraies petites Yaya qui allaient danser en cachette des parents, en col claudine et mise en plis amidonnée, et que je voyais assises sur les genoux de boutons lunettes rougissant d’émois…

  14. Alain dit :

    Bonjour Edmée. Ces petites Yaya m’ont bien fait rire. Jeune, je rêvais d’être archéologue. Parcourir l’Égypte du plus haut du Nil jusqu’à son delta. À l’époque j’étais « un bon parti ». Ta mère aurait peut-être dit oui … (I’m joking). Par chance je suis allé dans ce pays magnifique à plusieurs reprises, mais beaucoup plus tard !
    Tes « Créations Saints-Anges » seraient un excellent titre pour une série. Un grand nombre se retrouverait aujourd’hui encore dans tes Yaya. Femmes et hommes mélangés. Tes descriptions tellement précises font surgir des images au travers des mots que tu emploies. Magnifique !
    Bonne semaine et merci pour ce bon moment de détente et d’évasion !

    • Edmée dit :

      Moi aussi j’aimais follement l’histoire de l’Art et m’imaginais très bien archéologue! Je me suis d’ailleurs empressée de faire le cadeau de cette vocation à un de mes « personnages » 🙂

      J’espère que tu n’as pas eu envie d’évasion avec une petite Yaya, éventuellement une petite Agatha (Christie…) mais les petites Yaya et les créations Saints-Anges ne s’évadent pas, elles font reluire leurs chaînes – et le boulet du Boutons-lunettes 😀

  15. J’ai croisé dans la rue cet après midi deux de ces demoiselles comme il y en a beaucoup à Vincennes. Alors j’ai pensé à toi 😉

  16. Bonsoir, Edmée,
    J’en ai connu aussi de ces petites « yaya » que j’enviais plutôt mais dont je n »ai absolument pas suivi la trace….!

  17. May dit :

    Les gentilles filles (ne) vont ( pas toujours) au paradis , mais les autres vont où elles veulent …

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