Barcarolle à deux voix

Deux rameuses sur une barque. La rivière brille sur la coque, et tremble en reflets mouchetés sur la voûte des ponts moussus. “Oh regarde, ces nénuphars roses! Allons plus près…” et un doux splash prolongé unit dans seul soupir l’effort de leurs rames tandis qu’elles sourient aux anges, l’une à l’autre, et aux nymphéas langoureuses qui se rapprochent. Même harmonie pour entrevoir, au-delà de la rangée de peupliers, quelques vaches, nonchalantes comme des beautés de harem qui mâcheraient des loukoums en respirant des pétales de roses et de fleurs de trèfle.

Leurs voix s’unissent dans une barcarolle paisible, ou rieuse, ou parfois si drôle qu’elle se répand en éclats joyeux.

Lovely Brunette aux avirons Nismes 1949

Lovely Brunette aux avirons Nismes 1949

Mais il arrive que l’une veuille s’approcher des chutes, dont le saut grondant est hérissé de pierres luisantes et de souches emprisonnées. Tandis que l’autre s’indigne “Mais tu es folle! On va se noyer. Tu ne sais même pas nager correctement! Allons plutôt vers ce joli petit embarcadère et allons manger notre pique nique à la table de bois…” “Je l’aurais parié! Il faut encore que tu m’empêches de faire ce qui me plaît! La prochaine fois on prendra chacune sa barque…” Et splash! Elle donne de furieux coups d’avirons tandis que l’autre se démène pour que l’esquif retrouve un peu de stabilité, en protestant “Et voilà! Tu le prends encore de travers… c’est pour ton bien pourtant que je le dis” “Pour mon bien! Mais c’est bien sûr! Mon bien étant ce que toi tu aimes, pas vrai? “. Et splash splash splash.

C’est ainsi que s’opéra ma croisière de 58 ans avec Lovely Brunette. Nous nous sommes souvent disputées. Je dis disputées mais jamais je ne l’ai insultée ou ne lui ai parlé grossièrement. Nous avions des disputes volubiles, sonores, et puis de longues périodes fusionnelles. Nous étions fusionnelles sans avoir besoin – ni envie – d’être collées l’une à l’autre. La colle qui nous avait unies lors de ma petite enfance était un ciment invisible : alors nous jouions à la maman et sa petite fille mais elle était la petite fille et montait l’escalier presque accroupie en affirmant qu’elle avait peur tandis que je lui donnais la main et lui rappelais que j’étais sa maman et qu’elle ne risquait rien. Que je lui lirai Les aventures de Plumet dès qu’elle serait couchée.

J’étais très indépendante et elle aimait ça. Pas rebelle mais indépendante et obstinée. Comme elle. Elle savait que ça venait d’elle, comme le sourire et la peau pale. J’avais hérité de certains de ses traits et ai avidement absorbé les effets de son esprit facétieux et son humour. Que de chansons composées, d’histoires absurdes imaginées, de comptes-rendus fidèles et épicés d’auto-dérision de tout ce qui nous arriva au cours de ces années. Tout au long de la traversée. Des centaines de lettres, des films vus ensemble et puis discutés, des livres dévorés côte à côte dans le jardin. Des repas et des vaisselles. Des vacances. De l’auto-stop – oui, Lovely Brunette a fait du stop à Aix-en-Provence avec sa folle de fille, à 52 ans! Des robes que nous cousions ensemble dans la cuisine sur la petite Singer électrique, après avoir acheté le tissu de concert à l’Australien en ville. Les promenades que nous adorions et les photos que nous nous échangions lors de nos périodes “trop loin pour se voir”. Des missives agrémentées de petits dessins “pour que tu comprennes mieux”.

Des choses que nous n’avons pas comprises l’une de l’autre. Des accidents de parcours, d’appréciation. Et puis, trois ans avant son décès, une thrombose qui a surgi de la rivière comme le monstre du lagon vert, puant la vase et tendant vers elle, ma Lovely Brunette, des mains griffues.

J’ai alors pensé avec horreur que si elle mourait là, je n’avais plus une seule de ses lettres. Et dès lors je les ai toutes gardées dans une jolie boite à lettres précieuses, fermée par une faveur. Trois ans de correspondance et coups de fil. Trois ans que nous avons passé à jouer à la petite fille et sa maman, en alternant les rôles. Trois ans à nous amuser de ces expressions que nous avions retrouvées dans nos souvenirs : Mammy rose (“Tu te souviens quand tu m’appelais mammy rose?”). Je t’aime jusqu’au ciel – Et moi encore plus haut! Et puis ce dernier serment amoureux que nous avons créé lors de notre “dernière fois”: nous savions qu’elle mourait, que je ne la reverrai plus, et nous étions demandées comment notre relation allait continuer après.

Et nous avons conclu que nous n’en savions rien. Mais que ce serait “ailleurs et autrement”. Ce fut notre dernier serment sur notre dernier kiss. Nous nous sommes regardées en souriant et avons prononcé de concert… ailleurs et autrement.

Et la croisière continue. Quand celle qui voulait prendre des risques rame à nouveau vers eux, l’autre, désormais invisible, se sert de la force de l’eau et de ses naïades pour limiter les dégâts. C’est elle aussi qui, dans la soie de la nuit, la rassure: ne t’en fais pas, ma Puce, tout s’arrangera. La barcarolle suit le fil de l’eau, fait trembler les pattes des araignées d’eau, caresse les gros yeux des grenouilles à la surface, et s’envole dans l’air, rieuse et claire.

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25 réflexions sur “Barcarolle à deux voix

  1. Armelle B. dit :

    Après la lecture de ce texte si émouvant, la réponse est simplement…silence.

  2. Angedra dit :

    Belle relation qui continue…
    Délicatesse des sentiments qui se dévoilent.
    Très beau.

  3. Florence dit :

    C’est bien joli d’avoir comparé votre duo à deux êtres unies dans une gondole unissant leurs voix pour chanter une barcarolle !
    Est-ce la Barcarolle de Verviers qui t’y a fait penser ou tes voyages italiens ? Belle complicité malgré vos heurts !
    (Je fais court car j’ai très mal !)
    Bisous et bonne fin de semaine Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Vrai que notre fameuse barcarolle verviétoise (écrite par le parrain de mon arrière-grand-père 🙂 ) m’a inspiré l’idée du titre…

      Désolée ma chère Florence que tu souffres… J’espère que tu as ce qu’il faut pour atténuer et supporter, et en tout cas je t’embrasse bien fort!

  4. sandrinelag dit :

    C’est très beau. Chouette osmose entre mère et fille. Une chance dès le départ et qui a été bien cultivée…

    • Edmée dit :

      Oui, je pense que ce qui a été important fut le départ… car sur la base et le ciment de ce départ, nous avons toujours pu panser nos plaies et surtout… y revenir à la fin, et ce fut délicieux…

  5. Pâques dit :

    Belle complicité !
    Ma maman la belle  » Julia », ne renonçait jamais, toujours digne et fière, j’aimais son côté combatif.
    Par contre elle était trop pragmatique pour moi, pas du tout poète !

    • Edmée dit :

      Joli de donner à nos mamans des surnoms flatteurs, car belles elles le furent. Oui, elles étaient souvent pragmatiques sous peine d’être taxées de ne pas savoir « tenir leurs enfants ». Nos échecs et bêtises leur étaient comptabilisés… Mais j’ai eu de la chance sur ce plan, enfin sans doute plus que toi, car Lovely Brunette ne pouvait s’empêcher, entre deux « prêchi-prêchas », de rire et s’amuser…

  6. Philippe D dit :

    De beaux souvenirs qui reviennent. Merci de les partager avec nous!
    Bon dimanche.

  7. amandine dit :

    Oui encore de superbes souvenirs Edmée bizzzzzz

  8. Jolis souvenirs et beau texte, comme d’habitude…. Bon dimanche à toi Edmée.

  9. eckatelefil dit :

    C’est très émouvant….Quel beau partage entre mère et fille…. Maman n’est plus ,elle me manque même si….ce n’était pas comme il aurait fallu…Je l’aimais tant !Bon dimanche Edmée.

    • Edmée dit :

      Je crois qu’objectivement c’est rarement comme on l’aurait voulu – mais « be careful what you wish for »… et aussi comme il aurait fallu. Parce que nos parents ne sont que des humains en pleine découverte d’eux-même, souffrant leurs absences, manques, frustrations, suivant leurs rêves ou chimères. Ils nous marquent, soit que l’on veut leur ressembler soit qu’on décide qu’on ne sera jamais comme eux. Et puis en fin de parcours, quand les interférences cessent, on les rencontre. Parfois ils sont déjà morts depuis longtemps, et ils trouvent le moyen de se faire comprendre.

      Je suis heureuse de lire ce « je l’aimais tant! ». C’est très beau….

  10. Nicole Giroud dit :

    L’émotion m’a prise dès le départ, tu sais si bien faire entrer tes lecteurs dans tes souvenirs et susciter les leurs en une vague irrépressible. Lovely Brunette doit être la brise parfumée qui ne te quitte jamais, un air de douceur et de fraîcheur qui t’empêche de vieillir. Meric!

    • Nicole Giroud dit :

      Oups! Le merci ému s’est transformé en salut viking!

      • Edmée dit :

        M’Eric 🙂 Contente d’avoir touché ton émotion aussi. Je voulais un peu souligner que ce n’est pas parce que mes évocations de Lovely Brunette sont heureuses que nous avons eu un parcours sans faute. Mais il fut heureux, intime, avec ce zeste de chaos mère-fille passionnées l’une comme l’autre… Je vieillis, mais ha ha ha… elle reste la plus âgée. Elle m’attend au tournant: quand je passerai le cap de ses 83 ans, ce sera son tour de rire et de m’appeler petite vieille 🙂

  11. TooTsie22 dit :

    M’man je ne sais pas penser à elle sans dire: « Mon Jules » (mon père nourricier) l’appelait Nana,… « Sa Nana » c’était tout pour lui comme pour nous et quand elle a quitté cette terre, il s’est trouvé comme ta barcarole, désemparé, sans pilote…
    M’man à moi était toute en références: Je dis souvent M’man disait ça, faisait ça comme ça, … M’man n’est plus de ce monde, mais je sais qu »elle est là et qu’elle me regarde regarde ce que j’écris ce que je pense,
    Et son extrême sévérité due à une vie très dure me manque…

    • Edmée dit :

      Qu’ajouter à ce très beau commentaire? Oui, on les remercie aussi pour les enguirlandades et les rappels à l’ordre, sans lesquels, on le sait, on aurait été bien plus fragiles pour continuer sans elles… même si elles sont là… bien sûr!

  12. Alain dit :

    Quelle richesse que ces beaux souvenirs. Ta façon de les partager fait naviguer ma mémoire dans des images de films d’hier que l’on prend plaisir à revoir aujourd’hui. C’est à la fois tendre et émouvant. À chacun notre vécu.  » Nous nous sommes regardées en souriant et avons prononcé de concert… ailleurs et autrement. » Cette phrase m’émeut profondément. Bonne fin de semaine Edmée.

    • Edmée dit :

      Merci Alain… Nous avons vraiment dit ça, sans pleurer, bravement. Et c’est vrai… ça continue, ailleurs et autrement. Moi ici, elle je ne sais où, mais pourtant … ça continue 🙂 Bonne fin de semaine aussi, Alain!

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