Pas un jour, pas une heure

Louisette – son prénom pour ce récit – venait de la campagne verviétoise. Elle a dû y naître dans les années 20. Ses parents étaient fermiers. Elle avait fait les années d’études indispensables – jusqu’à 14 ans – et puis travaillé à la ferme jusqu’à son mariage. Et loin d’être une noble héritière avec une importance stratégique sur l’échiquier politique d’alors, elle non plus n’a pas eu son mot à dire pour choisir son mari. Sans que ça soit nécessaire pour éviter une guerre, pour asseoir une religion, assurer de bonnes relations, des parents les ont mariés comme on assemble deux dominos. Votre fille, votre princesse Louisette est exactement ce qu’il faut à notre petit roi à nous, le François. Elle avait 18 ans et était vigoureuse, lui 21, et un bras non développé qui restait là, frêle et replié sur sa poitrine. Avec la chemise, ma foi, on finissait par ne pas faire attention.

On peut imaginer la noce, le banquet sans doute installé dans la cour de ferme, sur de longues planches appuyées sur des tréteaux, trop à boire et à manger, rien que du bon, rien que le meilleur cochon, le meilleur peket, les meilleurs poulets… la saucisse du cousin boucher, si bonne et riche, avec des petits raisins emprisonnés dans la chair tendre… Du vin, peut-être du vin gaumais ou liégeois, ou alors luxembourgeois, et de la bière maison. Des chansons à boire, des souvenirs qui auraient dû rester secrets, une bagarre au moins, un vieil oncle que l’on se promet de ne pas inviter pour les noces de la Claudette. Les enfants auront eu mal au ventre, les adultes auront eu les joues rouges d’alcool et grivoiseries, et eux, François et Louisette, auront fait semblant de s’amuser.

Après tout… ils étaient roi et reine de la fête ce jour-là.

Albert-Auguste Fourie 1886 - Repas de noces à Yport

Albert-Auguste Fourie 1886 – Repas de noces à Yport

Puis la nuit s’est avancée, angoissante sans doute. Ils s’étaient vus avant, oui, mais jamais seuls ni de trop près, et il n’y avait eu aucune tentation à laquelle résister : ils n’avaient aucune attirance particulière l’un pour l’autre. Une mère bourrue qui était passée par là elle aussi a dit à Louisette que ça ne durait pas longtemps, que ça faisait un peu mal et puis qu’on s’habituait, et qu’à eux, les hommes, ça leur plaisait et les tenait tranquilles. Et le père de François l’a emmené chez La mère Jo, ancienne prostituée de la ville qui, devenue trop vieille pour les messieurs bien d’en-haut, est revenue au village et est assez bien pour eux, même si les femmes lui tournent le dos et font mine de croire qu’elle gagne sa vie en tricotant des chaussettes. La mère Jo l’a déniaisé mais comme elle a pris toutes les initiatives, il n’est pas certain d’oser le faire avec son épouse. Qui a le regard tellement méfiant.

Quand il s’est déshabillé, elle a enfin vu “son petit bras”, et a caché sa répulsion. Mais elle a décidé, solennellement, dans son coeur de jeune épousée, qu’elle ne l’aimerait pas un jour, pas une heure.

Ils ont eu trois enfants.

Ils ne se sont jamais aimé, sans se haïr non plus. Embarqués malgré eux dans une vie de couple qu’on leur avait imposée. Il l’a trompée ici et là, avec des ouvrières de l’usine où il travaillait. Romances ou pulsions. Elle l’avait surpris, un jour qu’elle rentrait à la maison, avec l’une d’elles sur les genoux. Il avait bien dit qu’il ne faisait rien de mal, mais elle était furieuse, surtout qu’il la prenne pour une idiote.

Elle, elle l’a trompé toute sa vie. Avec le même homme. Son amant était son amour. Egalement marié sans rien avoir décidé avec une femme qui, elle aussi, le trompait. Louisette habitait en face de chez sa belle-mère, qui était perchée au premier étage et vivait à sa fenêtre, surveillant d’un oeil féroce la vertu de sa belle-fille. Belle-fille débrouillarde qui s’assura la complicité d’un chauffeur de camion qui venait se garer les matins “de l’amant” devant son seuil, empêchant donc ainsi la sentinelle de voir qui entrait ou sortait. L’amant arrivait de la campagne, de la terre rouge aux semelles. Ils se ruaient l’un sur l’autre – avec un appétit qui survivait aux années – puis elle lui faisait sa jatte de café. Et comme son François croyait qu’elle allait travailler plus tôt qu’elle ne le disait, elle lavait et remisait la tasse de l’amant, laissant les leurs “qu’elle n’avait pas le temps de nettoyer”. Et elle passait l’aspirateur qui avalait la terre rouge, et refaisait le lit. Ceci pendant des années.

Elle lui téléphonait de son travail tous les jours. Qué novelles donc chou?

François et elle ont bien élevé leurs enfants, qui ont étudié, se sont mariés et ont fait d’eux des grands-parents comblés. Il y eut de l’amour dans leur vie, mais pas conjugal.

Pas un jour, pas une heure… mais toute une vie!

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30 réflexions sur “Pas un jour, pas une heure

  1. Armelle B. dit :

    Comment chacun a su et pu s’arranger avec la vie quand on n’avait guère le droit de choisir selon son coeur. Belle histoire qui fut celle de nombreux couples par le passé. Aujourd’hui, on tente de bien choisir mais on se trompe aussi, alors nombre d’entre nous continuent de vivre des vies parallèles qui ont le goût enivrant de l’interdit.

    • Edmée dit :

      Comme dit un de mes personnages dans une nouvelle: le mariage n’est pas affaire d’amour, mais il peut le devenir. Autrefois c’était établi et le mariage représentait d’autres choses que la romance. Heureux ceux qui avaient, en prime, la romance, l’intimité et la tendresse. Beaucoup n’avaient que l’affection et le respect, et … avaient des fameuses viles parallèles et interdites.

  2. Florence dit :

    Une histoire comme tant d’autres à ces époques où les parents commandaient, mais pas triste finalement puisqu’ils trouvaient ailleurs ce que leurs couples ne pouvait leur offrir ! De qui étaient les enfants ?…
    J’ai eu l’impression de lire une de ces nouvelles écrites dans les feuilles de choux du début du 20ème siècle !
    Bisous et bonne semaine Edmée !
    Florence

    • Edmée dit :

      Je suis pratiquement certaines que les enfants étaient du mari, nés coup sur coup et très rapprochés, et ensuite… on a pu espacer le « devoir conjugal » jusqu’à l’oublier… 🙂

  3. Angedra dit :

    Quelle tristesse ! J’espère que ce genre de couple existera de moins en moins et que l’amour donnera la liberté aux amoureux.
    Ton texte est toujours aussi bien écrit, mais… j’ai un sentiment de malaise à lire cette histoire (histoire qui me semble être réelle !!).
    Comme dit plus haut, une vie parallèles a en effet le goût enivrant de l’interdit et du secret, mais lorsque cela ne dure pas toute une vie… car cela voudrait dire que l’on n’est pas, ou plus, amoureux de son compagnon… alors pourquoi rester !
    Faire quelques entailles dans la vie de son couple à un moment, pourquoi pas, mais toute une vie cela ne me semble pas correspondre à l’amour.
    Ton histoire donne une vision si horrible de la vie de certains couples que je préfère essayer d’oublier que cela existe encore aujourd’hui…

    • Edmée dit :

      Louisette n’était pas une femme malheureuse ou triste. « C’était comme ça », et voilà. Oui l’histoire est réelle, et n’est pas négative. Autre temps, autres refuges. Elle n’avait jamais aimé son époux, « pas un jour, pas une heure » disait-elle en riant. Mais elle ne lui en voulait pas, il était coincé comme elle. Dans ces milieux-là on ne divorçait pas, c’était des fantaisies d’acteurs de cinéma, du bon argent perdu. On restait marié et … on vivait. Ce qu’elle a fait.

      Aujourd’hui en effet, ce serait plus incompréhensible… et donnerait le frisson!

  4. celestine dit :

    Le quotidien use déjà les couples qui s’aimaient à la base. Alors on peut imaginer ce que cela fut pour ces couples arrangés à va-comme-je-te-pousse…
    Cela ne m’étonne pas du tout que la liaison de Louisette avec son amant ait duré longtemps: ils ne se voyaient que lorsqu’ils en avaient envie, ça c’est déjà la base pour faire durer les choses.
    Je pense toujours au Prince Charles, qui a aimé passionnément une femme alors qu’il était marié par devoir à une autre. Quand il a épousé sa bien-aimée, l’idylle est devenue orageuse au point que les tabloïds ont titré plusieurs fois sur des rumeurs de divorce…
    Peut être que le fruit défendu a toujours meilleur goût, depuis Eve.
    Encore une belle variation sur ton thème, Edmée.
    baci bella ragazza
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Vrai, ce que tu dis. La vie à deux use bien des amours, et le sporadique maintient la flamme. Mais une personne n’est pas l’autre… Louisette et François par exemple n’ont jamais eu de nostalgie pour la morne vie conjugale, ils n’avaient jamais rien eu d’autre. L’amant et elle s’aimaient et se parlaient tous les jours, et l’histoire a fini banalement parce qu’elle lui a prêté de l’argent… qu’il n’a pas rendu. Après 15 ans de liaison. Elle l’a largué, en grande fureur.

      Baci sorellina!

  5. blogadrienne dit :

    Comme Florence, je me demande de qui étaient les enfants, avec un amant si régulier 😉
    Mariages forcés ou candidat refusé par les parents, je crois bien que c’est de tous les temps et je plains de tout mon cœur ceux et celles qui y sont contraints.

    • Edmée dit :

      Comme je disais à Florence, je suis presque certaine que les trois enfants étaient du mari. Louisette n’était pas « une amusette », juste une brave fille mariée sans avoir eu son mot à dire. Elle n’avait pas cherché à tromper son mari, et puis heureusement pour elle… c’était arrivé quand même.

      Tu as raison,c’est dur d’imaginer ces pauvres gens qui n’ont pas le droit de même simplement… espérer l’amour!

  6. Sandra Dulier dit :

    Que je suis heureuse d’être une femme aujourd’hui ! Quelle horreur !

  7. Philippe D dit :

    Trop fort le coup du camion !
    Passer une vie ensemble sans s’aimer, comme ça doit être douloureux!

    • Edmée dit :

      Ca ne l’était pas, pas dans son cas en tout cas. Ils se sont arrangés et ont fait la différence entre le mariage et l’amour, différence qui leur avait été imposée. La religion, oui, leur ordonnait la fidélité, mais que peuvent chapelets et eau bénite contre le désir et le besoin de tendresse?

  8. Pâques dit :

    Pour les enfants, je ne suis pas certaine du tout…
    Le lit conjugal était quand même bien partagé et à cette époque cela arrivait souvent, ce n’est que plus tard en voyant certaines ressemblances …
    Dans mon village natal, il y avait des histoires semblables et enfant, j’écoutais tout en faisant semblant d’être absorbée par mes poupées ! hi hi hi

  9. Colo dit :

    Il y a cette idée, si erronée, qu’une seule personne peut tout, absolument tout nous apporter, et ce de façon parfaite: amour durable, tendresse, sexe joyeux, complicité etc…
    Et puis ton histoire, si bien racontée, l’histoire de gens d’avant et d’aujourd’hui qui « complètent » (si j’ose dire héhé) ce qui leur manque dans le couple…
    Bonne semaine Edmée.

    • Edmée dit :

      C’est un cruel mensonge en effet que de perpétrer cette idée qu’une seule personne suffit au bonheur du conjoint. Ca va parfois si loin qu’il y a des maris qui ne veulent pas que leurs épouses aient d’amies par exemple, puisqu’ils sont là.C’est dénaturer complètement le mariage, qui devrait être une chose solide parce que,justement, on en attend des résultats raisonnables. Si l’amour fut et reste fort, il peut combler beaucoup d’attentes, mais jamais toutes. Si l’amour n’était pas – ou n’est plus – de la partie, le plus sage est de s’adapter, renforcer ce qui est et avoir une compassion mutuelle pour le reste…

      C’est, normalement… « pour la vie ». C’est long. Mieux vaut y mettre un bel amour plein d’intelligence, compassion, affection pour les moments difficiles..

  10. Alain dit :

    Une histoire, qui, encore une fois, pourrait être développée par des scénaristes. En tout cas des mots parfaitement « mis en musique » qui éloignent, le temps de la lecture, la fureur de notre triste actualité. Merci Edmée. Tu nous gâtes. Comme chaque semaine. De la réflexion aux sourires provoqués, de l’interrogation aux étonnements qu’ils allument tu nous enrichis chaque semaine par cette belle écriture et ce partage qui fait du bien.

    • Edmée dit :

      Merci Alain… finalement, la vie ordinaire est pleine d’enseignements et de recettes pour en sortir aussi vivants que possible.. encore faut-il accepter l’idée que parfois, les recettes sont très nécessaires 🙂

  11. TooTsie22 dit :

    Et le plus bizarre dans cette histoire c’est qu’aucun des 3 enfants de Louisette n’ a hérité du « petit bras » … et c’est tant mieux …

  12. Note que Jeoffrey de Peyrac boîtait et qu’Angélique est quand même tombée amoureuse de lui…m’enfin, je suis bien romantique tout à coup.

    • Edmée dit :

      Oui… mais j’ai connu François et il ne ressemblait pas du tout à Robert Hossein dans les bons jours.. et il n’était pas balafré avec grâce. Et je ne pense pas que Louisette ait pleuré de plaisir lors de sa nuit de noces 😀

  13. Nadine dit :

    Ton talent, Edmée, nous permet de visualiser les personnages et même le déroulé des événements, il nous conduit même à faire le lien avec des films cultes : vois-tu dans quel état tu nous as mis Carine-Laure !

  14. gazou dit :

    Tu racontes à merveille
    terribles ces vies-là..et pourtant pas si terribles puisqu’il y a de l’amour…Mais on les oblige à se cacher, à faire semblant;

    • Edmée dit :

      Je l’ai bien connue, elle, et je peux te dire que c’était une femme très joyeuse et qui s’était, comme son mari, adaptée au fait qu’il fallait juste se cacher. Il soupçonnait, mais ne cherchait pas confirmation de ses soupçons puisqu’aucune solution n’aurait émergé.

      Comme on dit… « on fait avec ce qu’on a »…

  15. Indépendamment de toutes ces réflexions de vie sur l’amour , le mariage et les vies d’amour en dehors du mariage, je viens juste te dire que je trouve ta petite histoire est bien joliment écrite , .

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