Therapon, mon Japon

Alors que j’avais onze ou douze ans, mon Papounet est allé en vacances en Grèce. Et à Athènes il a acheté des cartes postales à un adolescent dans la rue qui parlait le français ! Et voilà donc que mon Papounet, le trouvant si méritant et déluré, prend son adresse et me propose d’entamer une correspondance avec lui – j’adorais la  correspondance, passe-temps d’autrefois que Lovely Brunette avait pratiqué avec ferveur -, ce qui lui permettrait de pratiquer son français. Pourquoi pas ?

ParthénonNous nous mettons donc à échanger des lettres de loin en loin. Avec Lovely Brunette nous chantions « elle vendait des cartes postââââ-les – et aussi des crayons ! » de Bourvil en remplaçant elle par il. Ce n’était pas une moquerie, quoi qu’on puisse en penser, mais il était rare d’avoir un correspondant via son échoppe ambulante de cartes postales, avouons-le. Et comme nous aimions beaucoup chanter, eh bien le Madeleine de Brel (Madeleine, c’est mon Noël, c’est mon Amérique à moi) est devenu Therapon, c’est mon Japon, c’est mon Amérique à moi

C’est bien plus tard que j’ai réalisé que Therapon était son nom de famille, et j’avais toujours commencé mes belles missives par Cher Therapon … il devait se demander pourquoi… Peut-être se le demande-t-il encore.

De quoi parlions-nous ? Je ne sais plus. Je devais lui raconter que je n’aimais pas la géographie – ni les fractions -, que j’avais été voir un film de Zorro, que nous partions à la mer, que le chien avait été malade. Que nous avions un cheval et que je nettoyais l’écurie… Et lui ? Sans doute aussi, ses matières préférées, son souhait de voir Paris un jour…

Vint le jour où il m’a envoyé une photo (on ne voyait pas grand chose, il était dans l’ombre d’un arbre et il aurait aussi bien pu être le sosie de Michel Simon que de George Clooney) et m’en a demandé une. Ma mère a fait – spécialement ! – une photo de moi en train d’étendre de la pâte sur la table de cuisine, en tablier, avec mon serre-tête blanc et mes lunettes. Super concentrée sur l’épaisseur de ma pâte et à ne pas bouger car c’était encore  l’époque où avoir l’air naturel sur les photos tenait du miracle.

Et vlan !

Cette photo déchaine  la passion la plus inattendue chez Therapon. Imaginez-donc : une petite ménagère, « riche », qui n’aime pas la géographie, fait de la pâtisserie… Il m’écrit qu’il aimerait tant se promener au Pirée avec moi le long de l’eau, la main dans la main, et m’emmener sur la plage… Je présume qu’il aimait Claude Nougaro et chantonnait rêveusement « rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la cuisine »….

Lovely Brunette et moi n’en revenions pas de l’effet foudroyant de ce cliché. Je ne m’intéressais pas du tout aux garçons, pas plus lui qu’un autre, je devais avoir treize ans, et encore ! Je réponds en évitant toute allusion au Pirée, les mains unies et le son imaginaire des violons (ou bouzoukia…). Je reprends mon monologue littéraire de petite fille : j’aime beaucoup Cary Grant, je suis en plein examens, mon frère est tombé, je joue dans une pièce à l’école, notre chien est mort.

Imperturbable, Therapon me traite en fiancée désormais, rassuré sans doute par le vieil adage que qui ne dit mot consent. Il a montré, dit-il, ma photo à ses parents qui sont conquis, il aimerait que je vienne à Athènes cet été, il réussit super bien à l’école et va devoir choisir une orientation, il compte aller à l’université.

Les mois passent. Je continue mon petit bavardage insipide. Lovely Brunette s’amuse un peu, après tout où est le danger, il est loin, Therapon ! Nous imaginons que bientôt il rencontrera une Soula, Vasso ou Demetria qui distraira son esprit et lui fera des kadaïfis qui lui feront oublier ma pâte sablée.

Et puis les écailles tombent de nos yeux. Il se jette à l’eau, non pas depuis le Pirée, mais il ne peut plus attendre que je lise entre les lignes ou que je grandisse pour tomber follement amoureuse de lui : mon père ne pourrait-il lui offrir ses études d’aviateur ? Il veut devenir aviateur, na. Et comme mon père est riche d’une part et qu’il veut, quant à lui, me prendre par la main en bord de mer, c’est quand même évident, non ? Jointe à cette lettre, une photo « de lui » genre studio de Hollywood. Lovely Brunette, indignée d’ailleurs, diagnostique tout de suite que ça ne peut être lui.

Mon papounet, qui vivait en Afrique à ce moment et dont les écailles venaient aussi de tomber des yeux, a fait rédiger par un ami grec un contrat selon lequel Therapon s’engageait à rembourser le montant de ses études lorsqu’il travaillerait et sillonnerait le ciel dans son bel avion tout brillant.

Et plus personne n’a jamais entendu parler de Therapon, mon Japon…

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36 réflexions sur “Therapon, mon Japon

  1. Colo dit :

    Ha, ha, qu’avez-vous chanté quand « l’histoire » a fini en eau de boudin?
    Un correspondant africain de ma fille nous avait ainsi, elle avait 15 ans, demandé un bateau: il habitait au bord d’un lac et voulait pêcher. Quoi de plus normal, isnt’it?

    • Edmée dit :

      Indeed! J’ai aussi eu un correspondant africain qui vivait en Pologne et m’a demandé d’accepter d’être la marraine de son enfant, par procuration. J’ai su après que ça leur servait parfois pour vanter des liens familiaux :D. J’avais poliment refusé et il n’a plus écrit non plus!

  2. Florence dit :

    Comme quoi, chère Edmée, lorsque l’on parle gros sous, les plus jolies mains dans la farine, non plus d’attraits !
    Histoire à méditer !
    C’était très drôle les histoires avec les correspondants lointains. Ma sœur, de la même génération que toi, avait aussi des correspondants, dont un Camerounais, qui « délirant d’amour », lui avait écrit qu’elle était sa ceinture de chasteté !
    Par contre, avec sa correspondante galloise, l’amitié dure toujours.
    Bisous et bonne soirée, enfin sous le soleil et la chaleur !
    Florence

    • Edmée dit :

      J’ai encore trois correspondantes depuis 40 ans. Ma mère a eu un correspondant Indien – Mr Kapadia à Mumbay – pendant plus de 40 ans aussi, je lui ai écrit lors de son décès et il m’a répondu. J’ai repris ici un petit cadeau assez joli qu’il lui avait offert. Elle a aussi eu, pendant plus de 60 ans, un correspondant hollandais que ses parents avaient accepté car il s’appelait… Marie, ils pensaient doc que c’était une petite Hollandaise 🙂 . Mais il est mort avant elle…

      Soleil enfin ici aussi, et pas trop chaud car ventilé… Il était temps!

      Bisous!

  3. kakushiken dit :

    Le Théraponais n’était pas Japonais… Rire.
    Car le « Giri » (« devoir) au Japon est une affaire communément entendue et honorée… Qu’importe les mains dans le pétrin ou dans la farine…
    Adorable histoire de courrier en quiproquo.
    J’ai souris tout du long…
    Bises ravies.

  4. Tania dit :

    Les mains dans la farine ! Le choix de la photo était-il si innocent ?

    • Edmée dit :

      A douze ans, oui 🙂 C’était une activité de fillette, je suppose que ma mère voulait envoyer ce cliché digne de Closer à mon père aussi… 🙂

  5. Angedra dit :

    Et c’est ainsi qu’un atterrissage forcé mis fin à une si belle carrière d’aviateur et coupa les ailes d’un oiseau migrateur !
    Cela fut une belle histoire d’amour contrariée !!!!
    Tu m’as fait sourire avec l’histoire de Thérapon si bien racontée.

    • Edmée dit :

      Peut-être que Thérapon, au lieu de devenir pilote à Olympic Airways, a vendu des cartes postales à l’aéroport… pestant contre le temps perdu à correspondre avec cette riche gamine aux mains enfarinées…

  6. blogadrienne dit :

    on pourrait en faire un joli film, de cette histoire 🙂
    (ça me rappelle l’époque où je correspondais… c’est assez loin ;-))

  7. bizak dit :

    Ah! que c’est beau quand même les rêves d’enfant, avoir la plus belle fille, le plus beau garçon,le plus beau métier et ce n’était que les parents qui étaient souvent des obstacles. Bon maintenant les temps ont changé, avec les Iphone, , facebook et tout le reste.

    • Edmée dit :

      Oui… dire que notre love story aurait été parfaite sans la suspicion de mes parents. Je serais aujourd’hui la reine des petits sablés à l’Ouzo et lui aurait pris sa retraite de premier pilote de ligne longues distance de l’Omlympic Airlines. Qui sait? Il aurait peut-être même été sur la lune!!!

  8. Alain dit :

    Pour rester dans le léger et comme le suggère « blogadrienne » … Un film. Pourquoi pas ? « An affair to remember » pour le côté romantique. Au cinéma, rien d’impossible, de l’Empire State Building au port du Pirée, nous ne sommes pas à un détail près. Pour le scénario non plus. Pour ne pas faire trop pleurer Margot dans sa chaumière, il faudrait une touche « Peau d’âne ». Avec tes talents de pâtissière le cake d’amour serait vite fait. Out  » tablier, serre-tête blanc et lunettes » mais une robe couleur de soleil à la place. Et pour finir en musique, un air de sirtaki avec celui qui n’était pas Zorba, mais grec … quand même !
    Un joli billet que l’on prend plaisir à lire.
    Bonne semaine Edmée.

    • Edmée dit :

      Ha ha ha! Oui ça a dû en tout cas faire un sacré cinéma dans la tête de notre Therapon qui me voyait en Loretta Young, souriante et tabliée de volants et amidon, toujours amoureuse de son glorieux Héllène volant au bout de 50.000 cakes …

      Bon week-end, Alain 😉

  9. 13 ans vous dites. Diable. La valeur n’attend pas le nombre des années. Il avait du flair pour les étoiles montantes le gars du Piré

    • Edmée dit :

      Pus exactement, tout ceci est l’oeuvre de mon Papounet qui, lui, avait des intentions louables…

      • En fait je pense que au vue de l’époque ,l’intention et la démarche était louable pour apprendre des langues. Par contre l’on ne souciait point des affinités de cultures entre personnes. Les sujets étaient parfois restreints. Je ne vois pas par quoi cela a été remplacé. Peut être par des séjours linguistiques…..:-)

  10. Nicole Giroud dit :

    Ha! Ha! Thérapon mon mignon, tu n’auras pas un rond… Les attentes et roueries de qui suppose l’autre , le lointain, riche et donc permet de rêver de sortir de sa condition, ce n’est pas nouveau. Il y a eu l’oncle d’Amérique, maintenant il y a la femme européenne qui va vous épouser grâce à Facebook…

    • Edmée dit :

      Les Therapons sont toujours en chasse… Il y a les femmes qui tombent enceintes après un regard trop appuyé et que l’on « doit » épouser, et les hommes très très amoureux des sous du papa… la guerre n’est pas finie, ha ha!

  11. sandrinelag dit :

    Histoire extra et drôlement bien racontée! Pauvre Therapon, pauvres rêves brisés! 😀
    Le temps des correspondants… J’en avais une, Japonaise d’Okinawa qui s’appelait Shoko et qui m’envoyait ses lettres sur papier bible d’un blanc très pur avec une écriture calligraphique. Je lui réservais un horrible papier mauve que je trouvais superbe, totalement dissonant de l’enveloppe « par avion » trop fine et striée de rouge et bleu. Pauvre Shoko, son goût délicat de l’origami a dû être heurté par mes gros sabots franchouillards…
    Notre professeur de français, initiateur de ces échanges dans le monde entier, avait décidé qu’à nos âges un correspondant ne pouvait pas être du sexe opposé à cause des complications et malentendus que nos aînées avaient probablement traversés, comme toi.

    • Edmée dit :

      En effet toutes mes correspondances avec des « garçons » ont eu un tour bizarre tôt ou tard.

      Peut-être Shoko aimait-elle le côté anti-conventionnel que révélait le choix de ton papier… on peut rêver… 🙂

  12. Armelle B. dit :

    Cette histoire est très drôle. Pauvre Thérapon, qui avait du vague non à l’âme mais à l’air qu’il ne prendra pas puisque, pour lui, le vent va tourner court. Je n’ai jamais eu de correspondant, alors cela m’amuse beaucoup. Et vous racontez cela avec tellement d’humour. Nous avons tous un Japon imaginaire…n’est-ce pas ?

    • Edmée dit :

      🙂 Therapon aura sans doute recyclé ses besoins autour des « riches touristes étrangères et esseulées »… Ou alors il n’a jamais approché un avion, et doit être bien perplexe… qu’est-ce qui n’a pas marché?

  13. jeanne dit :

    therapon et petit patapon
    il était un berger et ron et ron
    petit therapon !!!
    ah c’est drôle !!!
    et les petits therapon se multiplient aujourd’hui
    comme des petits pains
    belle journée

  14. celestine dit :

    Moi ce que j’aurais aimé voir, c’est la photo de toi avec le serre-tête blanc et les mains dans la pâtisserie… 😉
    Quel drôle de nom Therapon…un nom qui soigne ? Un remède contre l’amour ? 😉
    baci sorellina
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Je crois que j’ai une autre photo prise le même jour avec le même serre-tête, et mon chien, je vais la rechercher et te l’enverrai en privé, hi hi hi. Tu verras quel canon désirable 😀

      Baci baci sorellita… et vivement que tu viennes chez moi 🙂

  15. gazou dit :

    Comme c’est beau de rêver ! Et comme tu racontes bien !

  16. Françoise dit :

    (rire) Merci pour ce savoureux moment, Edmée ! 🙂
    Moi, c’était un correspondant finlandais qui voulait m’épouser. Lorsque je lui ai dit qu’il n’en était nullement question (je devais avoir moi aussi à peu près 13 ou 14 ans), je n’en ai plus jamais entendu parler ! 🙂
    Belle soirée à toi.

    • Edmée dit :

      C’était avant l’ère de « j’ai vu votre profil et vous êtes exactement la personne que je recherche pour lui léguer mon million de dollars »… 🙂

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