Inside of Africa

C’était en 1962. Et le voyage, je l’ai raconté ici. Et cette joyeuse chanson d’Indépendance cha-cha me fait toujours bien mal malgré sa joie dérisoire : tant de morts des deux côtés, et tant de souffrances encore. De mystères, magouilles infâmes cachées, et bon… d’histoire qui devra être ré-écrite quand tous les acteurs en seront morts et qu’on ne craindra plus des coups de latte sur les doigts – ou qu’on les coupe.

Mais pour moi, c’était mon premier grand voyage en avion toute seule comme une grande. J’allais avoir 15 ans mais à cette époque… même si forte de mon premier baiser – d’une chasteté exemplaire – je me prenais pour une vamp prometteuse… je ne dirais pas que j’avais encore la morve au nez, quand même pas, mais ma plus périlleuse aventure alors avait été de prendre le train seule pour aller à Bruxelles où mon père m’attendait sur le quai!

Non, j’avais aussi été, à 12 ans, à La Haye seule, et avais même mangé élégamment (je pense…) au wagon restaurant, un plaisir que je revis volontiers en pensée car alors… on avait des menus, de vrais couverts, un serveur sorti de “Maîtres et valets”, de la vaisselle aux armes de la société des Chemins de fer…. Bref, malgré tout un test pour une fillette de 12 ans que j’ai affronté avec le plus grand sang-froid. Mais j’ai un peu perdu de ma dignité à l’arrivée en gare où l’ami de Lovely Brunette m’attendait pour un séjour d’une semaine à La Haye. Oui, elle m’avait dit “tu descends à La Haye”. OK. Sauf qu’en Hollande, chère Lovely Brunette, on disait Den Haag et que donc je suis restée sagement assise à Den Haag, et heureusement quelqu’un du compartiment a réagi, m’a fait propulser dans le couloir tandis que ma valise passait par la fenêtre.

J’affrontais donc ici ma seconde aventure en voyageuse solitaire. Mon voyage aller, ses aléas et le succès remporté avec mes deux exemplaires de Salut les copains sont relatés dans l’autre article en lien. Je n’étais pas peu fière de ce triomphe.

Puis il y eut le voyage retour. J’étais très mécontente de ma coupe mi-Pétula Clark, mi-caniche, par contre l’expérience coiffeur m’avait plu. C’était en Rhodésie et on m’avait offert une tasse de thé. J’avais trouvé ça très distingué. Par contre, la coiffure, la politesse seule m’avait empêchée d’en pleurer. Mais la seconde épouse de mon père m’avait offert une jupe droite à elle (que j’avais raccourcie en faisant un ourlet avec assez de tissu pour m’y couper un boléro) et avec mon t-shirt salut les copains je me trouvais une allure très moderne, certaine que Claude François m’aurait remarquée dans une foule de fans. Je tenais fièrement sous mon bras une peau de chat sauvage roulée qui depuis a cédé sous l’assaut des mites après des années de séjour au mur de ma chambre. Il y a des mites qui ont de la chance dans le menu…

Embarquement immédiat

J’étais assise pendant un temps auprès d’une jeune fille qui avait vu des mau-maus et me les décrivait en frissonnant, ainsi que des enfants rebelles et drogués qui ne s’arrêtaient de tirer sur les blancs que lorsqu’eux-même étaient abattus, car tant qu’il leur restait un souffle de vie ils sautaient en hurlant et tirant. Moi je l’écoutais comme si ces horreurs étaient mon quotidien et que je savais parfaitement de quoi elle parlait. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle a changé de place et c’est un garçon de 16 ou 17 ans qui est devenu mon compagnon de route, et je ne sais plus du tout de quoi nous avons parlé. Petite émotion : un des moteurs de l’aile près de laquelle j’étais a pris feu à cause d’un orage gigantesque, et il y eut quelques hurlements et surtout une sensation d’essorage. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas eu peur…

Je sais que j’ai eu beaucoup de chance de découvrir ces lieux à cette époque, et d’avoir aussi fait mes premiers pas dans l’âge tendre des jeunes filles encore fillettes hésitantes dans ces conditions.

A la piscine d'E'ville

A la piscine d’E’ville

Chaque expérience de vie parle un jour ou l’autre, si on l’écoute.

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39 réflexions sur “Inside of Africa

  1. Armelle B. dit :

    Charmante évocation de vos premiers voyages. Bien sûr, à cet âge, tout prend l’allure d’un expédition romanesque. J’ai vécu cela aussi. Un jour dans le train, je devais avoir 16 ans et j’allais rejoindre des amis de mes parents à la montagne, mon voisin a profité du passage dans un long tunnel pour m’embrasser brutalement. J’ai hurlé. Le bonhomme s’est empressé de quitter le compartiment.

    • Edmée dit :

      Oh quelle horreur! J’aurais hurlé aussi…. quoique… je me souviens d’un militaire qui me faisait des avances dans le train alors que j’avais cet âge-là aussi et j’étais absolument pétrifiée. Je ne savais que faire sauf me dégager « en faisant semblant de rien » (il me faisait du pied et du genou, assis en face de moi….).

      Mais je me demande vraiment ce qui peut faire croire à un homme que nous allons craquer et trouver ça charmant???

  2. Deux très beaux garçons, en arrière-plan. Et toi qui fais semblant de rien. Non mais!
    Ceci dit, de très beaux souvenirs, bien sûr.

    • Edmée dit :

      C’étaient des soldats onusiens, que l’on n’aimait pas trop. Je suppose que tu as un faible pour le slips de bain James Bond… 😀

      La ville était encore assez dangereuse, beaucoup de banditisme et de sales histoires…

  3. jeanlouisgillessen dit :

    Que de bohème en ce texte presque poème, Edmée. J’ai souri à plusieurs reprises. Et ces photos passées en leurs deux sens ajoutent à l’éclat de l’ensemble l’empreinte du temps que tu décris, ces instantanés que tu nous transmets si joliment, comme tu peux si bien le faire. J’aime. Et ta dernière phrase est tellement juste :  » Chaque expérience de vie parle un jour ou l’autre, si on l’écoute. ». J’ai ri au commentaire de Miss casquette ci-dessus, mais ces deux adultes qui jouent à la pétanque sont inintéressants. Par contre, j’ajoute que si j’avais été présent ce jour à la piscine, même étant ton cadet, … je n’aurais certes pas manqué de t’approcher. Rires.

  4. jeanlouisgillessen dit :

    J’oubliais : extra l’idée du titre !

    • Edmée dit :

      Merci… Les joueurs de pétanque étaient « des vieux » pour moi, et des militaires onusiens en prime. Mais on était quand même dans une sécurité très relative alors, et ils étaient nécessaires.

  5. Florence dit :

    Tu as de qui tenir, car dans ta famille on voyage !!! Toute jeune, je n’aurais pas aimé, par contre, dès mes 20 ans, on ne pouvait plus me retenir au foyer parental. La ptite Gavroche a raison, les deux gars ne sont pas mal, du moins de loin !(°V°)!
    Gros bisous et bonne semaine !
    Florence

    • Edmée dit :

      Merci Florence, gros bisous à toi également…

      Je ne m’intéressais pas excessivement aux garçons, comme dit plus haut j’avais à peine échangé mon « premier baiser » avec un petit ado pas plus fûté que moi, et ça me suffisait comme expérience « for the time being » 🙂

  6. eckatelefil dit :

    Ah! les voyages ! Mon premier ,une escapade secrète avec une amie, sans l’accord du père, quatre jours à Paris à 15 ans avec juste le plan des rues. L’extase !!!!!
    Que de souvenirs tu as Edmée

    • Edmée dit :

      Ca devait être magnifique! Ma soeur est partie en voiture avec une amie en Espagne et elles ont payé leur séjour en donnant des cours d’aérobic sur les plages,ha ha ha!

      Sans l’accord du père, je comprends le père 😉 Mais heureusement la transgression est instructive!

  7. blogadrienne dit :

    chouette histoire 🙂
    je m’en vais lire le début dans le lien que tu donnes!

  8. sandrinelag dit :

    Que d’expéditions! Très chouette évocation des tes premiers émois de bourlingueuse (les photos sont extras, tellement classe!). Et derrière tout cela, on sent bien le décor qui tranche, invisible sur les photos, juste derrière le fond de brousse et les deux apollons, d’une violence sordide que l’on peine à imaginer.

    • Edmée dit :

      Les photos, naturellement, sont de mon papounet, mais comme tu le dis, derrière l’aspect « vacances »… il y a eu bien des horreurs. Certaines choses étaient visibles: la vitre du living était trouée d’une balle, les immeubles en ville étaient comme du gruyère. L’arrogance des nouveaux « en charge » cachait mal une envie de prétexte pour tuer. Et bien des récits difficiles à absorber pour moi qui arrivais d’un autre monde!

  9. Angedra dit :

    Bizarre comme tes souvenirs de 62 coïncident avec les miens sur certains points et pourtant si différents : même âge, premier voyage en train pas seule mais avec une partie seulement et malheureusement de ma famille, après un voyage sur un bateau qui avait beaucoup plus de passagers que le nombre autorisé, avec la peur de ce que l’avenir nous offrirait et de pouvoir revoir ceux que j’aimais… et pourtant regrettant la peur qui enveloppait notre vie depuis plusieurs années d’une guerre sans nom.
    Je suis allée lire ton autre texte et malheureusement j’ai connu beaucoup des points que tu relèves… mais là encore assez différents puisque dans mon propre pays… les convois escortés par l’armé dès que nous devions sortir de la ville, les risques journaliers… mais aussi le bruit des rafales d’armes de guerre ou non, les explosions de bombes, devoir se méfier de tout et pleurer des êtres chers enlevés, torturés, retrouvés morts et même jamais retrouvés, devoir soutenir la tête droite sans pouvoir répondre par peur que mon père et mon frère plus âgé en subissent les conséquences les sarcasmes de soldats de la même nationalité que moi. Rendre visite sous bonne escorte de l’armée toujours de la même nationalité que moi, à des proches qui étaient emprisonnés pour cause de fidélité à la France…
    Tu vois nos souvenirs suivent des parallèles qui se retrouvent cependant assez éloignées.
    Beau et doux week-end à toi.

    • Edmée dit :

      Oui, tu as des souvenirs plus proches de de bien de mes connaissances qui ont vécu l’indépendance sur place, et même de mon père qui a par exemple enterré des cadavres tués à la baïonnette plusieurs jours auparavant et qu’on avait entassés dans une école. Et les sarcasmes j’en ai vu la couleur lors de ce séjour, on marchait sur des oeufs et tout pouvait déclencher un coup de fusil…

      Heureusement… nous sommes là, n’est-ce pas, Angedra?

      Bon week-end à toi aussi!

  10. celestine dit :

    ♬C’était l’année soixante-deux♫
    Célestine avait deux ans, Rome remplaçait Sparte…euh…
    La chanson de Claude François bourdonne à mes oreilles tout en te lisant…Tu étais d’une beauté mutine et élégante, j’adore le petit bikini en vichy…Très tendance ! Et je préfère ta coiffure à celle de l’avion…Ce souvenir, tu le racontes avec délices, sorella, et j’ai l’impression de déguster un de ces délicieux bonbons dont le goût reste longtemps en bouche.
    Baci sorellita
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Oui ma coupe vieille bique rangée pour reprendre l’avion ne me plaisait pas du tout. Je ne sais même pas si ma mère,en fin de compte qui était à l’origine de ce massacre, a été séduite…

      Baci sorellita 🙂

  11. gazou dit :

    Moi, j’ai dû attendre 20 ans passés et d’avoir gagné assez d’argent moi-même pour pouvoir me payer un voyage… mais quel bonheur !

  12. MM dit :

    En Italie, on devait descendre du train à Florence. Nous étions quatre jeunes. On ne nous avait rien dit non plus. Arrivés à Firenze, personne n’a réagi. On a dépassé Florence et dû payer pour y revenir…et s’y faire disputer pour notre retard…

  13. Lauriza dit :

    Les voyages d’une jeune fille de 12 et 15 ans m’ont beaucoup intéressée. J’ai toujours voyagé sous bonne escorte étant adolescente, alors pas de souvenirs brûlants de ce côté là !!!!

    • Edmée dit :

      A l’époque,, bien des enfants qui avaient leurs parents là-bas s’y rendaient pour les deux mois de vacances… seuls. L’avion en fait était plein d’adolescents dans ce cas 🙂

  14. annerenault dit :

    Pas de voyage en Afrique pour moi a 15 ans mais un bikini 👙 en Vichy (jaune et blanc), comme toi, un joli petit ventre bien plat, comme toi (c’est surtout lui que je regrette…) comme toi aussi. Et la vie devant nous. Pas de voyage toute seule, mais avec mes parents dans la. 4 cheveux qui n’allait jamais assez vite pour moi. L’avion, seulement à 19 ans, pour aller en Corse. Merci de ce texte, qui ravive des souvenirs et aussi les émotions qui sont attachées…

    • Edmée dit :

      Ah oui, c’était l’âge des ventre plats et on mangeait ce qu’on voulait, il le restait! L’avion, moi j’ai encore une fois eu de la chance… je devais avoir 6 ans, on allait à Genève!

  15. Alain dit :

    De l' »Indépendance, cha cha » nous voilà à « Inside of Africa « . Les titres de tes articles sont aussi alléchants que ces pages magnifiques. Du Leopard Rock avec « ces nuages déposés sur la pelouse. » à cette nouvelle découverte, tes fidèles lecteurs sont comme que les mites qui ont eu raison de la peau de chat sauvage, ils bénéficient du meilleur en te lisant.

    • Edmée dit :

      Merci Alain. J’ai parfois un peu de peine à l’idée d’avoir si peu compris, malgré tout. Ou plus que je ne le pensais, qui sait? Les choses émergent de la mémoire avec les mots pour le dire et on comprend parfois longtemps après…

  16. Et pas de livre à lire sur la plage ? Ah là, là … 🙂

    • Edmée dit :

      Je lisais beaucoup dans ma chambre… Je me souviens que c’est là que j’ai découvert Daphné du Maurier avec « La crique du Français »…

  17. Tania dit :

    J’aime ta façon de raconter tes souvenirs – tu ne trouves pas que dans une vie, on a l’impression d’en avoir vécu plusieurs quand on se souvient ? Autant de sources d’inspiration !

  18. Françoise dit :

    « Chaque expérience de vie parle un jour ou l’autre, si on l’écoute. » Oui, à condition de l’écouter, et de l’entendre, ce qui n’est pas toujours facile, et pourtant le temps que cela nous ferait gagner parfois ! et les pleurs que cela nous éviterait également…
    Bonne soirée, Edmée.

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