Il était une fois, et puis une autre fois…

Aix-en-Provence, ce fut ma renaissance. C’est là que j’ai fait face et pris ma liberté. Réclamé ma vie. Abattu mes murs et construit ceux dans lesquels moi, je me sentais bien. Peu importe comment tout ça est arrivé, c’est arrivé, et donc rien d’étonnant à ce qu’ayant l’occasion d’y aller avec mon amie d’alors et d’aujourd’hui… je l’aie saisie.

On m’avait dit « oh, ça a changé, tu n’aimeras pas, c’est plein de magasins, les alentours de la Rotonde ont l’air d’avoir été dessinés par les architectes de Ceausescu,  le plateau de Bibémus est un tracé de caillebotis, on ne peut plus aller ici ni faire cela, c’est plein de bobos et boutiques chic, etc etc etc… ».

Je n’ai pas vu les caillebotis car je ne suis pas allée à Bibémus. Je n’ai pas vu la belle prairie à la sortie d’Aix, près de laquelle soupirait le Bayon, je n’ai pas vu que la ferme aux chèvres a sans doute disparu, ou que les cerisiers du Tholonet sont devenus, peut-être, des lotissements. Je n’ai pas vu la maison du peintre romain ou de l’écrivain suisse – dont je traversais la propriété en priant pour que le vent ne porte pas mon odeur au nez de son chien, un vigoureux berger allemand. Après tout, je ne suis venue ni en pèlerinage ni pour m’attrister.

Je voulais juste respirer ma jeunesse et ma renaissance.

J’ai donc vu et revu et compté mes anciens pas sur les trottoirs, reconnu parfois des rues à l’instinct, à la courbe de leur tracé, à la sensation que oui, c’était par ici, pas loin de ça… Les Deux Garçons, ancien QG où je n’ai pu voir si j’avais usé la table car ils ont changé le mobilier (pas une mauvaise idée après 44 ans…), n’ont pas changé, ni de place ni vraiment d’aspect, si ce n’est que tout est plus propre et repeint de frais, avec de nouveaux garçons. La Rotonde… – je parle du bar, pas de la fontaine ! -, je n’y suis pas entrée, et nous avons bien ri en imaginant que peut-être le serveur qui nous détestait autrefois – d’abord surnommé Casque à pointe parce qu’il était autoritaire comme un SS de mauvaise humeur, puis Furonculose – allait surgir avec un déambulateur et m’enguirlander.

Aix - Traverse Notre Dame avec mammy et Filou 1973J’ai revu la première maison où j’ai vécu, dans un bel appartement dont j’ai hélé les fenêtres… Joli quartier, vue superbe que l’on m’enviait beaucoup, ce qui me comblait d’aise. J’ai revu le « restaurant » low cost (very very low) où j’allais trois à quatre fois par semaine, et qui est devenu un restaurant chinois (je pense tout aussi low cost). Des images me revenaient : ah c’est ici que j’ai rencontré deux drogués (oui, cette époque était celle de Puff ! The magic dragon et autres éléphants roses pour beaucoup) qui empestaient l’éther et avaient des yeux de rats de laboratoire. Ah ici se tenait « Jésus Christ », un fada en tunique biblique du blanc Bonux qui se mettait Aix - Traverse Notre Dame 2sur les pointes et faisait face au soleil en méditation (et sans doute aussi en lévitation grâce au hashish). Mince, tu te souviens ? Ici vivait Rose – dite Cirrhose. Et là il y avait le monsieur avec un écureuil sur l’épaule. Ils avaient la même tête, d’ailleurs ! Et puis dans ce magasin chic là, la patronne demandait à ses vendeuses de porter des mini-mini-jupes car quand elles montaient ou descendaient le petit escalier en colimaçon, ça distrayait les maris qui accompagnaient les épouses pour leurs achats. Et ici il y avait eu matin un drogué raide-mort dans l’encoignure de la porte. Tiens, et Le marcheur, et les MirabellesLa limande Germaine… Et Alain Delon dans les bras duquel tu t’étais jetée en courant dans la rue – toutes mes amies n’ont pas ce genre de souvenir, avouons-le… Que sont devenus Badaboum, Pomme de terre, Ivan et Nelly, Atahualpa qui trottinait à peine… ?

C’était extrêmement amusant. Oui, ça a changé, plutôt en mieux sauf que maintenant… ça ne donne plus envie d’y vivre. Moins de touristes alors. Trop aujourd’hui. Mais bon… nous, nous ne venions que pour voir si nos chaussures d’alors nous allaient encore, et suivre leurs traces invisibles sur le sol. Et oui, elles allaient.

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50 réflexions sur “Il était une fois, et puis une autre fois…

  1. Nous avons tous de jolis souvenirs et c’est un vrai plaisir de les évoquer, d’autant que tu le fais joliment. Mes enfants aimeraient que j’écrive davantage mon passé. Je n’ai guère le temps mais je crois que je vais essayer de m’y plonger.

    • Edmée dit :

      Ce serait un très beau cadeau à leur faire, tu n’imagines pas l’assise que ça donne d’avoir un peu de recul sur la vie de ma mère, jeune fille, jeune femme. Ca permet de mieux comprendre bien des choses!

  2. Angedra dit :

    Je comprends très bien ton escapade dans les rues de ta renaissance. Comment pouvais-tu être déçue de ce retour alors que cette ville te fut si bénéfique en t’offrant ta liberté !
    Il y a toujours des déçus qui regrettent ceci ou cela, mais celui qui aime la vie préfère avancer cela ne signifiant pas d’oublier son passé. Bien au contraire, revivre son passé nous donne l’envol nécessaire pour parcourir de nouveaux horizons.
    Se souvenir de nos émerveillements du passé et de ses ruelles plus sombres, pour cheminer entre éclats de rire et douces réminiscences d’un passé qui a eu le mérite d’être l’ébauche de ce que nous sommes aujourd’hui.
    Aix-en-Provence est ma 2e ville d’adoption après Toulon car j’y ai mon amour de fils et sa famille. J’y suis chaque semaine.
    Je ne l’ai pas connu comme toi, alors je l’aime telle qu’elle est aujourd’hui en savourant à chaque fois mon arrêt en terrasse des Deux Garçons au milieu de la foule. J’aime les villes avec ces foules qui déambulent déversant d’autres mondes qui viennent admirer ce que nous nous avons la chance d’avoir chaque jour sous les yeux !

    • Edmée dit :

      Ah! Je t’ai donc un peu charmée avec ma vision d’antan… Chaque semaine, quelle chance! Tu sais, mon amie et moi sommes entrées aux Deux G pour regarder (magnifiquement rénové) et au jeune serveur qui arrivait nous avons dit que nous venions simplement regarder, que nous connaissions bien l’endroit, et d’ailleurs qu’autrefois, là; contre le miroir à droite; il y avait « la table des Belges ». Tout surpris il a dit « ah? Elles avaient des noms, avant? » et moi en riant: « Non, les Belges c’était nous! » On était de tels habitués qu’on avait notre table … 🙂

  3. Quel bonheur de respirer nos madeleines …C’est ce que je viens de respirer aussi devant les vagues argentées de la mer du Nord, ça rebooste, avouons-le, du moment que ns ne ns appesantissons pas ..;Mais non, non … Aix, je ne connais pas. Mais j’inscris, on n’sait jamais. Nos livres ns entraînent partout.

    • Edmée dit :

      Eh bien justement, un ami de cette époque a acheté Les romanichels Place des Trois ormeaux, mais il me semble que la librairie n’existe plus depuis…

      Ou, tu as été bien reboostée avec les délicats embruns de la mer du Nord, moi j’adore l’odeur un peu « sale » du sable salé qui colle… et des langoustines fraiches!

  4. Alain dit :

    Et si nous nous y étions croisés ? Entre 1969, et jusqu’à il y peu, je me rendais souvent dans cette région. Saint-Rémy et Aix étaient mes « refuges ». J’avais même envisagé d’y finir ma vie. Je me souviens de quelques-uns de ces endroits dont tu parles. Les souvenirs remontent et tous les bonheurs que j’y ai connus m’accompagnent avec délice. Mon dernier séjour date de 2010 avant d’atterrir là où je ne voulais surtout pas revenir. Étrange coïncidence. Au moment même où des envies de fuite me tenaillent, tout en sachant qu’elles ne peuvent se réaliser, c’est un kaléidoscope de moments heureux qui m’envahissent. Merci Edmée !

    • Edmée dit :

      Ah là… tu m’en bouches un coin. Qui sait… A St Remy je connaissais Jacques Roumanille-Pie 🙂

      Moi non plus je ne pensais jamais revenir vivre en Belgique dans cette région… et pourtant c’est bien un fil rouge que je suivais et qui m’y a amenée… Et j’y suis super bien!

  5. Armelle B. dit :

    Ces évocations du passé nous sont si chères ; n’est-ce pas ce passé qui, lentement, nous a fait ce que nous sommes. J’aime beaucoup cette façon tendre et un brin malicieuse dont vous les réanimez, Edmée. Ce séjour a dû vous combler de multiples et humbles et douces résurrections.

    • Edmée dit :

      Oh oui Armelle! Je n’avais pas le projet d’y retourner, peur de voir les changements, et puis ça s’est fait un peu « tout seul », et j’ai accueilli les changements car j’ai retrouvé ce que je cherchais : la trace des mes pas 🙂

  6. claudecolson dit :

    Peu importent les changements, la mémoire a sacralisé les instants et le lieu à lui seul nous suffit pour les chérir à nouveau.

  7. Florence dit :

    J’attendais ton récit de ton escapade provençale !
    Tu as une riche nature ! tu positives tout, c’est formidable !
    D’après ton récit, je n’aurais pas aimé les gens que tu côtoyais autrefois, mais ayant vu beaucoup de photos de la ville actuelle, je la trouve plaisante. Mais il ne faut pas trop se fier aux photos qui, selons les angles où elles sont prises, embellissent ou enlaidissent les choses. Je le vois avec Nantes et mes photos !
    Le principal est que ton séjour te fut agréable !
    Bonne semaine et bisous tout gris aujourd’hui, alors qu’hier ils auraient été plus lumineux !
    Florence

    • Edmée dit :

      Ah la faune d’alors était celle d’une époque. Le festival rock (juste après celui de Woodstock) avait amené pas mal de hippies qui s’étaient épris des lieux et les avaient envahi. Donc le Cours Mirabeau était souvent enfumé 🙂 . Je ne faisais pas partie de cette équipe de joyeux fumeurs mais ils étaient là…

      Aix est restée très belle, il ne faut pas faire des tours de passe-passe pour faire de jolies photos… rassure-toi.

      Ici aussi le froid revient – nous arrive de la France 😦 …

  8. Rien que de bons souvenirs donc, racontés avec verve et humour, sans nostalgie. C’est quoi cette histoire avec Alain Delon ? :))

    • Edmée dit :

      Alain de long en large habitait près de chez mon amie, dans la même rue, et un jour qu’elle sortait au triple galop de chez elle en pensant « je suis en r’taaaard je suis en r’taaaaard » elle a fini sa course … dans les bras du sieur Delon qui passait, et a ri de bonne grâce. L’aventure sentimentale s’est terminée là… 🙂

  9. blogadrienne dit :

    je crois que c’est la bonne attitude, quand on retourne longtemps après dans un lieu que nous avons aimé: que ça ait changé n’empêche pas d’en « reprendre la température », ou la mesure, comme tu dis 🙂
    (ça me fait penser à ma belle-mère qui était retournée 50 ans après sur les lieux de son voyage de noces et en est revenue très très très déçue parce que « tout avait changé » LOL)

  10. gazou dit :

    On ne peut avoir que de bons souvenirs du lieu où l’on a commencé à s’ouvrir à la vie, à être plus pleinement soi-même…mais si ‘on y retourne des dizaines d’années après, il est évident qu’il faut s’attendre à découvrir un lieu assez différent

    • Edmée dit :

      Oui mais j’ai bien accueilli les changements qui, extérieurement, étaient plutôt bons dans l’ensemble (même si on a rasé l’immeuble où j’habitais Boulevard Victor Coq, en face de l’usine allumettière désaffectée…) 🙂

  11. Philippe D dit :

    Un petit coup d’oeil dans le rétroviseur et les souvenirs affluent…
    Bon weekend.

  12. Pâques dit :

    Après cette lecture, j’ai envie de partir, de bousculer le train-train quotidien !!!
    Bon weekend 🙂

  13. sandrinelag dit :

    Tu as le don d’évoquer avec tendresse et malice les souvenirs les plus divers. C’est très agréable de dépoussiérer avec un si bon esprit les recoins du passé. Merci.

    • Edmée dit :

      Je pense que mon père avait raison de dire, dans les moments un peu stressants : demain ce sera une bien bonne à raconter. Avec le recul certains drames laissent émerger tout l’aspect comique ou positif de leur raison d’être… 🙂

  14. K dit :

    Très belle déambulation portée par tes mots sautillants.Merci !

  15. Tania dit :

    Quel plaisir, Edmée, de lire vos souvenirs d’Aix que je viens de visiter pour la première fois – juste un jour.
    « Je voulais juste respirer ma jeunesse et ma renaissance. » Belle formule.
    Ca m’a fait penser à mes visites à Louvain, une ville qui a tellement changé, même la maison où je kotais, que je n’y ai guère retrouvé mes traces.

  16. Lauriza dit :

    Les souvenirs d’enfance sont délicieux et souvent enjolivés quand on n’a pas l’esprit chagrin. Quand on revient sur nos pas, même si beaucoup de choses ont changé, il reste toujours quelques petits indices qui nous rappellent le passé et c’est avec bonheur qu’on aime le raconter pour le plus grand plaisir de ceux qui nous lisent ou nous écoutent.

    • Edmée dit :

      Et ici c’était ma jeunesse… j’avais 24 ans quand je suis arrivée, l’impression d’être une adulte mais heureusement je ne l’étais pas trop déjà!

  17. celestine dit :

    Ah quel beau récit ! Je partage avec toi ce goût du récit jouissif et joyeux. Pélerinage ne rime pas forcément avec larmes pleurnicheuses. j’aime beaucoup l’idée de remettre tes pas dans les traces de tes chaussures. Y aller avec une amie, se concentrer sur les souvenirs embellis, oublier les côtés négatifs, c’est tout toi.
    Et une fois de plus, on boit à ta source pour se recharger en énergie positive. Ni larmoyant ni complaisant, j’aurais aimé être de ton voyage retour, sorella di cuore.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  18. Edmée dit :

    Et bien souvent alors, quand je remontais en stop vers le nord et la famille, je passais pas loin de chez toi! Un de mes amis de l’époque aixoise s’est d’ailleurs établi dans le coin: Saint Paul trois châteaux 🙂

    Baci baci!

  19. Par une étrange coïncidence, Tania vient également de parler d’Aix-en-Provence sur son blog. Et bien, moi, durant mes vacances en Provence en 2014, j’ai passé un jour à Aix-en-Provence et j’ai adoré ! Pas nécessairement le Cours Mirabeau dont on parle tout le temps, mais ce dédale de rues, de petites places, de ces maisons bien colorées, d’hôtels particuliers. Merci de me rappeler mes vacances….alors qu’on est en pleine grisaille ici en Belgique lol. Bonne semaine Edmée.

    • Edmée dit :

      Moi aussi j’ai adoré, tu penses! Le cours et les ruelles et tout ce que j’avais parcouru autrefois. Un vrai bonheur. Et comme tu dis… avec ce qu’on a maintenant (et pas seulement en Belgique, si ça peut te rassurer…)… vive le soleil et le midi!

  20. Comme vous parlez bien de l’Aix que vous avez connu et qui n’est plus tout à fait pareil. J’aime cette ville aussi, j’y vais régulièrement. Et bien qu’il y ait des touristes, je pense à Zola, à Cézanne, et je vais prendre un café aux 2G.

    • Edmée dit :

      Non, plus tout à fait pareil mais … moi non plus 🙂 On était quittes, donc! J’ai fait bien souvent la route jusqu’au Tholonet à pied, passant par Château noir… ou remontant sur Bibémus au-dessus du barrage Zola. On voyait au loin celui de Bimont dont déjà alors on disait qu’il y avait une fissure qui nous noierait tous et toutes 🙂

      Bon café aux Deux G!

  21. jeanne dit :

    Aix en Provence
    le cours Mirabeau
    les deuxG
    le cours glacial des arts et métiers
    le lycée Cezanne
    oui cette ville à changée
    mais bon elle garde encore son âme
    Cézanne y a peint….

    • Edmée dit :

      Changé oui, son âme il faut peut-être arriver à faire silence pour l’entendre, mais moi j’ai tout retrouvé. Cézanne, Zola, moi, l’homme des bois, la cafète du théâtre du centre, ma vilaine propriétaire et puis mon gentil autre propriétaire de la rue de la Couronne… Bises!

  22. bizak dit :

    Revenir sur les lieux de son enfance, de sa jeunesse, c’est toujours avec de serrement au coeur. Rien n’est comme avant, comme si des portions de notre mémoires avaient disparu. C’est cela la nostalgie. Bisous Edmée

    • Edmée dit :

      Ah tu vois… moi j’ai la nostalgie heureuse, en général. Je savais que ça aurait changé – on m’avait mise en garde – et j’ai évité de m’approcher de ce qui, je le soupçonne ou le sais, a trop changé pour mon plaisir.

      Bisous 🙂

  23. Colo dit :

    Une balade-souvenirs tout à fait réjouissante, merci!

  24. Nicole Giroud dit :

    « Je voulais juste respirer ma jeunesse et ma renaissance », mais c’est la nostalgie qui envahit ton texte, un bouquet d’allers retours entre présent et passé, forcément, même si tu as la nostalgie heureuse. Beau texte, plein de sensibilité qui ouvre comme d’habitude le lecteur sur son propre parcours. Effet miroir d’une grande subtilité, merci Edmée.

  25. Alain dit :

    Entre le 4 mai et le 18 septembre à l’Hôtel de Caumont, se tient une magnifique exposition « Turner et la couleur ». Une envie qui me taraude, et qui me fait rêver !

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