Poussière et mystère

Cette photo de Kevin m’a immédiatement transplantée dans « mon grenier », celui qu’on appelait le « grand grenier » par opposition au petit qui n’était en réalité qu’une pièce un peu pentue qui abritait le réservoir d’eau chaude et où on faisait sécher le linge en hiver. S’y trouvaient aussi le lavabo de la bonne et un évier, et le mur était décoré par nos soins plutôt maladroits de cartes postales et autres souvenirs collés… avec du sirop de Liège. Je peux vous assurer que Pattex ne surpasse pas le sirop de poires et pommes de notre riant plateau de Herve !

Photo Vano'verberghe (D.R.)

Photo Vano’verberghe (D.R.)

Mais le grand grenier était lieu de merveilles et silence. Silence car ma mère n’aimait pas que l’on y aille, puisqu’on n’y balayait que rarement, et que la poussière qui y vivait heureuse avait tendance à s’échapper sous nos semelles pour jouer au jeu de piste sur le tapis d’escalier. Mais quel bonheur que de gravir l’escalier/échelle en le suppliant de ne pas grincer, de pousser la lourde trappe que l’on maintenait en position par une corde enroulée autour d’un crochet dans le mur… Ah la douce angoisse d’imaginer qu’on pourrait entendre un clac et de se comprendre emprisonné, voué à pousser des cris assez perçants pour se faire libérer et gronder.

Poussière partout, comme un velours de minuscules débris saupoudrant sol et objet ; dansant au ralenti dans les rais de lumière se précipitant entre les tuiles ; envahissant nos narines de son odeur un peu morte, un peu moisie… mais qui alors avait peur de la poussière ? Nous la respirions à grands coups de joie, son odeur faisait partie de l’aventure. Devant nous s’étendait le plancher pelucheux, et ce qui y avait été remisé…

Des malles cloutées et bardées, en bois ou en cuir – mais oui, descendants de tanneurs, le cuir était un must ! – avec des initiales noires et sérieuses. Elles avaient fait le tour du monde, en kilomètres et vagues en tout cas. Dedans… des rideaux remplacés sans doute par d’autres un jour, mais lavés et pliés par ma grand-mère Le petit Zon, dont je me suis servie pour faire des robes. Une était hideuse et je ne la décrirai pas, mais j’en étais très fière… Il y avait aussi de jolies chemises du début du siècle dernier, avec un cordon pour les fermer dans le bas et y donner un joli « blousant ». Brodées main, en tissu léger et parfois un peu jauni. Avec un col carré comme un col de marin, et une ouverture en V. Des jupons longs, brodés main aussi. Aaah ne m’en veuillez pas trop, nous étions dans les années David Hamilton et ses photos de nymphettes quelque peu distraites dans leur manière de s’habiller car elles oubliaient toujours de fermer un ou deux boutons de leurs tenues presque victoriennes autrement. Je n’ai pas résisté et me suis faite une « robe romantique » en unissant chemise et jupon, plus un chapeau de paille décoré d’épis de blé – lui aussi trouvé dans sa boite à chapeaux de toile cirée noire dans le même grenier – mais je fermais bien les boutons, pour des séances photos devant les fleurs du jardin… Un massacre de ces jolis souvenirs vestimentaires d’une autre époque et vie, mais on doit beaucoup pardonner à la jeunesse qui ne sait pas encore que le passé compte !

Il y avait des éventails qui parlaient de gloussements nerveux à des bals pleins de rires et séduction. Il y avait des fleurets et les masques bouchés par une poussière tenace qu’un ami et moi mettions pour des combats dans le style de Zorro.

Il y avait des lettres, qu’indiscrètement je m’amusais à lire. Mais ces gens étaient peu cancaniers ou se censuraient d’instinct et la seule chose croustillante que j’aie pu trouver était une carte postale envoyée sous enveloppe et qui parlait du mariage d’une demoiselle que j’ai connue vieille dame très souriante. On commentait que c’était bien triste pour elle car le fiancé (un très bel homme) buvait et jouait. Il avait aussi, je le sais, une maîtresse comme c’était souvent le cas pour les jeunes gens de l’époque, maîtresse qu’il a quittée comme cadeau de mariage à l’épouse, parfaitement au courant. J’ignore si elle a jamais su qu’il buvait et jouait en prime, car il est mort très tôt en 14-18 et est ainsi devenu le mari parfait, un prince charmant mort dans l’éclat de sa jeunesse, un homme inégalable. Elle a toujours parlé de lui avec ravissement…

Autres temps, autres mœurs… une enveloppe contenait la photo d’une vieille dame morte (sans doute mon arrière-grand-mère) et une mèche de cheveux attachée à un papier indiquant cheveux coupés à mère sur son lit de mort… Ca, j’avoue que j’ai remis rapidement au fond de la malle… et ne l’ai plus jamais revu.

L’hiver il faisait glacial, la buée nous amusait, nos mains devenaient rouges ainsi que le bout de nos nez qui gouttait misérablement. L’été, on y étouffait. Les pigeons et tourterelles grattaient les tuiles de leurs petites pattes et semblaient roucouler contre nous, et parfois leur ombre éteignait pour un moment le rai de lumière qui dardait le plancher.

Souvenirs de gens qui n’en parleraient plus, objets chers à des mains disparues, histoires oubliées, strates de vies protégés par la poussière et peu à peu rongés par la moisissure… Un grenier, ce sont mille aventures jamais vraiment connues…

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30 réflexions sur “Poussière et mystère

  1. J’ai connu en Bretagne, dans notre vieille chaumière, ce grenier sous le chaume. S’y trouvaient le landau et la poussette de mon enfance, les costumes régionaux si joliment brodés de mes grand-mère et arrière-grand-mère, des malles d’objets non volants mais pas identifiés 🙂 et ces anciennes couvertures, appelées boutis en Provence. En satin rouge et bordeaux. Matelassées, remplies (farcies !) de laine. Elles nous offraient un doux matelas pour les siestes sous le saule…
    Comme toi, j’ai lu ces courriers écrits par des dames devenues vieilles et charmantes (ou pas) et que je peinais à imaginer jeunes et belles…
    Pour un peu, le nez me démange. Pouvoir de la suggestion 😉

    • Edmée dit :

      Boutis!!! J’avais oublié ce mot… j’ai vécu à Aix pendant 5 ans, et c’était naturellement le mot que j’utilisais alors… Oh je lis que tu as eu les mêmes aventures de l’imagination dans le grenier breton… Et que l’on regrette aujourd’hui ces trésors que l’on ignorait en être… ces jolis costumes seraient si beaux à caresser aujourd’hui…

  2. Oups… couvertures rouges et jaunes 🙂

  3. sandrinelag dit :

    Mais ton grenier était une véritable caverne d’Ali Baba! On aurait tellement envie d’y être une souris!

  4. blogadrienne dit :

    la photo me fait penser au grenier de ma grand-mère Adrienne, sauf que chez elle c’était tout de mêm un peu mieux tenu 😉
    il y avait de vieux meubles, de vieux tissus, de vieux chapeaux… mais aussi les haricots blancs et les échalotes qu’on y conservait au sec 🙂
    j’y ai aussi consacré un ou deux billets, aux expéditions – fort rares – dans ces lieux des merveilles 🙂

  5. Pierre dit :

    Je suis à chaque fois admiratif devant le talent que tu as pour restituer des ambiances d’autrefois et les sensations que l’on a pu en ressentir. Les souvenirs affluent et on voit combien que cette force d’évocation touches tes lecteurs…

    Merci 🙂

    • Edmée dit :

      Alors je suis ravie, car c’est un peu ma démarche… le « vous souvenez-vous quand…? ». Il ne s’agit jamais de nostalgie ou regrets mais d’un regard amusé sur d’autres temps et lieux, qui pourtant pouvaient aussi avoir déjà leurs côtés tumultueux, sans empêcher que l’on engrange des souvenirs.

  6. Angedra dit :

    Beaux souvenirs que tu nous livres là. Je t’ai suivi et j’ai respiré comme toi cette odeur si particulière que dégagent les vieux souvenirs…
    Mais ce sont tes souvenirs si bien décrits qui viennent s’imprimer et non les miens puisque je n’ai jamais connu de grenier.
    Mais même si mon grenier n’a jamais existé, c’est fou comme j’ai tout de même l’impression d’avoir un grenier dans ma mémoire qui a rangé les souvenirs perdus de ma famille. Je continue à pouvoir le visiter sans soulever de poussière même si le voile qui les recouvre risque de devenir plus opaque dans le temps.
    Posséder ton talent pour poser ainsi ses souvenirs et transmettre nos « greniers » …

    • Edmée dit :

      Je compatis, car je me rends compte que c’est un trésor que d’avoir des souvenirs des siens, et même … des « leurs » avant que tout n’ait disparu. Bien sûr même si je n’avais pas eu accès au grenier… les souvenirs et objets auraient quand même existé… ce qui est le cas pour toi. Il y a eu des malles, des photos, de vieux vêtements précieusement conservés, des rires et des pleurs qui flottaient dans un air quelque part…

  7. Alain dit :

    Bonjour Edmée. À te lire il n’est guère difficile d’imaginer la poussière se soulever pour la laisser s’accrocher aux narines. Le grenier de mon enfance sentait bon le grain et le foin séché. Je me souviens également des égreneuses de maïs qui faisaient un bruit d’enfer en dégageant beaucoup de poussière et une odeur toute particulière. Située sous la charpente en bois, l’endroit occupait toute la superficie de cette ferme landaise chère à mon cœur. La cachette était idéale lorsque j’avais la possibilité de sauver de jeunes chatons d’une fin prématurée. Avant que les aides mon grand-père ne trouvent les bébés chats, il m’arrivait souvent de prendre mère et petits pour les installer dans ce grenier qui devenait mon « arche de Noé ». Du haut de mes six ou huit ans je pensais duper tout le monde. Il n’en était rien, mais j’y ai « gagné » mon premier chat. Beau, alors qu’il aurait mérité le nom de « Belle » puisque, en fait, c’était une chatte, magnifique et câline. Elle a accompagné toute mon enfance, mon adolescence et mes premières années de vie parisienne. Elle s’est endormie à plus de vingt ans. D’autres ont suivi. Jamais achetés mais toujours adoptés. Chats et chiens qui vivaient ensemble dans une belle harmonie. Toujours associés à ma vie privée, ils ont enrichi mon existence. Que du bonheur à me souvenir d’eux, et de ce grenier aux senteurs que je n’oublierai jamais ! Tu as un don chère Edmée, celui de mettre au présent de beaux souvenirs du passé.

  8. Edmée dit :

    Tu me fais grand plaisir, cher Alain, à ainsi partager tes souvenirs à l’odeur du foin (que je connais bien aussi pour avoir joué dans des meules) et celle des petits chats dont tu prolongeais le temps des tétées et ronronnement, même si pas pour toujours…

    J’ai eu un chat de rue que l’on a appelé Olgo car au début on le prenait pour une Olga, et puis une Voyelle que l’on avait d’abord pris pour un Voyou… Elle est morte ici à Liège l’année dernière, à 14 ans…

  9. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    J’ai bien aimé ta « nouvelle », comme un roman d’avant guerre, mais elle n’évoque pas grand chose de concret pour moi. Les souvenirs n’étaient pas au grenier, mais bien rangés dans les armoires. Ma mère avait horreur de la poussière et du désordre et elle aimait trop ses souvenirs pour les mettre au grenier au risque qu’une tuile vagabonde donne à la pluie la permission de tout inonder. en plus, comme cela, elle avait toujours sous la mains les vieilles photos, lettre jaunies, etc…
    A haute-Goulaine, pas de grenier de toute façon, mais une soupente où l’on mettait, les cartons des décos de Noël, les valises, malles et caisses vides… Rien de bien intéressants. Mais je ne le regrette pas, car je n’aime pas les greniers, les pièces mansardées etc… et je n’aime pas ce genre de poussière dont contact me répugnerait presque. Pourtant je suis loin d’être une maniaque du ménage et il y a de la poussière chez moi, mais pas de celle que tu décris.
    Nous avions beaucoup de souvenirs, mais ils n’étaient pas au grenier, et les miens non plus.
    Gros bisous Edmée et à bientôt !
    Florence

    • Edmée dit :

      Coucou Florence! Je conçois très bien que tout le monde n’a pas eu grenier, ou aussi mystérieux, ou que comme chez toi les « choses » étaient rangées ailleurs… C’est normal que nous n’ayons pas tous eu les mêmes souvenirs et habitudes familiales, et c’est heureux…

      Gros bisous Florence!

  10. claudecolson dit :

    Superbe évocation de ce monde immobile et endormi mais tellement vivant ! Et la chaleur confinée, l’été… !

  11. amandine dit :

    lol cela me fait penser à mon fou de voisin qui bricole toujours dans le sien ptdr et moi petite, j’avais peur d’y aller lol

    • Edmée dit :

      Moi au contraire j’adorais… tous les greniers, ceux des mes oncles et tantes aussi. Ils imaginaient bien peu ce qu’on y trouvait et qu ‘ils avaient oublié…

  12. colo dit :

    J’ai l’impression de revivre avec toi ces souvenirs qui sont absents de ma vie, tant tu les évoques de façon, comment dire, sensuelle, oui. On palpe tissus, poussières et papiers, presque les photos aussi. (la mèche on la laissera là, oui!:-)
    Merci!

    • Edmée dit :

      Oui, la mèche a disparu, et c’est tant mieux… Je suis contente si je te fais partager des souvenirs que tu ne peux personnellemennt qu’imaginer…

  13. sous les galets dit :

    très joli billet avec une mention spéciale pour cette veuve de guerre…c’est très touchant, et merci de nous avoir épargné les souris qui souvent peuplaient ces pièces sous poutres.
    Bravo.

    • Edmée dit :

      Ma foi… les souris ne me faisaient pas peur et j’adorais les entendre trotter dans le mur, ainsi que voir la première sortie des souriceaux, la queue levée et les pattes tremblantes. Bien entendu, s’ils faisaient les délices du chat et du chien… c’était leur « vie » 🙂

  14. Nadine dit :

    A moi aussi elle me parle cette photo. Pour s’introduire dans le grenier de mon enfance, il fallait monter les marches d’un vieil escalier ou passer par une trappe comme celle de la photo. Et mieux valait éviter certains endroits où le plancher était vermoulu. Une aventure un peu risquée et donc follement intéressante ! Une fois le danger passé, quel bonheur de farfouiller un peu partout !

  15. jeanne dit :

    enfant j’habitais dans un petit appartement dans un vieux quartier de Marseille… pas de grenier donc
    mais ‘l été pour les vacances
    je partais avec mes cousines dans les Vosges dans une vieille maison de la famille de mon oncle et elle, avait un grenier :
    la caverne d’ali baba……………

    la famille de ma cousine fort pieuse avait un nombre incalculable de statues et des missels des d’objets de cultes
    à l’intérieur des missels il y avait des images de saints avec de la dentelle tout autour
    et nous avions l’autorisation d’en prendre une !!!!
    pour moi le « grenier » c’est cela
    un obscur endroit plein de madones
    belle journée

    • Edmée dit :

      :)… De mon côté… ils étaient très anticléricaux, aussi pas de madonnes ni de missel. Il existe bien une photo de ma grand-mère en communiante, posant comme si elle avait une apparition en face des yeux, mais après une certaine confession et un curé à la curiosité trop libidineuse, elle a abandonné tout ça… 🙂 Belle journée à toi aussi (ici il pleut à torrents!)

  16. Armelle B. dit :

    Ah le grenier de l’enfance avec ses trésors enfermés dans des malles et cette odeur de vieilles choses qui régnait avec la poussière ! j’y ai découvert aussi des merveilles, vêtements, lettres, livres, objets, photos, douce complainte des heures envolées qui roussit doucement enclose dans l’oubli.

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