Soldats, chers héros de nos vies…

Et comme chaque année on commémore, on défile, on ravive le souvenir.

Nous avons tous eu un père ou un grand-père enrôlé dans la guerre. Ils nous en ont souvent tant et tant parlé qu’on ne les écoutait plus, fuyant le sujet dès qu’il montrait le nez, abrégeant leur rêve réveillé et narré d’un lâche « ah oui, il me semble que tu me l’as raconté, c’est la fois où… ? ».

Il est difficile, quand on est jeune, et puis moins jeune mais tout simplement adulte, et puis perdu dans les années actives de sa vie, de visualiser son père – ou grand-père – en jeune homme arraché à ses études, sa famille, ses routines, pour partir … à la guerre. Côtoyant la mort, la peur de la mort, les conséquences de la mort, journellement. Gardant, dans tout cet infernal chaos, le cap des pensées vers une maman, une fiancée, un épouse, une vie hors guerre qu’un jour on reprendrait.

Bill, parti d’où…. ? Du Texas, par exemple. Envahi par ce besoin qu’on a semé en lui de sauver le monde de la tyrannie nazie, drillé par la confiance trompeuse qu’on a mise en lui : ils sont les plus forts, et en plus, Dieu est du côté du bien. Bill qui peut-être est revenu dans son Texas natal et a fini ses jours dans un Oil field, où la seule ombre est celle des foreuses à pétrole, ou bien a disparu quelque part, en Normandie ou le long d’un ruisseau de Belgique ou d’Italie.

François, qui malgré ses 40 ans et sa mauvaise patte folle a tenu à faire partie des défenseurs de la liberté. Certes, avec la Laurette c’était presque pire que sur le champ de bataille, et une mort héroïque était glorifiante et sans doute instantanée alors que celle par usure serait si longue et douloureuse.

Albert Lonhienne frère Mariette

Pierre, 17 ans, qui bouillonnant d’une révolte contre un père intransigeant, s’en va pour devenir un homme, et affirme et signe des papiers disant qu’il en a 18, des ans. Et il part, et si oui, il devient un homme, il apprend trop vite sans doute l’odeur du sang et le son des larmes. Il n’oubliera plus, même s’il en parlera peu, et quand il en parle, c’est en monologue intérieur et cauchemars.

Antonio, 32 ans. Il est lourd et bourru, peu causeur, d’autant qu’il bégaye. Il  ne connaît que le travail de la terre et la cuisine maternelle, et ces défilés de voisines qui viennent l’évaluer pour peut-être, lui donner leur Carmela, Giovanna, Maddalena. Mais comme il ne parle pas… elles hésitent, et finalement prennent dans leurs filets d’autres garçons dont la voix les enchante. Il est parti, volontairement. On lui a dit qu’il fallait protéger la terre, les femmes et l’Italie. Il reviendra encore plus taiseux, avec un bras en moins, et personne ne saura jamais comment il l’a perdu, ce bras. Mais il pleurera étrangement fort un jour que Marchesina, sa vache favorite, mourra frappée par un éclair sous le mûrier. Tout son désespoir jaillira alors…

Ils avaient tous une histoire. Nous en sommes l’avenir, de cette histoire, un avenir qui n’eut pas été le même sans eux, sans leur confiance en la vie, cette certitude qu’ils reviendraient. Qu’ils protégeraient le monde. Arrachés à leur quotidien pour leurs raisons secrètes, ils ont eu, le temps d’une guerre, une autre vie, une vie… sacrée. Nous leur devons plus que le souvenir, nous leur devons nos insouciances d’aujourd’hui.

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36 réflexions sur “Soldats, chers héros de nos vies…

  1. claudecolson dit :

    Eh oui, comme on a tendance à les oublier, pris que nous sommes dans l’égoïsme et les soucis du quotidien ! Merci pour eux, Edmée.

    • Edmée dit :

      En fait,oui,,le merci initilal est bien pour eux mais aussi… nous réalisons bien tard que nous avions dés héros au quotidien… qui, qu’on on le sache ou pas… nous ont bien laissé « quelque chose » d’uniquer

  2. Lefort Françoise dit :

    Merci oh combien merci…Edmée, oui nous leur devons notre insouciance de maintenant….

  3. Armelle B. dit :

    Oui, la guerre de 14/18 aura décimé ma famille paternelle, celle de 39 évité de justesse la mort à mon père parti sous les drapeaux comme tous les jeunes français. C’était dur après les années de la Belle Epoque ou des années folles qu’ils venaient de vivre. Merci pour ce billet de mémoire, chère Edmée. Oui, notre insouciance nous leur devons mais pour combien de temps encore, car des nuages s’amoncellent de plus en plus épais et noirs à l’horizon.

    • Edmée dit :

      Quelle tragédie – qu’on ne mesure vraiment qu’à l’âge de mesurer les choses! – que d’avoir perdu toute une partie de sa famille dans une guerre…

  4. dieudonné dit :

    Merci pour cet article sensible et profond. Je ne puis m’empêcher de penser à cet adage latin: »Qui vis pacem para bellum »Et je constate hélas une montée de la haine nationaliste , pas loin de chez nous, et même chez nous, parfois en nous…

    • Edmée dit :

      Même sans ça… on dirait que l’humain ne supporte pas une « overdose » de paix! Il n’y a qu’à voir les complots de bureaux, qui peuvent avoir parfois des conséquences dramatiques… pour si peu de choses!

  5. Angedra dit :

    Je n’ai malheureusement pas pu entendre mes grands pères me parler de leurs souvenirs de guerre. Ils sont partis beaucoup trop tôt. Je n’en ai connu qu’un disparu dans ma très jeune enfance et les seuls souvenirs de lui sont ses bras qui me levaient très très haut… je le trouvais si grand et moi si petite !
    Mais c’est avec un réel plaisir que je lis ton très beau texte qui sait si bien parler de choses graves avec tant de douceurs.
    A une période où les français ont une si forte tendance à se culpabiliser, se repentir….. pour des actes qui n’avaient rien de honteux mais qui étaient tout simplement la vie avec ses contraintes, ses exigences, sa moralité de l’époque… comment se permettre de juger aujourd’hui ces hommes qui n’allaient pas tous à la guerre la fleur au fusil mais bien plus souvent avec la peur au ventre. Ils défendaient la liberté de leurs pays, leurs familles….
    Si justement aujourd’hui certains peuvent se permettre de se moquer, de mal les juger …. n’est-ce pas grâce à leurs sacrifices qu’ils peuvent le faire !!!
    Je ne crois pas que de tels héros se trouveraient demain pour faire de même. Pourtant comme le dit Armelle B. l’horizon…..

    • Edmée dit :

      Il y a eu, oui, ,des héros involontaires, et la peur ne se commande pas, pas plus que le vertige. On peut dominer et faire comme si, mais on a peur. Ca devait être atroce!

      Je ne pense pas trop à l’horizon, pas par sagesse mais… il y a des choses dont on ne peut enrayer la course. Si ceci en fait part… il faudra s’accrocher!

  6. amandine dit :

    aaaaaah je pense à mon pépère là

  7. sandrinelag dit :

    C’est bouleversant. Avec leur nom, leur visage, la vie qu’ils menaient avant la guerre, leurs amours et leurs amis, on réalise combien ces champs de batailles sont terribles et inutiles. On réalise qu’ils sont des hommes, comme nous, avec leurs joies, leurs chagrins, leurs espoirs, leur vulnérabilité. Et que le feu, si puissant, anéantit en un clin d’œil ces existences pleines de souvenirs. C’est bouleversant.

    • Edmée dit :

      Oui voilà, tu as le mot. Je suis aussi bouleversée par la réalité individuelle qu’ils ont eue avant d’être perdus dans la masse des « soldats ». Ils avaient des projets, des tics, des défauts, de beaux yeux, des fiancées qu’ils aimaient, des chiens qu’ils promenaient, des livres de chevet, le goût du porridge, des défauts de prononciation… ils étaient des personnes, des hommes… et ils sont devenus … des « pertes »… Ou des vivants revenus d’une parenthèse si laide de la vie qu’on ne les a plus jamais vraiment compris!

  8. Alain dit :

    Je suis très ému par ce beau billet. Mon grand père maternel n’a jamais parlé de ce qu’il avait enduré dans les tranchées. Son corps mutilé suffisait comme témoignage de l’horreur endurée. Il m’a tout donné. Les bienfaits de l’amour porté aux autres, à celui de la nature, l’intérêt de vivre pleinement ce que l’on est et ne pas s’approprier ce pourquoi nous ne sommes pas faits. J’espère ne pas l’avoir trop trahi. Il reste dans mon cœur, avec une grande reconnaissance et la chance inouïe de l’avoir eu comme HÉROS. Je regrette de ne pas avoir ta plume pour mieux en parler. Il s’appelait Paul. Je reprends les mots d’Armelle, mais les nuages qui envahissent l’horizon l’auraient blessé au plus profond. Pour lui et tous les autres, merci Edmée.

    • Edmée dit :

      Paul t’a donné son amour et t’a transmis ce qu’il avait compris être le plus important après cette boucherie où il avait payé de son corps… Et je suis certaine que tu ne l’as pas trahi. On peut se tromper, on peut parfois « écouter de faux prophètes » pendant un temps, et errer, mais on ne trahit pas si on a bien « reçu ».

  9. Florence dit :

    De ceux que j’ai connus qui sont revenus de cette boucherie que fut la grande guerre, je n’ai aucune anecdote, car aucun n’en parlait. Celui qui m’était le plus cher puisqu’il a remplacé le grand-père que je n’avais plus, n’en parlait pas plus. Je savais qu’il avait souffert car le docteur venait fréquemment le soigner des séquelles qu’il en gardait, mais c’est à ses obsèques que je compris qu’il fut un grand soldat, lorsque j’ai vu son cercueil recouvert du drapeau tricolore et que la Marseillaise a retenti dans l’église. Plus tard, j’ai eu entre les mains ses nombreuses médailles, dont la Légion d’Honneur, et pour moi, fervente bonapartiste, ce n’étais pas rien.
    Mon grand-oncle belge avait aussi falsifié ses papiers pour s’engager à 16 ans et il est mort au champs d’honneur au moment de l’armistice, à 20 ans. Triste…
    Je ne pense pas que les gens de notre génération oublient ceux qu’on appelle « les anciens combattants », car ils étaient de la génération de nos grands-parents. Mais peut-être que les jeunes les oublieraient si les médiats n’en parlaient plus régulièrement.
    Mais vois-tu, tout ce qu’ils font pour le centenaire de cette guerre, m’insupporte un peu, pourquoi montrer toutes ces horreurs ? Ceux qui l’avaient vécue avaient plus de pudeur, puisqu’ils n’en parlaient pas.
    Très émouvant ce que tu as écrit !
    Gros bisous et à bientôt !
    Florence

    • Edmée dit :

      Peut-être peut-on en parler aussi crûment maintenant justement parce que les acteurs en sont morts, et ne souffriront pas une seconde fois, alors que ceux qui ne les ont pas connus ou bien connus n’ont aucune idée de ce que ce fut, et qu’ils taisaient pour ne plus y penser. Mais il faut savoir, je pense!

  10. Pascal dit :

    Dans le glorieux collectif
    l’anonymat des drames humains
    Merci à toi

  11. Celestine dit :

    Partagée bien sur, entre le  » quelle connerie la guerre !  » de Prevert, et le nécessaire souvenir de tous ces jeunes qui sont partis se faire casser la pipe joyeusement, parce qu’ils avaient été formatés à ça.
    Bien sur que ce sont des héros. Bien sur qu’il faut leur rendre hommage. Mais ne nous trompons pas de combat. La guerre, le nationalisme, les armes sont des concepts inventés par l’homme pour satisfaire sa soif de pouvoir et son besoin d’en découdre.
    Et tout en honorant la mémoire des victimes de la connerie humaine, je ne cesserai de prôner un monde sans haine et sans violence.
    Baci ma Sorella
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Que la guerre soit une connerie est peu dire, mais surtout que dire de la connerie et de l’avidité humaines, sans lesquelles il n’y aurait pas besoin de guerre… Et donc je me limite à me souvenir, et m’arrêter un instant sur la réflexion amère du coût d’une guerre dans les âmes…

  12. Manise dit :

    Bonjour Edmée,
    je découvre ton blog…parce que j’ai décidé d’une belle promenade parmi tant de publications, toutes plus intéressantes les unes que les autres !
    Ton billet m’a interpellée, et émue….c’est un si bel hommage ! Un hommage à tous ceux qui sont morts pour notre belle France, la Liberté; et mon coeur a pleuré un jeune soldat ( que je n’ai, bien sûr pas connu, vu mon âge) qui en juillet 1918, le jour de ses 18 ans voulut s’engager pour sa Patrie…il fut tué peu après, et si près de la fin de cette horrible guerre ! C’était un jeune oncle de mon mari, qu’il n’a même pas connu; mais chaque fois que nous passons dans la Marne, nous allons saluer sa mémoire dans un immense cimetière tout blanc où il dort, pour l(Eternité avec ses compagnons….
    Bon week-end; bisous.
    Manise

    • Edmée dit :

      Je trouve ça magnifique… Pleurer un inconnu qu’on eut pu connaître, ou tout au moins son fils ou sa fille. C’est bien car il est resté « de la famille »… Quel gâchis. Moi aussi j’ai eu un grand-oncle mort dès le début de la guerre 14, d’un coup de baionnette dans un corps à corps. Et ça me fait de la peine. Quelle façon hâtive de quitter le monde que l’on voulait remettre en ordre. Un autre est mort fusillé par les nazis en 43 parce que, Autrichien de naissance, il aidait des juifs à se cacher et s’enfuir.Il a été arrêté et on ne l’a jamais retrouvé. Que c’est moche!

  13. Pâques dit :

    Après Célestine, je n’ai rien à ajouter, car je partage tout à fait son avis, non, mais c’est sincère ( je ne deviens pas paresseuse!) 🙂
    Bises
    Marcelleke

    • Edmée dit :

      Oui nous voudrions tous un monde sans haine et sans violence. Mais nous savons tous que c’est impossible. Il suffit de voir les empoignades lors des querelles de bureau, les haines sournoises en famille, pour savoir que la paix n’est que le résultat du refus de la guerre, mais pas un changement dans l’humain…

      Bises

  14. Bel hommage à toutes ces personnes. Par coïncidence, je parle également du devoir de mémoire aujourd’hui sur mon blog. Passe un bon dimanche ensoleillé.

  15. Nicole Giroud dit :

    Comme vous avez su leur donner une identité, Edmée, de la sève et de la douleur, des rêves et de la dignité.
    Votre conclusion est magnifique: « Nous leur devons plus que le souvenir, nous leur devons nos insouciances d’aujourd’hui. »
    Quand on creuse dans les vies de ceux qui ont montré un courage extraordinaire, on découvre que ce n’étaient pas des Rambos virils et casqués de certitude mais des êtres fragiles qui ont surmonté leur peur, ce qui les rendait d’autant plus courageux.
    Pendant des années j’ai travaillé à la biographie d’un résistant qui était le frère d’un très vieil homme qui était devenu mon ami. Je l’ai reconnu dans les vies que vous avez décrites. Lors des conférences qui ont suivi, les désastres de la guerre, l’onde de choc sur les survivants et leurs enfants, m’a frappée par son ampleur.
    Les « insouciances d’aujourd’hui » concernent la chape d’oubli et d’indifférence qui recouvre ceux qui ont donné leur vie sans arrière-pensée de récompense.
    Merci, Edmée.

    • Edmée dit :

      Voilà, c’est bien ça… pour faire ces actes de courage ils ont dû alterner la domination de leur peur et les moments « on verra bien, mieux vaut ne pas trop penser ». Mais je me dis qu’il doit être bien dur aussi pour les survivants de reprendre le fil de la vie « comme avant »…

  16. saravati dit :

    Merci d’avoir donné à ces « inconnus » un nom et d’avoir imaginé ou fait connaître leur destin. L’oubli, c’est quand personne ne pense plus à vous …
    Je ne crois pas qu’aujourd’hui il y ait des insouciances ou alors pour l’autruche que nous sommes quand nous ne regardons pas la réalité.
    Les guerres d’aujourd’hui sont beaucoup plus sournoises, mais néanmoins destructrices …,

    • Edmée dit :

      J’ai voulu chercher moi-même de quelle manière ils n’étaient pas qu’un soldat parmi d’autres, mais une personne irremplaçable pour les siens, et qui avait sa propre peur ou défiance ou passion…

      Oui, c’est destructeur aussi, les autres visages de certaines guerres…

  17. colo dit :

    Diverses les raisons pour s’enrôler, tu décris si bien différents hommes, mais les blessures /la mort sont les mêmes pour tous…je pense si souvent à tous ces jeunes embrigadés et partis en Syrie ou ailleurs, ne sachant pas ce qui les attend, fuyant la pauvreté, le chômage..et l’Histoire se répète et oui, c’est si con.
    merci Edmée.

    • Edmée dit :

      Mais oui… La mort foudroye, et tous ces projets, soucis, espoirs, peurs sont éteints, pouf! Plus rien. Tante de vie, bonne ou mauvaise, et puis pouf… C’est tellement triste!

  18. Louis dit :

    Dépêchons-nous d’encore rencontrer ceux de 40 qui ont encore des choses à dire… Ecoutons-les avec respect et surtout espérons que plus personne ne connaisse la guerre. Les hommes étaient suffisamment fous pour la faire. En 2015, ils semblent un peu moins fous…

    • Edmée dit :

      Ca dépend desquels… regarde en Irak, le carnage. Et ça pourrait s’étendre. Mais ne parlons pas de malheur… avoir peur n’empêche pas les choses d’arriver et use les forces avant qu’elles ne soient nécessaires 🙂

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