Les monstres en costume de ville

Jadis (joli mot désuet mais il n’a pas besoin d’un lifting, je trouve que son petit air d’antan lui va à ravir)… jadis donc, nous avions une femme de ménage, Marie-Louise. Comme elle était petite, il va de soi que nous l’appelions Marie-Minus. Désormais il est bien connu que j’ai vécu dans une famille qui rebaptisait tout un chacun. Et je continue la tradition. Il y a eu Marie-Bourrine, Marie-Boulette, Jeanne la Borgne (qui n’était pas borgne du tout mais s’appelait Jeanne Laborde), Zaza la camée, Mac’laine, Palace à mites, Camembert, Meuh-Meuh, Catalinetta Bella Tchi Tchi (un garçon, au passage), Poïon (« Poussin » en wallon, un jeune homme – dont, NON, je n’étais pas amoureuse)… enfin il faudrait un article entier sur ce captivant sujet.

Mais pour en revenir à Marie-Minus (qui aimait son surnom, d’ailleurs…), elle fut la première victime de mes contes improvisés. Dans la cuisine alors qu’elle repassait, d’une voix sinistre je lui racontais des histoires horribles, faisant grincer la porte, imitant des ricanements réfrigérants, et, jouissant de son effroi consenti, je finissais toujours par m’approcher d’elle, les mains tendue (et aussi ressemblantes à des mains de squelette décorées d’ongles de mandarin que je le pouvais) et terminant mon récit par la fin atroce qu’elle allait subir là, le fer à la main. Et la pauvre hurlait vraiment, un hurlement qui était mi fou-rire mi horreur, et c’est alors que je lui faisais grâce. Elle était un public de tout premier ordre.

Il faut dire que j’avais joué à « l’assassin du dimanche » avec mon amie Annick, jeu extrêmement simple qui consistait à ce qu’une se cache et que l’autre la cherche en grondant d’un air sinistre « Je suis l’assassin du dimanche »… On avait tellement délicieusement peur d’ailleurs qu’il suffisait que l’assassin entre dans la pièce où la pauvre future victime se cachait en frémissant d’une exquise terreur pour que ladite victime gémisse de peur et se fasse achever dans les cris et les étranglements de rire. Ma Lovely Brunette de mère devait nous interdire d’y jouer plus de trois fois sans quoi il nous aurait fallu une tarte au Prozac pour le goûter et un jus de Valium.

Et pourtant je n’écris pas d’histoires d’horreur. Enfin pas au sens habituel. Je conviens que certaines personnes, dans mes romans ou nouvelles, sont des monstres finalement assez familiers, de ceux qui vous ficellent dans une toile et puis tirent sur les fils, lentement, en vous souriant non non mais pas du tout… rien n’a changé voyons… en vous écoutant émettre de faibles gargl-glup d’agonie.

DraculaTous ces monstres en costume de ville, je les ai connus. Ou les connais encore. Je ne connais pas que des monstres, rassurez-vous. Mais je les reconnais assez vite sauf, comme tout le monde, quand ils sont sous mon nez. Cependant vient un jour où, à force d’avoir trouvé des excuses (l’enfance difficile, le manque d’argent, un papa sévère…), des explications (un moment personnel difficile, le manque d’argent, un conjoint sévère), des atténuantes (la BA faite en 1982, le manque d’argent…) encore et encore, il faut bien que j’aie un diagnostic : il s’agit bel et bien d’un monstre (ou d’une monstresse) en costume de ville !

Et hop, comme il/elle s’est nourri/e de mes forces, je m’en sers de modèle pour mon vilain ou ma vilaine. Au moins, qu’ils servent à quelque chose de bon !

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34 réflexions sur “Les monstres en costume de ville

  1. claudecolson dit :

    Ils ressemblent furieusement aux pervers narcissiques, ceux-là. J’espère que tu n’en croises pas trop.

  2. sandrinelag dit :

    En fait, on se rend compte qu’il est à peine besoin d’exagérer pour forcer le trait de certains phénomènes dont nous avons croisé la route – la réalité dépassant souvent la fiction. Des phénomènes de méchanceté, de perversion, de jalousie, des prodiges de la dissimulation, de la duplicité, etc. Des monstres à masque d’homme (ou de femme). Parfois, au sein même de sa propre famille.
    Arriver à en rire, surtout s’ils ont fait du mal, est une vraie performance et je salue là bien bas ton talent à transformer la pire des bassesses en anecdote à se rouler par terre de rire…

  3. Armelle B. dit :

    Oh oui ! les monstres sont parmi nous au quotidien. Et j’ai même l’impression que le genre progresse. Aux gentils monstres d’antan, qui tentaient de se faire passer pour meilleurs qu’ils n’étaient, s’est substitué l’individu qui entend bien imposer ce qu’il est de façon agressive. Je pense donc que le monstre en costume de ville est en voie de disparition et que le monstre en costume de monstre ne cesse de se reproduire.

  4. Florence dit :

    Finalement, Edmée, à te lire, je me dis qu’il faut avoir un psychisme à toute épreuve pour faire et parler d’horribles choses comme tu le faisais et fais encore ! Moi qui suis une âme sensible je ne pourrai pas ! Je n’aurais jamais pu vivre chez toi, je ne vous aurais pas supportés 5mn ! Je me pose la question en te lisant, si ce ne serait pas toi le monstre ? (°v°)
    Malgré tout, je t’envoie mes meilleurs bisous et te souhaite une bonne fin de semaine ! (je dois être un peu maso pour embrasser un monstre tel que toi !(°v°)!
    Florence

    • Edmée dit :

      Ha ha ha! Je pense que le rire met une bonne distance entre nous et la peur, finalement. Ma mère et moi nous appelions affectueusement « monstresse » l’une l’autre… c’est te dire 🙂

      Bisous à toi et Paul!

  5. Angedra dit :

    Tout à fait en accord avec Armelle. Les monstres ne cherchent plus à se dissimuler, ils endossent même avec fierté parfois leur costume de monstre.
    Très belle démonstration du glissement des (gentils) monstres qui hantent notre imagination d’enfant et ceux bien plus dangereux qui évoluent ensuite dans la vie. En effet, ils se donnent toujours des excuses pour agir ainsi mais à nous de ne plus être dupe et de les renvoyer dans les ténèbres qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
    Je te souhaite une belle fin de semaine sans monstres (avec ou sans costumes !!!!)

    • Edmée dit :

      Merci Angedra. Je ne me déplace plus souvent sans mon détecteur de monstres… je les reconnais de plus en plus vite je dois dire. Costume ou pas. Même si hélas on ne peut pas toujours être hors portée…

      Bon week-end aussi!

  6. laurehadrien dit :

    Ah les monstres, pas toujours facile de les détecter pour moi, j’essaie de développer mes antennes !

    • Edmée dit :

      Comme je disais, les plus difficiles à détecter sont ceux qui sont sous notre nez… d’autant que, nés monstres et adroits, ça fait des années qu’ils ont su comment endormir notre méfiance. Mais les masques finissent par tomber! Patatras!

  7. eckatelefil dit :

    En parlant de monstres ,j’adorais les vampires au cinéma ,et mes parents avaient peur que je prenne peur,il a fallu que j’attende longtemps afin de me faire une orgies de films vampiriques !
    Sinon ,les surnoms,il y avait une boutique de quincaillerie où on vendait de tout ,même des pointes à la pièce ,et les patrons ,homme et femme étaient toujours en blouse grise .Je disais je vais aller chez « piège-à-rats « ….Ils vendaient aussi des tapettes à souris ,et le surnom a eu la belle vie !….

    • Edmée dit :

      J’adore les surnoms qu’aujourd’hui, en vertu du politically correct, on ne peut plus utiliser sous peine d’être honni et vilipendé 🙂 Or bien des noms de famille ont été des sobriquets au départ.

      Moi aussi j’adorais les films de vampires, j’ai vu tous les Christopher Lee avec ma cousine, les anglais raffolaient de ces productions cousues de fil blanc et constellées de hurlements et de femmes en tenues de nuit très décolletées pour que Dracula n’ait pas à chercher…

      • eckatelefil dit :

        Ah! voilà qui me fait plaisir Edmée !….C’est vrai que de nos jours ,les surnoms…Il me revient que j’appelais mon père :Papa-Pyton . Et lui m’appelait : mon petit capitaine. Pourquoi ! ? ça je ne sais pas. Lui ,il avait ce côté « étouffant » ce qui peut expliquer qu’inconsciemment le surnom me soit venu …dans les moments affectueux pourtant…

  8. Edmée dit :

    C’est sans doute que parfois tu te défendais, voulais prendre la barre, et que tout en t’en empêchant… il appréciait 🙂

  9. gazou dit :

    Savoir découvrir la personne réelle derrière son masque, c’est tout un art

  10. griseldis dit :

    Chère Edmée, vos Monstres, je les appelle des  » Vampires ». C’est juste une affaire de mots. Je les reconnais à ce que je me sens vidée de ma substance en leur présence. Et plus j’avance en âge, plus vite je m’en débarrasse (plutôt sans dentelle). En corrolaire, il y a les « Nutritifs », et je crois que vous en êtes.

    • Edmée dit :

      Merci Griseldis. Je suis tout à fait d’accord, ils sont bel et bien des vampires. Nous vident. Nous exténuent. Et le dialogue ne sert à rien, pas plus que l’opposition raisonnable aux boniments des habiles bonimenteurs. Il faut partir, les faire partir, couper le contact. Ouvrir la fenêtre pour que les rayons du soleil fassent pshhhhht sur leur blanche chair, et leur coller nos gousses d’ail dans le gosier 🙂

  11. K dit :

    Bien réjouissant de remettre les pendules à l’heure : réglons nos monstres !

  12. celestine dit :

    Une de ces araignées venimeuses rôde dans mon champ de vision…Mais j’ai appris à me méfier, depuis le temps que je te lis…
    Ah la la ces gens toxiques, on n’en sera donc jamais débarrassé ?
    Merci pour cette « piqûre » de rappel, si j’ose dire !
    Baci sorellita.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Une des choses qui maintient les oeillères en place, c’est justement la ritournelle d’excuses, de rappels de lointaines BA, et l’hésitation à décider que la personne est nuisible car ce n’est pas « gentil ». Une saloperie de lavage de cerveau qui fait de nous des victimes trop souvent consentantes. « Ce n’est pas bien de penser du mal et donc il faut se laisser faire… au moins on est le bon… »

      Le démon a plusieurs visages, il s’habille aussi en tenue de ville. Et même ce bon Jésus l’a envoyé valdinguer. Même lui 🙂

      Baci sorellita!!!

      • celestine dit :

        C’est vrai tu as raison…une litanie de doutes qui me fait culpabiliser…mais non, elle est bien, elle est chouette, qu’est-ce que je vais imaginer…
        ¸¸.•*¨*• ☆

  13. Alain dit :

    Comme le mentionne Célestine dans le commentaire précédent « merci pour cette piqûre de rappel ». Comme toi Edmée, la vie m’a appris à les reconnaître. Bonne semaine !

    • Edmée dit :

      Ha ha ha.. les grandes âmes se rencontrent: je t’envoyais mon mail au moment où tu envoyais ceci 🙂 . Les reconnaître est déjà un grand progrès. Déjouer leurs plans est parfois plus difficile mais au moins… on est « armés »!

      Bon week-end aussi Alain!

  14. Philippe D dit :

    Dis donc, tu me fais peur ! Il faudra que je regarde autour de moi s’il n’y a pas de monstres qui rôdent !
    Bon dimanche.

  15. Colo dit :

    Une femme proche de moi vit avec un homme de cette sorte: tout le monde le voit, elle pas! Et, par lavage de cerveau ou refus de voir, c’est elle qui l’excuse, répétant ce qu’il dit: il a eu une enfance difficile, c’est un être stressé, il n’y peut rien le pauvre…complètement fou ça!

    Je me suis délectée de tes histoires de jeunesse: combine ai-je joué à « se faire peur » avec mes cousines!!!

    Bon dimanche, avec ou sans muguets!

    • Edmée dit :

      Oui, comme tu dis ces monstres jouissent de l’impunité consentie de leur victime: ils sont tellement malheureux et en revanche, la victime… est souvent déclarée comme étant « la seule qui les comprenne ». C’est leur prix de consolation. Je suis martyrisée mais je suis son garde-fou et son repos non pas du guerrier mais du tourmenteur. Sans moi… je ne peux vraiment, mais vraiment pas l’abandonner à ses démons. C’est une fable qu’on nous a souvent servie… La femme qui s’immole pour materner et supporter un être insupportable!

      J’aime mieux, moi aussi, les monstres imaginaires cachés dans l’escalier 🙂

  16. jeanne dit :

    il m’a fallut des années pour m’apercevoir qu’il était un monstre !!!
    je suis devenu plus « méfiante » mais je n’aime pas ce mot
    plus indifférente non plus
    plus …
    moins….
    sourire
    bises

    • Edmée dit :

      Moins « sans a priori ». Plus « laissons venir avant que d’ouvrir la porte en grand ». Comme nous apprenons à le faire lorsque nous avons compris 🙂 Bises et courage!

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