L’Asie…

Sibylla était d’origine javanaise. Sa mère avait été une jolie Asiatique à la peau soyeuse, au corps menu, aux manières empressées, aux cheveux longs et noirs. Elle-même avait hérité de sa peau ivoire et fine comme un pétale, d’une petite silhouette gracile, de cheveux d’ébène implantés sur son visage un peu large et plat par une pointe hardie qui fendait son front. Un nez à la ligne discrète, et un petit derrière qui tendait ses jupes avec fraicheur.

Zézelle

Elle nous disait toujours combien sa mère était belle. Le père, Hollandais, était peu présent dans ses souvenirs mais dans mon esprit il ne rimait pas avec douceur. Et quand sa jolie petite épouse asiatique était morte, il avait épousé une robuste Hollandaise qui détestait la petite Sibylla et lui avait un jour asséné un coup de tisonnier sur la tempe. Elle nous en montrait la marque d’un doigt qui toujours, resta indigné. Nous imaginions cette abominable marâtre comme celle de Cendrillon, mais avec une coiffe brodée à petites cornettes amidonnées et des sabots de bois martelant le sol.

Un jour une voiture s’est garée en face de chez nous, et Sibylla en fut très agitée. Venez, venez, il y a une Indienne dans la voiture, venez voir! Nous… on s’attendait à rien moins de Pocahontas en robe de buffle blanche, perlée, emplumée, mocassinée… On frôlait l’apoplexie de stupeur : que diable venait faire une Indienne à Heusy (“les-bains-de-pieds” comme complétait Lovely Brunette)? Alors qu’elle avait des manières parfaites de dame de la cour en toute occasion (sauf quand… mais heu, non, je ne raconterai pas ça…), là Sibylla était prête à tous les sacrilèges au protocole et avait pris les jumelles de mon père, les réglait et nous les mettait dans les mains, pour que nous puissions voir… l’Indienne. Qui était bien Indienne mais de Calcutta ou Bombay. Nous étions très très déçus, mais avons joué le jeu, oooooooh Zézelle, c’est de votre pays? Et elle de nous expliquer, haletante et presque hystérique que non, mais c’était … tout près!

On comprend qu’elle se languissait du pays maternel.

Et donc chaque fois qu’elle retournait à Maastricht, hop, elle nous rapportait de la nourriture indonésienne. Nous mettions du sambal dans tous nos plats, mangions du bami et nasi goreng chaque semaine, ou un mélange de porc, riz, curry, bananes et endives généreusement coloré de sambal, des kroepoecks, chantions timélou-lamélou-panpantiméla-timélamélou-concodour-la baya parce que ça faisait chinois. Elle nous offrait aussi de merveilleux coquillages qui, quand on les plongeait dans un verre d’eau, s’ouvraient et libéraient une belle fleur de papier qui s’élevait vers la surface.

Bref, l’Asie était notre jardin…

Aussi quand la paroisse a organisé un goûter costumé pour le carnaval, et que ma mère a refusé d’acheter des déguisements à ne mettre qu’une seule fois, Zézelle a imposé son idée. Elle nous a fait à chacun une tresse de mandarin en laine noire (on avait déjà les bandeaux avec les tresses d’indiens pour jouer sur nos fières montures – des piquets montés d’une tête de cheval), nous a mis en … pyjama, dessiné d’énormes sourcils obliques sur le front, collé sur la tête les couvercles côniques de deux mannes à linge, et nous a envoyés ainsi dans la rue en nous jurant que nous ressemblions à d’authentiques Chinois. On ne discutait pas avec Zézelle, et franchement, on n’en menait pas large.

Fu Manchu 2

Nous étions très conscients d’être en pyjamas sous nos manteaux, le chapeau ne tenait pas et donc on devait avoir la main dessus en permanence, on trouvait que nos sourcils étaient très noirs et agressifs et qu’on ressemblait à Fu Manchu. Et je ne me souviens pas si ce malaise a duré une fois sur place, au milieu des petites marquises, Zorros, cow boys et squaws…

Mais c’est un plaisir de me souvenir de Sibylla!

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36 réflexions sur “L’Asie…

  1. Colo dit :

    Un doigt qui resta toujours indigné…ce portrait de Sibylla, par petites touches, est magnifique et ton récit tragi-comique parfait.

    Pourrais-tu nous faire parvenir la musique qui accompagne le « timélou-lamélou-panpantiméla-timélamélou-concodour-lamaya »?:-))

  2. Armelle B. dit :

    Un joli souvenir d’une femme qui a compté dans votre enfance. Ces femmes, qui nous accompagnent durant nos jeunes années, conservent leur fraîcheur et leur authenticité dans nos mémoires. Elles sont d’incroyables marqueurs affectifs.

    • Edmée dit :

      Sibylla, bien qu’elle ait nettement préféré mon frère – elle fut engagée pour prendre soin de lui et était d’une mauvaise foi crasse lors de nos disputes 🙂 – m’a laissé beaucoup en effet, et je continue de l’aimer tendrement et, à ma manière, de célébrer son passage « sur terre » car elle n’a pas eu d’enfants – sauf nous, finalement!

  3. Angedra dit :

    Je viens d’écouter Georgette Plana et me suis plongée avec encore plus de délices ensuite dans ton récit.
    De beaux souvenirs que tu sais si bien remettre en scène afin de nous en faire partager toute la saveur.

    • Edmée dit :

      La chanson n’était plus à la mode, mais ma mère s’en souvenait et nous l’avait apprise :)…

      Sibylla fut la source de bien des souvenirs qui m’amusent encore aujourd’hui…

  4. dieudonné dit :

    Quel joli récit! Merci à vous et à Zézelle si zélée aux ailes d’Élysée. Je ne sais pas pourquoi mais ce texte me fait songer à du Gainsbourg.

  5. Preuve que l’ouverture sur autre chose que notre environnement est indispensable…. Au fait, quand reviens tu ?

  6. Florence dit :

    Coucou Edmée !
    Je me souviens bien de tes anecdotes avec Sibylla, mais ne me souviens pas qu’elle fut Eurasienne ! C’est peut-être son passé qui ressortait lorsqu’elle t’a aussi moitié assommée (si mes souvenirs sont bons). Je me souviens qu’elle avait du caractère ! C’est malheureux de déraciner ainsi les gens, et encore aujourd’hui, certains continuent…
    C’était amusant les déguisements que nous faisions avec les moyens du bord, j’aimais beaucoup et j’en ai fait des magnifiques.
    Sympa ton récit et il change de tes histoires » psychologiques » (°v°) !!!
    Gros bisous Edmée avec une bonne fin de semaine ensoleillée !
    Ici, la tempête est finie, mais encore un peu de pluie !
    Florence

    • Edmée dit :

      Oui, elle avait aussi la main leste 🙂 Et elle savait crier… Elle fut déracinée oui, mais c’était normal puisque son père est revenu avec femme et fille dans son pays Où la maman est morte. Sibylla s’entendait très bien avec sa demi-soeur, Annetje, elle était très protective envers elle, ainsi qu’envers ses neveux et nièces hollandais. Elle avait un instinct maternel très poussé…

  7. Alain dit :

    De Sibylla à « ma » Lalil. Un beau voyage dans le temps.
    Une connaissance des parents d’une amie d’enfance, venait régulièrement les visiter dans ce coin reculé du Grand Sud de la France. Compte tenu des difficultés pour prononcer correctement son non, nous l’appelions Lalil. Elle était originaire de ce magnifique Rajasthan. De Bikaner, exactement. Nous la comparions à une déesse à une reine. Nous préférions oublier son pays de résidence, la Grande Bretagne, et lui posions mille et une questions sur l’histoire de son pays natal. Je crois que mon amour pour l’Inde a commencé avec Lalil. Belle, intelligente, magnifique, je garde un souvenir émerveillé quand je l’ai vu porter le sari pour la première fois. Des années plus tard, quand j’ai découvert le film de Cukor, Bhowani Junction, son image est revenue dans ma mémoire au travers de l’exceptionnelle beauté d’Ava Gardner. J’ai fait une fiche sur ce film, pour le souvenir intact que je garde de Lalil, mon admiration pour Ava Garder et ma passion des films de Cukor. Tout me ramène à « mon cinéma », en fait. Bonne semaine chère Edmée.

    • Edmée dit :

      Rien à dire, ces dames venues d’un monde qui nous faisait rêver nous font encore rêver… Je comprends bien tout ce que Lalil a pu semer en toi, et combien ces films superbes – j’en ai vus aussi, la Mousson, le tigre du Bengale… – renforçaient cet émerveillement…

      Bonne semaine à toi aussi, Alain!

  8. blogadrienne dit :

    quel magnifique billet, allègre et bien enlevé, avec le juste dosage d’humour et d’émotion!!!

  9. sandrinelag dit :

    Ces évocations sont un vrai bouquet d’exotisme à savourer sans limites. Parfums, saveurs, couleurs… toute la palette des sens y est. On se plaît à tout imaginer dans les détails précis que tu donnes. Délicieux!

  10. Philippe D dit :

    Sibylla, un prénom qui me dit quelque chose…
    Dommage que tu n’aies pas de photos des déguisements!
    Bon dimanche.

  11. Ouf! On dirait que je sais de nouveau commenter ton blog. Suis contente car j’en avais un peu marre de tout ce cirque, me revoici donc dans le monde virtuel…Sybilla? Mais oui, je m’en souviens…Une bienveillante qui fourmille de bonnes idées. Un cadeau quotidien pour les enfants! Bonjoour Edmée, je reviens!

  12. Comme Philippe et Carine-Laure, Sybilla me rappelle aussi quelque chose. Parmi tes livres que j’ai déjà lus, ce roman et le journal de ta grand-mère sont mes préférés. Au fait, quel est ton livre qui reçoit le plus d’échos positifs? Bonne semaine. Je parle sur mon blog de Paris et Rome sous l’angle belge ; cela devrait t’intéresser.

  13. gazou dit :

    Comme tu sais bien la faire revivre cette indienne qui a marqué ton enfance

  14. Pâques dit :

    De jolis souvenirs, je t’imagine avec ton pyjama et les gros sourcils noirs 🙂
    Sybilla, une personne très attachante avec un brin d’exotisme, le petit + qui fait rêver les enfants …

    • Edmée dit :

      Oui, pour nous c’était merveilleux… sans qu’on y pense vraiment. On la voyait surtout comme une Hollandaise, qu’elle était bien peu… Mais comme ma mère adorait les découvertes en cuisine etc… nous nous délections de plats indonésiens avant l’heure… et mettrions même du sambal sur nos tartines (au secouuuuuuurs!).

      Par contre nos déguisements étaient super moches. Nos pyjamais étaient rayés et en pilou, point de soie brodée d’oiseaux… et des bottines puisqu’on était encore en début d’année… On avait une allure pas possible!

  15. Nadine dit :

    J’ai été heureuse de retrouver Sibylla et de mettre un visage sur ce prénom. Bonne soirée Edmée.

  16. Nicole Giroud dit :

    Sibylla: déjà tout un voyage à travers son prénom, la devineresse en grec,et la tendresse et l’humour à travers les souvenirs d’Edmée.

  17. Nous eûmes le me genre d’impression mes frères , ma sœur et moi lorsqu’arriva Trudy de son nord Canada en 1959…

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