Qu’il est long le heuh mooooooooooooon !

Et voilà que la Yougoslavie se sentait prête pour le tourisme organisé, et que mon père, attiré par les vestiges romains de l’Istrie, opta pour un « pourquoi pas ? »… Hop ! Nous voici embarqués dans l’avion et puis un car de touristes hébétés (dont nous faisions partie) qui nous déposa à notre destination finale, Pula, en bord de mer. A noter que durant le trajet mon frère et moi avons rabattu les oreilles des autres avec la chanson « Les toutous, les toutous, les touristes » et je pense que tout le monde avait hâte de se débarrasser de nous. J’ajouterai que nous les avions baptisés de surnoms qui les ont suivis tout le séjour, il y avait « Lambique » (un Belge très très très moyen qui trouvait que tout était mieux en Belgique), « La femme de Lambique », « BB et Mijanou » (deux jumelles) et j’ai oublié les autres…

L’hôtel – dont mon père, ingénieur, remarqua avec surprise les lignes hésitantes là où elles auraient dû être droites (mais il tient toujours…) – était composé d’un bâtiment central en bord de mer où on prenait les repas et dansait les slows de l’été sur la terrasse, et de petits pavillons à deux appartements disséminés dans une pinède retentissant du chant de cigales très pétulantes.

Les sables d'or

Notre appartement était muni d’un chauffe-eau pour le bain, et même d’un mode d’emploi pour l’allumer, rédigé dans un français mystérieux : pousser bouton A puis tenir manette 1. Si contact pas marcher, tirer  bouton 3. Le hic c’est que le mode d’emploi et les dessins étaient pour un autre modèle que le chauffe-eau. Mais avec un papa ingénieur, nous fûmes assurés de nos douches chaudes quotidiennes.

Tout était à l’avenant. Des flèches, le long du chemin, indiquaient la direction pour le magasin de souvenirs acceptables. Ou celle du friseur pour dames. Mais pour nous, c’étaient des vacances magnifiques, au point que l’année suivante j’ai supplié Lovely Brunette – ma mère – d’y revenir avec moi. Nous avons retrouvé les souvenirs acceptables où nous avons fait bombance de loukoums et avons même acheté un 45 tours d’un chanteur local que nous ne comprenions pas, ne connaîtrions jamais, ce qui ne nous a pas empêché d’en user les sillons au retour.

Au restaurant nous discutions longuement sur comment faire comprendre aux serveurs (russes, souvent) qu’il manquait un couteau, une fourchette, une serviette à table, car immanquablement ils nous regardaient avec des yeux dévoués et revenaient au galop avec une carafe d’eau ou la salière alors que nous avions pensé qu’ils devineraient que couteau voulait dire la chose qui coupe la viande. Nous tentions aussi de ruser pour qu’ils ne nous servent pas comme s’ils voulaient nous faire participer au concours de Miss grosse dondon en fin de séjour, pour ensuite nous fustiger d’un regard indigné parce que nous n’avions pas tout mangé. La technique de bloquer leur main qui nous servait en disant assez assez assez n’a jamais fonctionné.

Le soir, nous allions sur la terrasse regarder les danseurs des slows de l’été.

Et c’était un régal. Le groupe était local, de braves types certainement très heureux d’avoir un contrat tous les soirs de la saison touristique, et ils avaient eu à cœur de mémoriser les tubes favoris de leurs touristes : ils chantaient donc en anglais, allemand, français et italien. C’est ce que nous pensions, tout au moins, jusqu’à ce qu’ils nous surprennent avec Ma vie d’Alain Barrière. C’était une version phonétique, et pas une seule phrase n’était identifiable. Maaaaaaaa ah viiiiiiiiiiiiie… j’en aivou dè zamaaaaaaaaaaaaaaaan ! Maaaaaaaaaaaa ah viiiiiiiiiiiie… l’amour, çafoulkaaaaaaaaaaaaaaaaa…. Et ça avait le don de nous mettre de très bonne humeur, au point que parfois le malheureux crooner nous regardait en souriant, un zeste de perplexité dans le regard.

Un soir qu’il chantait « en anglais » Strangers in the Night, un jeune Anglais qui dansait avec sa bien-aimée s’approcha, lui prit le micro, et continua une bonne partie de la chanson d’une manière qui força le silence de tous les bavards et l’immobilité des danseurs médusés. Sa version était parfaite, la bien-aimée très fière, et notre crooner Yougoslave un peu penaud, mais il reprit son micro dès qu’il lui fut à nouveau tendu et hélas aussi sa version massacrée – sous les applaudissements des touristes pas encore remis de l’interprétation inattendue. Mais les slows de l’été servaient surtout à danser et éprouver des pulsions de grand amour, aussi, finalement… ils convenaient très bien…

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38 réflexions sur “Qu’il est long le heuh mooooooooooooon !

  1. claudecolson dit :

    Avec mon mauvais esprit, j’ai eu peur en lisant le titre. :).
    Tout cela n’était amusant que parce que vous étiez en groupe. Imagine le même voyage, seule ; les charmes de l’étranger deviennent un peu moins charmants…
    Heureusement, là il restait la jeunesse, espiègle de nature, et les slows.

    • Edmée dit :

      C’était surtout amusant parce que nous étions jeunes et finalement, prêts à prendre les choses comme elles étaient. Nous avions bien un peu d’ironie à revendre mais avons gaiement profité de tout…

    • Georges Adrien Dutout dit :

      Le crooner, que je pense connaître, devait se dire « C’est pas possible, quelque chose d’autre les fait rire !».

  2. Célestine dit :

    C’est malin, depuis que j’ai lu ton jouissif billet, j’ai la chanson d’Alain Barrière qui ne me sort pas de la tête…
    Tout est drôle dans ces souvenirs de voyage très très acceptables pour le blogueur moyen.
    Qui ne connaît pas ton esprit facétieux , cara sorella di cuore…Tu as comme cela dans ta besace des aventures toujours délicieuses où je retrouve un peu de l’ambiance de ces chroniques familiales que j’adorais lire, les quatre filles du docteur March ou la Melodie du Bonheur.
    Une enfance de rires et de joies.
    Mille baci

    • Alain Barrière m’a aussi cassé les oreilles hier non stop! 😦

      Il faut dire que je réalise maintenant que toute occasion de rire était saisie… et c’est sans doute pour ça que je m’en souviens si bien: on se souvient bien des rires qu’on a eus…

  3. Ah même réflexion que Claude et puis j’ai dit ouf, l’honneur est sain et sauf. Je suis douée d’une clairvoyance subite? Mais il me semble que j’avais vu quelque part déjà sur ton blog que tu parlais de ce voyage. Photos à l’appui. Mais Lambique, sa femme, le crooner, ça c’est du tout frais pour moi. Ah, les souvenirs de vacances, on rit pour rien… Le bonheur vécu avec ceux que l’on aime. Et les écritures sur le net rendent immortelles ces personnes qui ont tellement comptés pour nos petits coeurs. Pour ma part, je suis tellement pudique (si si je t’assure, ça ne se voit pas mais …) que je n’arriverais pas encore à transcrire et faire s’envoler mes souvenirs personnels. Bravo à toi, Edmée. Et merci ..

    • Edmée dit :

      Tu as raison, j’ai déjà mis un article avec des photos. Mais j’avais oublié le charme de l’orchestre :). Ceci est personnel, oui, mais pas intime aussi je peux aller, foi de Lambique!

      Et si, je le sais va, que t’es une pudique petite chose 😉

  4. colo dit :

    Inoubliables souvenirs de vacances! je ris de bon coeur en te lisant…ce qui est comique c’est que, des années après, on se rend compte que le souvenirs diffèrent entre els mêmes membres de la famille…et on se chicane pour des bêtises, des détails… « mais non, ce n’était pas toi qui étais tombée… »
    merci pour ce récit si vivant et joyeux!

    • Edmée dit :

      C’est vrai,j’ai souvent remarqué ça aussi. Ou alors des souvenirs complètement effacés qu’une amie me rappelle, et si ce n’était elle je serais prête à jurer que ça n’est pas arrivé!

  5. sandrinelag dit :

    Même très drôle, je trouve cette évocation extrêmement touchante. Tout ce que tu y décris me rappelle les affiches publicitaires – ou la réclame dans une revue, je ne sais plus – de la Yougoslavie sous Tito, avec son architecture années 50 en béton, son technicolor, son côté statique. Je ne suis jamais allée en Croatie mais j’aurais bien aimé y faire un tour à cette époque.

    • Edmée dit :

      Je suis comme toi, ça me touche. C’était maladroit et touchant. Je me souviens aussi qu’on organisait des repas campagnards et que des jeunes Yougoslaves venaient, bien vêtus, timides, et claquaient du talon devant les pères pour inviter les jeunes touristes à danser. Personne ne se comprenait, ils touchaient leur poitrine et souriaient, « Sacha » « Vladimir » et on dansait puis ils nous raccompagnaient galament à notre place. Pas de drague, juste une sorte de gentille propagande pour donner bonne impression aux touristes 🙂

  6. Nadine dit :

    La Yougoslavie, un bon souvenir pour toi, un très mauvais pour moi. Durant la guerre, mon mari y a passé 7 mois en tant que Casque bleu. Chaque jour, je suivais, terrorisée, le journal télévisé qui relatait les pires exactions entre les Serbes, les Croates et les Bosniaques. Un conflit qui n’en finissait pas et qui est à l’origine de son départ de l’armée.

    • Edmée dit :

      J’ai « connu » ça aussi, mais de façon moins tragique que toi, n’ayant aucun proche dans l’armée. Mais je me souviens pourtant des prémices de la guerre, d’un ami que nous avions dans l’armée justement, et qui nous avait annoncé la guerre un an à l’avance: l’armée avait été envoyée en Croatie calmer une grève dans une usine… à coups de fusils. Il a déserté… on ne l’a retrouvé qu’à la fin! J’ai vu à la télévision le soldat Dalmatien défilant dans un char tandis qu’un Serbe l’étranglait en public. Et ses Serbes jouant au foot avec des têtes de soldats Croates décapités… Ce fut très dur et je comprends que ça t’aie laissé un mauvais souvenir!

  7. Lauriza dit :

    La photo me rappelle l’année 1974 où nous sommes partis en août en Yougoslavie avec nos 2 enfants. Pas de plages de sable fin mais des rochers bétonnés où nous étions les seuls français au milieu d’innombrables Allemands dont le sport favoris étaient d’étaler leur chair flasque et nue pour se faire bronzer au soleil. Les repas ne sortaient guère des grosses rondelles de tomates, des oignons et des poivrons. La seule récompense c’était d’avoir découvert les glaces italiennes dont nous nous rassasions sous un soleil de plomb. Très mauvais souvenir de ce séjour.
    Heureusement, nous sommes retournés en voyage organisé en Croatie en 2005 pour faire toute la côte Dalmate de Trogir au Nord à Dubrovnik au Sud et 2007 en bateau toutes les merveilleuses îles comme KRK qui nous ont enchantés. Le séjour de 1974 est maintenant oublié. La Croatie sait accueillir ses touristes avec délicatesse et les paysages sont magnifiques.

    • Edmée dit :

      Moi, c’était je pense en 1966 ou 1967… les repas étaient encore rustiques aussi, c’est le moins qu’on puisse dire 🙂 Moussaka (des restes de la veille) et en effet salades d’oignons et fèves diverses. Mais c’était déjà très beau (pas l’hôtel, qui était du pur préfabriqué 🙂 )

  8. Anita dit :

    Formidables souvenirs évoqués avec tendresse et drôlerie ! Merci.

  9. Damien dit :

    C’est toujours la même chose: plus c’est près, moins je connais! Mais j’ai connu Belgrade un an avant la guerre, et ça commençait à sentir mauvais. La nourriture était la même que celle tu décris. Il faudrait que je me décide à y aller!

  10. 🎤 »Souvenirs, souvenirs »🎶

  11. gazou dit :

    Que c’est bon d’être jeune
    Et que c’est bon de se rappeler tous ses souvenirs !

  12. Florence dit :

    C’est bien de nous reparler de tes vacances en Yougoslavie, tu en trouves toujours de nouvelles facettes. On vois que ce pays était moins à cheval sur les principes anticapitalistes que son voisin la Roumanie. Là bas, pas question de chanter autre chose que du « communisme », rien d’Occidental n’était permis, on tolérait tout juste les touristes, bien accompagnés et surveillés, à cause des devises qu’ils apportaient.
    J’ai aussi un souvenir avec une chanson d’Alain Barrière que j’aime beaucoup : » Les matins bleus » chanté par Virginia Vee ! Il y a longtemps et je m’en souviens encore ! Quel massacre !!! de toute façon, je n’ai rarement apprécié d’entendre chanter par d’autres les chansons d’auteurs compositeurs interprètes.
    Merci pour ce petit bout de vacances yougoslaves !
    Bon dimanche, gros bisous et à bientôt Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      J’ai en effet entendu parler de la Roumanie à cette époque, les gens se cachaient sous les parasols de la plage pour parler… Je dois dire que la Yougoslavie était prudente malgré tout, mon père a été menacé de fusils par des militaires parce qu’il avait loué une barque et sans le savoir s’approchait du port militaire. Un ami a été arrêté et mis en prison parce qu’il faisait de la plongée sous-marine près de l’ïle de Brioni où résidait Tito.

      Bonne semaine chère Florence et bisous!

  13. Tu pourrais nous faire un livre avec toutes tes anecdotes de voyages! La Croatie me tente personnellement, mais ce ne sera pas pour 2015. Bon dimanche Edmée.

  14. Alain dit :

    Ces souvenirs de vacances avec ces bals et ces orchestres. Je me souviens de quelques escapades avec une amie de ma mère. De mon premier concert « en live ». Nous devions être en 58 ou 59. Dans une salle de spectacle, tout près de l’hôtel, Gloria Lasso chantait, entre autres, « Padre Don José ». J’avais l’impression d’assister au plus beau des spectacles. Le public dansait après la représentation. Les robes scintillaient tout autant que les bijoux que ces dames arboraient « pour faire chic ». Tes souvenirs mentionnent Alain Barrière, entre « Plus je t’entends » et « Je reste des heures à regarder la mer », les miens se mélangent dans le bonheur que j’ai à m’en souvenir aujourd’hui. Bonne semaine Edmée !

    • Edmée dit :

      Gloria Lasso! Oh si je me souviens d’elle!

      Figure-toi qu’une de mes amies de pension avait une cousine qui avait refusé une demande en mariage d’Alain Barrière! Nous ne comprenions pas comment on pouvait refuser Alain Barrière. Elle nous disait « il boit » et nous « mais c’est pas graaaaaaave! Il arrêtera pour elle! » 🙂 Belle candeur de la jeunesse…

      Bonne semaine à toi aussi!

      • Florence dit :

        Coucou Edmée !
        Curieux ce que tu dis !
        Il est toujours facile à une fille de faire croire ce genre de choses ! (d’ailleurs tu en sais quelque chose toi qui savait tant inventer de bobards !) Pendant ses quelques années de succès,(61 à 70) il avait autre chose en tête que le mariage. En 75, il épousa sa compagne Anièce et ils urent une fille : Guénaelle. De plus, Alain ne buvait pas plus que n’importe qui, même au Stirwen ! …
        Je ne sais pas si la jeunesse est candide, mais elle est bien menteuse !
        Gros bisous, et merci de m’avoir suivie jusqu’à Etel qui est tout près de Carnac où se trouve le Stirwen et la famille Bellec (Barrière) !
        Florence

  15. Edmée dit :

    Là, je te parle de 1966 ou 67… et je ne sais rien te confirmer naturellement, puisque c’était de l’entendu dire! Mais tu sais, cette fille qui m’en a parlé venait d’un milieu très très très coincé, et si le malheureux avait été juste un peu éméché, ça aura suffi! Cette fille ezt celle qui me disait qu’elle n’embrasserait que… son mari, une fois le mariage célébré… Je t’avoue que ça m’interpellait! 🙂

  16. Pâques dit :

    Que de beaux souvenirs !
    Une lecture très plaisante, je me suis bien amusée 🙂

  17. Philippe D dit :

    Et voilà encore de beaux souvenirs de vacances qui affluent.
    Pour ma part, j’en ai très peu car nous restions en Belgique, mes parents et moi. Je me suis bien rattrapé depuis et espère encore pouvoir découvrir plein plein de beaux endroits!

  18. amandine dit :

    ENCORE DE BEAUX SOUVENIRS*****

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