Indignons-nous avec élégance, palsambleu!

Petite, j’entendais mon Papounet qui, ouvrant les vannes à l’exaspération, sortait un très mesuré « Sapristi » ou « Sacrebleu » ! Parfois un très surprenant « Nom d’une pipe ! ». Suivi d’un silence qui vibrait de stupeur. « Nom d’un chien » était moins raffiné, mais plus que Nom di djap, le juron local wallon (nom du diable) qui était interdit de séjour chez nous, mais que Lovely Brunette se plaisait à dire sous couvert de parodier quelqu’un. Mais nous n’étions pas dupes… il était clair qu’elle y trouvait un grand plaisir!

nom-dune-pipeMa grand-mère, Edmée la terrible, ne jurait ni ne se fâchait mais le pire anathème qu’elle pouvait jeter sur qui ne lui plaisait pas était de décréter « que c’était une vieille gatte » (une vieille bique). Mon grand-père Jules, son mari, lui, classifiait sous le nom de « rasta » tout ce qu’il ne fallait pas fréquenter d’après l’Evangile selon Jules. Par contre il conservait une habitude familiale pleine de gentillesse : il appelait ses sœurs « chère » et elles, tout simplement, « cher ». As-tu bien dormi, chère ? Encore un petit doigt de porto, cher ?

Lovely Brunette qualifiait les gens malhonnêtes de margoulins, disait d’eux qu’ils avaient des ruses de maquignons. Toujours malicieusement désuète, elle ajoutait qu’ils étaient de fieffés coquins (mais son amour de la désuétude lui faisait aussi dire « le coutelas » au lieu du couteau… Prends donc le coutelas dans le tiroir..). Son amie Madeleine avait elle aussi ses expressions dont une qui nous enchantait et que bien entendu nous nous amusions à dire et redire en imitant sa voix : « Y a pas à dire, mon bel ami » (phrase introduisant une indignation que l’on allait comprendre et partager sur le champ…). Un peu comme mon amie Odette qui aimait à commenter par « quelle épopée » tout récit un peu déconcertant…

Ma bonne tante Louise, très choquée, rapportait à Lovely Brunette combien elle avait trouvé la remarque d’une dame peu amène de « plutôt saumâtre ». Et elle aimait naviguer dans des sphères de « personnes bien nées »… Elle avait aussi un talent bien à elle pour lire dans les yeux d’une soi-disant jeune fille vertueuse qu’en réalité… elle avait vu le loup!

Notre voisin nous ayant pris en voiture un jour car nous « descendions en ville » en a profité pour nous parler des fiançailles rompues de son fils (par la jeune fille !) qui, d’après lui, « avait été bien châtié » (car il avait choisi une « promise » qui ne plaisait pas aux parents…). Nous avions eu du mal à ne pas rire car nous avions compris « bien châtré »…

Et comment ne pas mentionner ces petits trésors de mauvais goût populaire imagé, comme le préservatif qui devenait « un gant d’amour », les fiancés qui allaient trop loin dans la découverte de leurs corps et mystères en « allant dans le tiroir avant le mariage », et l’ennuyeuse conséquence qui affirmait que la jeune fille enceinte avait « un polichinelle dans le tiroir » ? Evidemment, à force d’y aller, dans ce fameux tiroir, on y laissait toujours quelque chose de soi!

Les jeunes gens qui « venaient courtiser » la jeune élue de leur cœur sous l’œil vigilant des parents. Quand ils se mariaient enfin, ils partaient « en tour de noces ». Ma mère et moi riions toujours de cette tournure de phrase, les imaginions ayant le tournis sur un manège de kermesse devenu fou…

Ventre saint-gris… en une génération, celle des baby-boomers… que les choses ont changé !

 

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46 réflexions sur “Indignons-nous avec élégance, palsambleu!

  1. Colo dit :

    Absolument délicieuses ces expressions, façons de s’exprimer « poliment » mais en disant tout! Je retrouve bien sûr certains mots qui sortaient de la bouche de la partie wallonne de ma famille!
    Un vieil oncle de Tournai parlait de ses amis octogénaire en tant que « garçon », ce qui m’enchantait!
    Bonne journée Edmée.

    • Edmée dit :

      C’est un gentil garçon… Ha ha ha! J’ai une amie qui emploie aussi l’expression à l’ancienne : « Oh je l’aime bien ce garçon! » en parlant d’un « garçon » de 68 ans… Bon, elle en a 70 mais malgré tout… 🙂

  2. rene simon dit :

    By Jove, a lot of old fashioned idioms…
    Best regards Edmée.

  3. gazou dit :

    J’ai fait récemment un voyage et notre guide qui est à la retraite mais continue à faire 2 ou 3voyages par an, nous a dit :3Je suis contente que, dans votre groupe, il y ait des garçons et des filles de mon âge », cela nous a bien amusés

  4. laurehadrien dit :

    Dans ma famille c’était un tout autre registre que je ne citerai pas, mais j’ai eu plaisir à retrouver « le polichinelle dans le tiroir », expression que ma mère utilisait…

  5. Angedra dit :

    Ce temps a disparu et aujourd’hui les termes utilisés sont bien moins poétiques et souriants !
    Chez nous aussi nous n’utilisions que des expressions qui pouvaient s’entendre des enfants. J’ai souvent été « moquée » par mes collègues de travail, mes connaissances, par mon impossibilité ne serait-ce qu’à prononcer le mot attribué à Cambronne ! Je passais pour une « coincée » alors que je n’étais que « bien éduquée » !!
    Les temps changent et si je trouve qu’il y a beaucoup plus de spontanéité aujourd’hui, moins de non dits, il y a aussi malheureusement un manque total d’éducation.
    Un juste milieu serait bien plus agréable.
    Merci de nous offrir ce retour en arrière avec de si jolies fleurs de style d’une autre époque.

    • Edmée dit :

      Je trouve aussi que ça va trop loin et qu’on a banalisé la colère verbale et sa force, et donc il faudra encore surenchérir je le crains… et finalement, si on ne contrôle pas son langage, on ne contrôle pas le reste non plus. Et ces jurons ou exclamations d’autrefois ont aujourd’hui un goût bien « châtié »…

  6. sandrinelag dit :

    J’avais une grand-tante qui disait: « Nom d’une pipe en bois! » (comme s’il y avait des pipes en fonte…). J’entendais souvent aussi : « recevoir une volée de bois vert » ou « une réprimande sur le coin de la figure ».
    J’aime beaucoup celle-ci aussi: « se trouver grosjean comme devant. »
    « Être en cheveux » était le comble de l’indiscipline pour une femme qui sortait dans la rue.
    Trouvé dans un vieux Littré pour « réprimander quelqu’un » : « lui chanter diablement sa gamme ».
    Quelle chouette langue, tout de même.

    • Edmée dit :

      Grosjean comme devant, oui! Ha haha! Et sortir en cheveux, l’horreur. Se faire sonner les cloches pour se faire réprimander et « chanter Marlborough » pour ne pas être écouté… Vrai que c’est riche!

  7. celestine dit :

    Ah…délicieux. Tu m’as rappelé « la ronde des jurons » de Georges Brassens.
    Nous nous amusons souvent, mon frère et moi (et notamment en voiture) de pratiquer la langue de Molière devant des chauffards ahuris. les traitants de faquins ou de farauds…
    Quelle joie de voir leur mine déconfite.
    baci e grazie pour ce billet jouissif.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Je dois dire que ce cher Capitaine Haddock avait donné le goût des insultes et jurons colorés… Baci sorellita, et contente de t’avoir fait sourire!

  8. celestine dit :

    Les traitant bien sûr ! quelle foutriquette je fais !

  9. kakushiken dit :

    Un vrai plaisir de redécouvrir la figure de style des « gens de la haute » et leur élocution châtiée…
    Ca change de « ceux d’en bas » y a pas à dire avec leurs « piche » et leurs crachats râcleux…
    Merci pour se voyage linguistique, ma chèère…
    😉

    • Edmée dit :

      Vrai que j’ai connu quelques jurons « d’en bas » aussi plutôt horribles mais qui faisaient nos délices, à Lovely Brunette mon frère et moi… Mais il s’agissait d’une personne grossière, ce qui n’avait rien à voir avec son milieux, car la plupart des gens « d’en bas’ que j’ai connus étaient précisément très polis…

  10. Alain dit :

    Certaines de ces expressions, jolies et imagées, ne me sont pas inconnues. Dans ma jeunesse, un professeur de science naturelle avait coutume de nous rendre les copies en ajoutant « à part un grelot dans la tête, je n’y vois pas grand chose d’autre ». Chez mon grand-père un homme qui divorçait « déterrait sa vie de célibataire ». La dernière, plus récente, à l’époque où je travaillais au Québec. « J’allais aux vues » quand je sortais pour voir un film. Bonne semaine Edmée.
    Et merci pour ces mots d’hier qui gardent, aujourd’hui encore, une certaine saveur.

  11. Florence dit :

    En effet !!!
    Je reconnais les expressions familiales !!!
    Bises !
    Gros bobos, peux pas en dire plus !
    Florence

  12. blogadrienne dit :

    bonne idée, ce répertoire des expressions familiales 🙂
    les jurons étaient absolument « not done » dans ma famille, mon grand-père se contentait d’un « milliard » et le seul qui osait aller plus loin était un de mes oncles, avec son « nondidjou » que je trouvais très rigolo mais qu’il était interdit de répéter 🙂

  13. anne7500 dit :

    Cyrano de Bergerac nous propose : « Faquin ! Butor de pied-plat ridicule ! » 😉

  14. Pierre dit :

    Ventre de biche ! que voila un jouissif billet !

    Je reconnais pas mal d’expressions employée par ma mère, qui n’était pas « de la haute société » mais qui avait reçu une « bonne éducation » et s’efforçait de nous la transmettre.

    Cette histoire de jurons me fait penser à la stupéfaction qui fût la mienne le jour ou j’entendis mon institutrice parler de « couenneries ». La similitude phonique avec une autre terme, que jamais elle n’aurait prononcé, me laissa perplexe. Je ne pus m’empêcher de penser qu’il s’agissait d’une sorte de dérivatif, tout comme « mer… credi » permet de contourner le fameux mot attribué à Cambronne, comme le rappelle Angedra plus haut.

    Je me souviens aussi du « Boudiou » méridonial, qui ne se prononce qu’avec l’accent adéquat.

    • Edmée dit :

      Ha ha! Couennerie. En Italien on transforme aussi pas mal de mots pour les dire sous couvert innocent. Cazzeruola! (Cazzo étant aussi raffiné que le célèbre Fuck). Ici ça ressemble à casserole. On a bien sur le Sapristi qui remplace Sacristie, et au Canada Tabarnak (ou par extension Tabarwette) est un tabernacle profané et déguisé…

  15. Armelle B. dit :

    Oui, ces expressions sont très amusantes et évoquent une région et également un milieu social. « Le polichinelle dans le tiroir » m’a toujours beaucoup amusée. Chez nous, il y avait le fameux … sacrebleu ! Et souvent … saperlipopette. D’autre part une autre expression : tiens mazette ! Ma mère ne supportait pas : mince alors ! Et mon père n’a jamais émis un juron de sa vie. Ma mère se plaisait à le choquer de temps à autre avec des …merde ou des… bigre. Papa s’écriait : Oh Janette ! Je riais sous cape.

    • Edmée dit :

      🙂 Janette… mais quelle coquine! Oui Sacrebleu et Saperlipopette aussi… et en Wallonie, pas un juron mais une exclamation aux vertus protectrices certainement : Djésus Maria djôseph!!!

  16. Françoise dit :

    Je ne connaissais pas toutes ces expressions, et je me suis vraiment amusée à les lire ! Merci, Edmée. 🙂
    Bon week-end à toi.

    • Edmée dit :

      Mais j’espère que tu as eu le plaisir d’en utiliser certaines 🙂 Il y en a tant en fait! Un tiroir sans polichinelle mais plein de surprises! Bon dimanche!

  17. marie leone Gaye dit :

    c’est toujours un plaisir voir comme tu reprends tout notre vocabulaire,utilise journellement dans nos familles et comme resonne dans ma tete l’elocution de telle ou telle personne

  18. bizak dit :

    Ces expressions assez fines et courtes, en disent peu pour comprendre tout, quand toutes les explications du monde n’arrivent qu’à engendrer des malentendus et des quiproquos. Saperlipopette ! et que dire de cette expression: » Excusez-moi de vous demander pardon », s’indignait Béru dans San Antonio.

  19. Carabarm dit :

    Nom dî Dchap, disait ma grand-mère pourtant bien née, et faut î nin assotî. Et ma mère  » ne me ramène pas un polichinelle »… D’où et comment, c’était le mystère.

  20. K dit :

    Comme tout cela est fruité et goûteux !

    Ventre saint gris, palsambleu
    et bon sang de bois !!!

  21. Pâques dit :

    J’ai bien ri !
    Une vieille gatte – ma maman aussi disait cela 🙂
    Paltoquet – bouffon – fausse vierge etc …

  22. Nadine dit :

    J’aime bien toutes ces expressions si imagées et j’apprécie de découvrir des expressions belges qui me sont inconnues.

  23. Margaret de Brouwer dit :

    Tante Louise…chère Bonne Maman!

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