Bal populaire aux « pays rédimés »

Je n’ai connu qu’un seul bal populaire. Et j’étais avec ma mère, et même ma grand-mère et ma cousine ! C’était dans « les pays rédimés », une petite ville au nom allemand, aux maisons propres entourées de hautes haies à la splendeur réputée quand il y avait des jardins. Une petite ville aux clochers bombés et luisants, où on pouvait manger des pâtisseries trop riches de beaux fruits, de pâte aux œufs et ensevelies sous un tourbillon figé de crème fraiche vraiment fraiche.

Ma grand-mère – Edmée – y avait encore bien des contacts, comme Miss Laure, la fille d’un fermier qui avait épousé un meunier et avait donc décidé, très élégamment, de ne jamais porter que du blanc, sur lequel la farine, ma foi, ne faisait pas tache. Ou un marchand de porcs. Un marchand de chevaux, aussi. Un boucher jovial qui ressemblait à un personnage de dessins animés, rond, vêtu avec soin, les boutons du gilet criant grâce aux boutonnières étirées sur une bedaine joyeusement insultante, des lunettes rondes elles aussi lançant des éclairs autour de son visage rubicond, souriant, et gentiment replet. Elle le surnommait Monsieur la Saucisse, mais il avait un nom plus normal, Herr Radermaker ou Herr Hoffsummer ou quelque chose d’aussi respectable.

Ma cousine et moi avions des fous-rires car Miss Laure, en plus de ses tailleurs blancs, portait aussi des décolletés audacieux qu’elle couronnait d’un petit bouquet de violettes, et notre grand-mère, sans malice, s’était penchée pour en respirer le parfum, posant le nez sur la poitrine de la dame en s’exclamant « Oh mon Dieu Miss Laure, que ça sent bon ! »…

Et je ne sais suite à quel honneur nous avons été invités au bal donné à l’occasion de ce que j’ai oublié aussi, dans la salle communale, en hiver. Une grande salle de bal rectangulaire, entourée de tables et bancs, avec une autre salle sur le côté réservée à d’autres tables et bancs. Et un poêle à charbon qui vous grillait au passage et vous renvoyait au frais dès que vous preniez le large en virevoltant.

Robert  Doisneau - Bal Les escarpes à La Contrescarpe

Robert Doisneau – Bal Les escarpes à La Contrescarpe

Ma grand-mère ne buvait pas, peut-être un verre de vin ici et là, le porto du jour de l’an, et c’était tout. Mais ce soir- là, allez, Edmée avait sa chope de bière comme tout le monde et je la vois encore, debout et appuyée sur la grosse table de bois, chantant ravie avec l’orchestre « C’est la valse brune » en berçant sa chope de gauche à droite, le sourire empli de souvenirs heureux.

Ma mère se sentait – et était – très belle. Elle avait 39 ans, qu’elle portait à ravir avec un ensemble en tricot crème et une jolie broche en or, la mise en pli fraiche de l’après-midi. Elle souriait, rose d’amusement. Elle étincelait. Moi je dansais avec ma cousine la plupart du temps, le jerk et le twist, entrecoupés de slows, mais entre filles, jerk et twist suffisaient. J’ai dansé un slow avec Helmut Ring, le fils d’un monsieur veuf très empressé auprès de Lovely Brunette, laquelle me disait en riant : tu ne me vois pas épousant un Herr Ring – Herring ? (un hareng).  Helmut, lui, n’était pas empressé envers moi, qui étais encore jeune et avais trouvé chic de porter trois jupons sous ma robe pour qu’elle « bouffe » bien, mais j’avais l’allure d’un abat-jour dansant. Avec un nid de poule sur la tête, odorant l’Elnett Satin à plein nez (j’ai de la chance de ne pas avoir pris feu en passant près du poêle). Mais Helmut était un gentil garçon bien élevé, blond, avec des lunettes à la Buddy Holly sur une peau rose.  Il désirait sans doute que son papa fasse la conquête de Lovely Brunette et il fallait donc montrer que dans la famille, il y avait une lignée mâle de gentilshommes. Et donc nous dansions sagement, les mains moites, sans nous parler, mais il chantait doucement avec la sono « z’était charmaaaaaaaaaaant, le temps des rooooooooooooses, quand on y pense, paupières cloooooooooooses » et sa chanson s’écrasait sur mon visage dans un relent de Stella Artois dont je me souviens encore.

Ensuite j’ai caracolé un terrifiant pot-pourri de valses avec Monsieur La saucisse, on tournait autour de la salle –en passant près du poêle – et sur nous-mêmes, et s’il m’avait lâchée je pense que je serais allée me tournevisser dans le plafond… sous son regard stupéfait, car le rythme était de la rapidité d’un carrousel en folie. Mais le brave Monsieur La saucisse, habitué de ces valses, ne perdait pas le cap, et au passage j’avais le temps de voir, très flous, les visages amusés de ma grand-mère, ma mère et ma cousine.

Qui sait si Helmut se souvient de ce slow dansé avec un abat-jour aux cheveux laqués ?

Publicités

43 réflexions sur “Bal populaire aux « pays rédimés »

  1. claudecolson dit :

    Excellent, chère Edmée : on s’y retrouve, nous qui avons connu cette époque. Et puis ton humour est aussi sautillant qu’une danse. Je retiens le portrait de La saucisse , l’abat-jour tourbillonnant et bien d’autres détails. Une journée qui pour moi commence bien, avec ton texte.

  2. Peut être ne se souvient-il pas mais toi, oui!!

  3. Hécate dit :

    Un joli texte évocateur…L’abat-jour est une image très amusante. Un rappel des crinolines d’autrefois peut-être ces jupons bouffants ? Je me souviens avoir regardé des gars et des filles danser ainsi ,assise en retrait dans l’ombre d’un escalier, sur des marches cirées, toute silencieuse…
    Bonne journée.

  4. J’aimais bien ces jupons-crinolines. Par contre tu avais de la chance de pouvoir la clé tes cheveux! Je n’en avais pas le droit car c’était considéré comme un vulgaire chez moi 😦

    • Edmée dit :

      Ma mère aussi trouvait que c’était vulgaire, bien entendu! Mais je suppose que j’ai tenu bon pour cette occasion si particulière 🙂

  5. « laquer tes cheveux »….oh la la! mon téléphone a entendu « la clé » lorsque je lui ai dicté le message 🙂

  6. sandrinelag dit :

    Je n’ai malheureusement pas connu les bals populaires. A chaque fois que j’en entends parler, j’ai tout un tas d’images dans la tête… Ce devait être un bon prétexte à rire.
    J’aime bien Helmut… un prénom tellement impossible que j’associe à « Moumoute » et donc, ici, tout se mélange, ta choucroute sur la tête, les harengs de Herr Ring, la Saucisse endiablée… le tout arrosé de bière!
    Accchh! trop gut!!

    • Edmée dit :

      :D… Ce brave Helmut! Ils étaient tous très aimables et gais, et puis la plupart des musiques jouées étaient du vigoureux oberbayern, poum poum poum, je dois dire qu’il était difficile de ne pas s’amuser!

  7. c’est réellement charmant et comme lovely brunette était toujours resplendissante…nous avons toutes connu des Helmout…sentant la bière et nous marchant sur les pieds…et puis ces bals,nous poseraient entre deux âges….point de discothèque….nos grands mères pouvaient encore s’encanailler en buvant une bière…belle époque dont tu as le don de nous faire revivre

  8. Angedra dit :

    Belle description très imagée. Je n’ai pas connu les bals, question de ville sans doute. Mais plutôt les « boum » à l’adolescence… en compagnie de mes deux soeurs aînées et de mon frère qui était la caution même pour mes soeurs qui étaient plus âgées que lui !!!
    Je pense que la coiffure dont tu parles était du style d’une certaine époque où les cheveux devaient être très crêpés et laqués, ce que l’on appelait le style « choucroute » !!
    Belle et douce soirée

    • Edmée dit :

      Oui, ma coiffure était un choucroute… Je n’ai connu que cet épisode à part ceux assez similaires en Yougoslabie trois ou quatre ans plus tard, des fêtes de campagne. Mais ce que je trouve assez drôle finalement est de m’y être retrouvée avec ma mère, ma grand-mère et ma cousine …. ça n’est arrivé que cette fois!

  9. annerenault dit :

    Recit plein d’humour et de vivacité avec quantité de détails piquants vraiment bien vus. Amitié

  10. Ton humour est irrésistible. Quant à l’abat-jour, je le soupçonne d’avoir dégagé beaucoup de lumière !

    • Edmée dit :

      C’est gentil, Noëlle, mais je ne sais trop. En fait j’étais encore un peu jeune et les garçons ne m’intéressaient pas encore assez pour que je vérifie l’effet de ma mise sur eux 😉

  11. Nicole Giroud dit :

    Quel texte magnifique, un texte d’écrivain.
    Entre humour et nostalgie, mouvement et personnages tressautant au rythme de la valse: le bal en action. Les spectateurs et les danseurs, l’atmosphère, vous avez tout rendu de manière superbe, merci.

  12. Armelle B. dit :

    Très amusant. Je n’ai malheureusement aucun souvenir d’un petit bal populaire de ce genre. J’en suis restée aux surprises-parties où mon père, en déboulant à minuit pile, jetait un froid glacial sur l’assistance et avait le chic de casser l’ambiance. Je devais donc le suivre comme Cendrillon alors que tout commençait à devenir amusant. Par contre, j’ai le souvenir très précis de certaines de mes jupes abat-jour que gonflaient des petits jupons légèrement empesés. Comme nous avions des tailles de guêpe, c’était assez gentil.

  13. Alain dit :

    Bonjour Edmée. Si certains auteurs puisent souvent leur inspiration dans les tracas de leurs contemporains, tu gardes ce bel avantage de nous amuser avec tes propres souvenirs. Je me souviens de quelques bals quand j’étais encore enfant. Ma mère était de ces femmes qui portaient à l’époque des jupons multiples sous des jupes à volants et des talons hauts ! Je ne crois pas qu’on les appelait encore escarpins. Si je me souviens bien l’accordéon était roi. Et puis le raz-de-marée avec les Beatles, les années yéyé. La vie qui a fait de moi un adolescent libre, fou de musique de danse et de cinéma. Je ne suis pas de ceux qui pensent que « c’était mieux avant ». Juste une époque révolue qui reprend des couleurs sous ta plume. Merci pour ces « flonflons » d’hier qui restent de beaux souvenirs. Bon Dimanche Edmée.

    • Edmée dit :

      Mais bien sûr ce n’était pas mieux avant et pourri maintenant. Les époques se succèdent et font des strates, et chacun nourrit le suivant. Il est bien bon, en tout cas, d’avoir un présent qu’on aime et un passé qu’on a aimé et dont on peut se souvenir!

  14. amandine dit :

    superbe texte encore 🙂

  15. Pâques dit :

    C’est amusant la façon dont tu racontes, j’ai l’impression d’y être avec ma chope de bière, la chaleur du poêle et la tête qui me tourne !!!
    C’était charmaaaaaant le temps des rooooooses 🙂

  16. Philippe D dit :

    Je me souviens des bals quand j’étais enfant. Pendant la fancy-fair, un bal était organisé devant l’école, sous chapiteau. J’aimais beaucoup danser à l’époque!
    Bonne semaine.

  17. Nadine dit :

    Un texte drôle et plein d’entrain. Ce souvenir joyeux défile sous nos yeux comme si c’était une scène de film.

    • Edmée dit :

      Ha ha ha.. je la vois en effet un peu comme une scène de film moi aussi, c’est vraiment, de nos jours, une tranche du passé qu’on a du mal à imaginer…

  18. Une époque que je n’ai pas connue. Mais tellement bien racontée ici que j’ai l’impression d’avoir moi aussi frôlé ce poêle encombrant.

  19. Adèle Girard dit :

    Très joyeux souvenirs que tu as l’art de rendre si vivant qu’on s’y croirait!..Je suis allée aussi une fois à une fête oberbayern en pays rédimés, Adamo tout jeune et débutant s’y produisait. Un bon souvenir!

  20. Alainx dit :

    « sa chanson s’écrasait sur mon visage dans un relent de Stella Artois dont je me souviens encore. »

    l’odorat des femmes c’est terrible !!!!
    🙂

    • Edmée dit :

      Ha ha ha! C’est vrai mais remarque qu’ici je n’en semble pas écoeurée… c’est en fait un sourire un peu rustique qui va avec le reste 😀

  21. Je viens de terminer « Journal d’une Verviétoise des boulevards », et j’ai bien aimé. Connaissant ma passion pour l’histoire, tu avais raison de me le conseiller. J’en parlerai bientôt sur les blogs. Bonne semaine Edmée.

  22. Celestine dit :

    Un joli condensé de rire que j’ai lu avec la banane. 🙂
    Les petits détails qui font tout le piquant, la robe qui bouffe, la laque qui risque de te faire prendre feu, le bouquet de violettes sur les seins de la dame…et le hareng !
    J’ai toujours dit que l’humour était, plus qu’une tradition familiale, carrément héréditaire.
    Merci pour cette description peu orthodoxe d’un bal populaire d’antan.
    Baci bella ragazza

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s