La télécommandée

On pourrait en tirer un magnifique téléfilm « inspiré d’une histoire vraie ». This is inspired by a true story. Et j’y ai un petit rôle mais il m’a fallu du temps pour le comprendre…

J’avais donc un printing shop dans le New Jersey. On faisait aussi des copies. Un jour entre une dame plutôt élégante – strictement vêtue de frais  au rayon Career Women – , la bonne soixantaine, un visage qui avait dû être beau et en portait des signes : belles pommettes nordiques, peau pâle, lèvres bien dessinées ainsi que le nez, yeux clairs, cheveux épais et tendant à boucler, dont la couleur virait à l’acier mais avait encore des traces de roux. Le comportement d’une femme très occupée mais aimable, qui ne se perd pas en circonvolutions inutiles.

Elle avait un dossier d’une cinquantaine de pages dont elle voulait 15 copies. Et elle revenait toutes les semaines, affairée, faisant ses piles sur une de nos tables, ajoutant sur chaque page des post-its avec exhibit 1, exhibit 2 etc…

Je parlais couramment à ce stade, mais j’avais du mal avec les accents ou les débits de paroles inhabituels. Et elle parlait comme une catapulte. Je comprenais un mot tous les dix. De plus, elle entrecoupait ses phrases de petits rires. Bref, elle aurait pu me dire qu’elle me faisait photocopier des plans pour faire sauter Fort Knox ou s’introduire dans la maison Blanche, c’était pareil, j’aurais ri avec elle quand elle gloussait pour exprimer mon accord total avec son blablabla.

Finalement, bribe par bribe, j’ai saisi qu’elle s’était faite sa propre avocate car le gouvernement lui avait fait un tort, qu’elle n’avait pas l’argent pour se défendre et donc envoyait sa quinzaine de dossiers hebdomadaires à des avocats pro-deo qui faisaient le suivi à Washington DC. Elle me disait avoir lu des tonnes de livres de droit depuis le début de cette affaire vingt ans plus tôt et en savoir un bout. Moi qui n’y connaissais rien… j’étais épatée. Mais quand je lui demandais ce que le gouvernement lui avait fait, son marmonnement et ses rires saccadés firent que le mystère continua un certain temps encore.

Lors d’une visite de sa fille qui vivait en Hollande, elle m’a invitée avec toute la famille pour ajouter une note européenne au repas. La fille était un peu sur ses gardes, ainsi que sa grand-mère – la mère de ma cliente, donc – qui vivait avec cette avocate improvisée. Aimables, elles semblaient se demander ce que je faisais avec cette étrange femme, mère de l’une et fille de l’autre, et se lançaient des regards consternés.

Et puis… tatààààààà… j’ai fini par comprendre. Elle m’a dit ce qu’on lui avait fait !

RobotOn lui avait mis dans le corps des objets pour l’espionner et la manipuler à distance. Un dentiste, infâme complice à la solde du gouvernement, lui avait inséré cet objet dans une dent alors qu’elle n’avait qu’une innocente carie à plomber, elle en était certaine. On pouvait la télécommander à distance, lui faire faire des choses qu’autrement jamais elle n’aurait faites.

La preuve ? Elle avait trompé son mari ! Jamais au grand jamais elle n’aurait même songé à un crime de cette ampleur sans cet objet qui faisait d’elle un robot du gouvernement. (Ce que le gouvernement pouvait gagner dans cet adultère ne m’est pas clair…).

La véritable cause je pense de son désarroi était que son fils s’était suicidé, et qu’elle cherchait une cause qu’elle puisse comprendre : non, ce n’était pas sa conduite adultère ou son déséquilibre évident qui avaient déstabilisé le jeune homme, mais uniquement les plans machiavéliques du gouvernement. Pire… elle soupçonnait qu’on lui avait dit que son fils était mort et lui avait montré un faux cadavre, car elle était formelle : il lui avait été envoyé par une société de lavage de vitres pas plus tard qu’hier. Elle l’avait reconnu mais comme il avait fait semblant de ne pas la reconnaître, elle avait compris qu’il fallait le protéger et faire mine, elle aussi. Sinon, avec cette caméra qu’on lui avait mise Dieu sait où… les représailles n’auraient pas tardé !

J’étais très embarrassée, d’autant qu’ayant fait des photos lors de la réception en l’honneur de sa fille, elle a fini par les joindre aux nouvelles copies de son dossier, pour montrer que non, elle n’était pas folle comme on le prétendait, elle avait des amis parfaitement normaux dont elle donnait la photo, nom et adresse… Je  lui ai dit qu’elle aurait pu m’en parler et elle a eu comme l’impression de percevoir une certaine froideur de  ma part.

Hum.

Puis elle m’a téléphoné un jour en plein délire pour me dire qu’ils avaient à nouveau mis l’objet en action et qu’elle éprouvait des désirs brûlants pour des hommes. Je n’en demandais pas tant… Et au fond, peut-être me racontait-elle le même genre d’horreurs en riant quand je ne comprenais pas encore et acquiesçais avec empressement…

Vrai que ça ferait un excellent téléfilm, non ?

Ma froideur s’est affirmée, renforcée, et elle, de son côté, perdait de plus en plus la boule. J’ai fini donc par en être débarrassée sans douleur… Elle a dû chercher quelqu’un de plus gentil qui allait lui donner des photos familiales pour son dossier…

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30 réflexions sur “La télécommandée

  1. RN 1 dit :

    Passionnant ! Ce souvenir signifie peut-être, Edmée, ton envie de revenir au cinéma… Ou alors, c’est le gouvernement qui t’influence mentalement pour inciter cette femme à poursuivre ses dossiers, par personne interposée pour qu’elle ne se doute de rien…

  2. Angedra dit :

    J’imagine combien tu devais être surprise lors du repas en découvrant la réalité de cette affaire. Elle avait bien sa mené sa petite histoire en pensant prendre une photo pour lui servir de caution dans son histoire !!
    Cela me rappelle une série « Jason Bourne » entre autres films qui ressemble à cette mise sous contrôle d’une personne.
    Bien entendu que cette brave femme avait besoin d’un certain repos et devait être toute heureuse de trouver une oreille attentive à ses divagations. Tu lui as donné un peu de l’écoute qu’elle recherchait et qui donnait plus de force à son histoire.
    L’Amérique a connu cette manipulation de personnes « non volontaires » et même des enfants à qui des drogues étaient injectées ainsi que certains abus pour des expériences de manipulation mentale.
    Cela a été reconnu, mais je ne serais pas surprise que cela existe actuellement et pas uniquement aux Etats Unis.
    Des victimes ont écrit des livres et beaucoup de films se servent de cette affaire…
    Nous voyons aujourd’hui encore que certains actes barbares sont faits par des êtres manipulés par de belles paroles et promesses…

    • Edmée dit :

      Cette manipulation-là est presque quotidienne sous nos yeux, de près ou de loin…Nous en connaissons tous, de ces robots consentants qui avancent à coups de promesses….

  3. Florence dit :

    C’est peut-être vrai Edmée ! On lui a peut-être mis quelque chose d’autre qu’un vulgaire plombage dans sa dent creuse !
    En tous les cas, ton histoire m’a détendue, j’en avais bien besoin !
    Tu devrais en tirer un roman policier ou d’espionage, car on ne peut pas parler de science fiction, puisque cela existe ! En brossant un peu, tu pourrais en tirer quelque chose de bien !
    Gros bisous et bonne fin de semaine !
    Florence

    • Edmée dit :

      Si elle avait représenté un intérêt quelconque pour la nation, avait été un savant ou chercheur remarquable, une femme politique à craindre, j’aurais pu en effet éventuellement penser que… une petite télécommande dans les quenottes… pourquoi pas? Mais dans sa quenotte à elle…. c’était vraiment un gaspillage de technologie 🙂

      Bisous Florence et bon week-end!

  4. sandrinelag dit :

    Histoire géniale! J’adore.
    Vraiment, tu peux en tirer un film d’espionnage un peu gonzo, un roman, une BD, un pièce de théâtre.
    Il y a quelques jours, nous nous faisions la réflexion avec Damien: « Tout de même, qu’est-ce qu’il y a comme branques! ». Du plus inoffensif au plus démoniaque, du plus anodin au plus dangereux, du plus rigolo au plus pathétique, l’espèce humaine est truffée d’individus dérangés, des fous certes mais aussi, plus banalement, des « complicateurs » de vie, des chercheurs de petites bêtes, des coupeurs de cheveux en quatre, des menteurs pathologiques, des mystificateurs qui une fois démasqués prennent des postures de vierges outragées, des éternels insatisfaits, des chercheurs de problèmes, des rongeurs de frein… la liste ne sera jamais exhaustive.
    C’est peut-être cela aussi, la richesse de notre espèce! 😀

    • Edmée dit :

      C’est bien ce qui fait du quotidien un véritable jeu de survie sans qu’on y pense… Et il faut ouvrir les yeux et les oreilles, et faire la différence entre ce que dit la langue et ce que dit l’attitude, entre ce que l’on nous promet et ce qu’on nous a démontré déjà, entre notre instinct et le « bon coeur » qui nous fiche dedans trop souvent…

      Une aventure de chaque instant 😀

  5. Armelle B. dit :

    Il est vrai que le monde de l’espionnage est truffé de personnages farfelus au premier abord et terriblement efficaces au second. Que penser de celle-là ? Je me le demande ! Il y a tout de même chez cette femme un côté très dérangé, mythomane. Cela pourrait, en effet, faire l’objet d’un film en intensifiant le mystère qui l’entoure. Amusant.

    • Edmée dit :

      Elle était si bizarre que lorsque sa mère est morte en tombant dans l’escalier la nuit, devant son sens terre à terre de l’organisation du parfait enterrement et le fait que la police a fait une enquête, nous nous sommes posés des questions… Car elle arrivait au bout de ses économies pour son procès et sa mère refusait d’entamer les siennes…

  6. jeanne dit :

    la fiction dépasse la réalité ?
    la télécommande peut être si différente
    la manipulation…

    Edmée en voulant refaire ma page
    ton com a disparu
    sorry

    amicalement

  7. kakushiken dit :

    Wow… Il y a des mondes dans lesquels il ne vaut mieux pas entrer… Cela rejoins mon billet sur « les dingues et les paumés » (chanson de H.F. Thiefaine) qui met le doigt sur ce genre de personne…
    N’étant pas de nature curieuse en ce qui concerne l’humain, je ne me serais jamais penché sur un tel cas de paronoïa…
    En tout cas, comme tu le dis, c’aurait pu être un sujet de roman Kafkaienne…
    Bon week-end au plat pays…
    🙂

  8. gazou dit :

    Ce serait un beau personnage de roman…La réalité parfois dépasse la fiction…Mais tout de même, cela doit être terrrible pour l’entourage de vivre avec quelqu’un aussi déconnecté de la réalité que cette personne

    • Edmée dit :

      Pour son entourage ça devait être terrible. Sa fille heureusement était partie aussi loin qu’elle le pouvait, mais la pauvre vieille maman, adorable, était sous son emprise…

  9. bizak dit :

    Mais c’est un véritable roman de fiction que cette histoire. Même si elle vraie cette histoire, elle est plus vraisemblable en littérature et jamais en vraie. Comme le disait Maupassant : La littérature donne une image plus vraisemblable de la réalité, et jamais une image vraie. Bonne journée Edmée

  10. Colo dit :

    Ton histoire mi-drôle, mi-tragique (pour elle) m’en rappelle une autre d’il y a des lunes. Un ami psychiatre me racontait qu’il avait une patiente d’une soixantaine d’années persuadée que pendant son sommeil son mari lui avait introduit un micro dans la gorge: il espionnait tout ce qu’elle disait. Elle n’en vivait plus.
    Il l’avait soignée en lui disant que c’était quelques chose de normal et que d’ailleurs lui aussi avait un micro, posé par sa femme!!!
    Bref, il l’avait si bien persuadée qu’elle est arrivée à vivre « normalement » …avec son micro!

    • Edmée dit :

      Mince… C’était une fameuse astuce! Il est vrai que comment les « guérir »? Alors contourner l’obstacle n’est pas une mauvaise idée….

  11. Pierre dit :

    Ton histoire un peu triste – mais contée avec humour – me fait fortement penser à ma belle-mère, atteinte du même genre de symptômes. Sous une apparence « normale » au premier abord il apparaissait de temps en temps des confidences bizarres. Comme ce jour où elle raconta que mon père était un espion anglais, qui aurait assassiné mes vrais parents, mais que tout cela était bien entendu tenu secret. Devant mon scepticisme un peu narquois et les arguments que je tentais de lui opposer, elle s’en prit à moi : j’aurais cherché à séduire sa fille dès l’âge de trois ans ! Certes, nous habitions dans la même ville, convins-je, mais à plusieurs kilomètres. Dès lors ces excursions enfantines solitaires relevaient de l’impossible. Mes tentatives de lui faire prendre conscience de l’illogisme de ses délires la fit entrer dans une colère noire.
    Dans son cas il s’agissait d’une maladie mentale : psychose maniaco-dépressive. L’entourage proche (conjoints, enfants, parents…) est soumis à rude épreuve devant ces raisonnements assemblant inextricablement faits réels et constructions imaginaires…

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est un combat entre la raison et la déraison qu’il est souvent impossible de gagner. Très dur en effet pour l’entourage. Pour moi je n’en ai pas souffert puisque ce n’était qu’épisodique, mais la pauvre maman qui voyait sa pension fondre chaque mois dans ces tonnes de photocopies délirantes et inutiles, et autres simulacres de « la femme d’affaires à qui on ne la fait pas ». Je me souviens qu’elle (la télécommandée) a acheté un portable dès leur apparition, c’était encore un luxe à l’époque, et elle téléphonait sans cesse à sa pauvre mère « Je viens d’arriver au printing shop, j’en ai pour vingt minutes » et puis « je suis prête à sortir du printing shop, je passe au bureau de poste » etc…

      Tenter de contenir leur délire est comme vouloir retenir de l’eau dans ses mains…

      Ta belle-mère était bien pire, et surtout… plus présente, donc plus lourde à supporter!

  12. Alain dit :

    Après avoir lu tes articles, il m’est bien souvent arrivé d’imaginer le scénario qui pourrait s’en suivre.
    Un film, pourquoi pas ? Y compris des idées pour un casting de taille.
    Cette semaine, une fois encore, je me suis bien amusé avec ce récit, pas drôle du tout, mais que ta plume rend plaisant. Je pense au calvaire vécu par les proches. Celui de son fils, en premier, de sa fille aussi. Sa pauvre mère bien entendu, des amis, ou de simples relations, peut-être ?
    Avait-elle de temps à autres des idées claires, nettes et précises, ou était-elle toujours perdue dans son monde imaginaire ?
    Ce dîner a dû être très embarrassant pour toi. « Guess Who’s Coming to Dinner » … Un film d’une rare finesse qui n’a rien à voir avec ton histoire. Et toi, pas davantage avec Sidney Poitier. Un point commun, malgré tout.
    L’acteur et l’écrivaine avec le talent particulier de séduire, et de convaincre, chacun dans vos activités respectives.

    • Edmée dit :

      On pourrait en effet faire un film plein de rebondissements avec ça! Je ne sais pas si le fils s’est suicidé à cause de ça, ou si elle est devenue ainsi suite au suicide, ni d’ailleurs s’il s’est suicidé! Il a pu s’en aller tout simplement. Visiblement elle refusait la responsabilité de tous ses choix.

      Oui, elle semblait « normale », il m’a fallu près d’un an pour comprendre, quand en fait elle m’a dit « ce que le gouvernement lui avait fait ». Mais d’une part je n’avais pas vraiment eu le temps de l’écouter et puis elle marmonnait et riait.

      Mais si tu l’avais vue… elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Katharine Hepburn, en plus petit format. Une allure royale. (Tiens, nous tenons notre actrice, faudra juste la déterrer…).

  13. J’adore ce genre de récit. On sent que c’est faux sans être vraiment vrai, et l’on ne sait plus ou de trouvent les limites du naturel et du surnaturel. En ce moment ,depuis quelques mois, j’ai un ami qui est un petit peu comme vous .Il lui ai arrivé des trucs extraordinaires. Je lui dit vous devriez écrire tout ça. Ou alors faire un site ou un blog. Je n’ai pas encore pu le persuader. Ca viendra peut être un jour. En plus tout comme vous, il a le don de la narration et de conter .Un plaisir que je partage donc entre vos écrits et ….ses paroles. Je suis gâté.J’espere que vous n’avez pas été chez le dentiste ces derniers temps……..Maintenant autre temps ,l’on met des balises GPS……..:-)

  14. blogadrienne dit :

    comme tu dis, il y a de ces histoires vraies qui nous paraîtraient incroyables sous forme de film ou de roman (merci Boileau ;-))
    j’ai une maman d’élève qui souffre d’une pathologie similaire: elle a par exemple interdit à son fils d’utiliser la télé parce que dans le décodeur on a installé une caméra pour l’espionner 😉
    (bon, je mets le clin d’oeil mais pour ce garçon la vie est très très dure)

    • Edmée dit :

      Ca doit être atroce en effet… vu de l’extérieur le côté ridicule est évident et fait sourire, mais il est clair que c’est aussi une tragédie!

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