Malade…

Oh ces jours que l’on passait au lit, au chaud, ou vacillants en robe de chambre, pâles comme des ectoplasmes.

On était « malade ».

Jan Steen - L'enfant malade

Jan Steen – L’enfant malade

Bien sûr que j’étais éteinte, et que mon énergie me permettait tout juste de tousser, éternuer, et me trainer à table, mes grosses et mal-aimées pantoufles à carreaux (les charentaises que je haïssais), achetées une pointure plus grandes pour que je puisse y grandir, m’épluchant les tendons d’Achille dans de méchants flop-flop.

Bien sûr aussi que parfois, j’avais même très mal : les otites m’adoraient, ainsi que les aphtes et les trachéites. Les otites étaient d’une cruauté aiguë, et je m’en souviens encore.

Mais aussi… je me faisais gâter, comme tout enfant malade. Je pouvais lire au lit, les merveilleuses aventures de Monsieur Lambique, Bob et Bobette. Je les avais toutes lues et relues, et ne m’en lassais pas. Je lisais depuis très jeune « des livres sans images » mais quand on est tout dolent, les images suffisent. On ouvrait le radiateur « à tout casser » dans ma chambre, faveur exceptionnelle puisqu’en général on n’y chauffait pas ou très peu. Mammy montait de temps en temps pour voir comment j’allais, et j’aimais le soin qu’elle mettait à ouvrir la porte sans bruit au cas où j’aurais dormi, et puis son ton gentil, sans anxiété exagérée, juste une douce sollicitude « comment ça va, ma Puce ? ». Elle m’apportait un jus d’orange, ou un thé, et hélas mon « cachet » (d’aspirine ou autre chose).

Pire, elle arrivait parfois avec le docteur, armé de sa petite lampe de poche en forme de chien lumineux et je devais dire Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaah, et puis tousser pendant qu’il écoutait le remue-ménage de mes bronches. Ou qu’il me persuadait que cet infâme sirop rose n’avait pas si mauvais goût et qu’il me fallait vraiment ouvrir la bouche en grand. Ou me tourner et offrir ma fesse rafraichie à l’éther à l’attention de cette redoutable seringue qu’il avait remplie sous mes yeux effarés.

Toute la normalité de la vie de l’enfant malade, en somme. Et à table je pouvais ne pas manger les carottes ou le céleri, l’important étant que je mange tout court. Il y avait une sorte de cessez-le-feu provisoire sur bien des points autrement incontournables.

Et quand j’allais mieux, je redoutais le retour de la santé, et forçais quelques quintes de toux mal imitées, assombrissait ma voix dans l’espoir de sembler encore enrouée, prenais l’air pitoyable de Marat dans sa baignoire après la visite de Charlotte. Mais Mammy connaissait sa fille, et c’était inutile. Dernier petit triomphe était celui du retour en classe, où la maîtresse me demandait si j’étais bien guérie et – là, c’était vraiment la ré-immersion ! – me signalait que mon amie machin-chouette avait gardé tous les devoirs  pour moi.

Il y avait toute une magie dans ces maux enfantins et annuels qu’on s’échangeait tous, comme les gommes et les porte-plumes…

Publicités

39 réflexions sur “Malade…

  1. celestine dit :

    C’est une bien douce nostalgie qui empreint ce billet, un temps révolu, les médecins ne se déplacent plus, on fait passer des heures aux enfants dans une salle d’attente surchauffée et saturée de miasmes, quand on ne les met pas à l’école « quand même » parce que bon, il y a le travail et on ne va quand même pas leur faire manquer la classe pour une rhino-pharyngite.
    Rester au lit quand tout s’agite autour de vous, c’était un plaisir subtil. Avoir maman pour soi tout(e) seul(e)…
    Merci pour ce souvenir qui va en réveiller plus d’un chez tes lecteurs, sorella
    ¸¸.•*¨*• ☆

  2. claudecolson dit :

    Eh oui, le corps d’enfant dolent de fièvre, maos la douce torpeur de la pièce surchauffée et la sollicitude de l’entourage, le fait de sortir de la routine… Tout un monde à jamais inoublié !

  3. claudecolson dit :

    « mais » et pas maos 🙂

  4. Seriakos dit :

    Bonjour Edmée,
    J’aime bien être malade, encore aujourd’hui, pourvu que ce soit bénin, et à condition que le sirop soit bon ! Sinon ça ne sert à rien !

  5. laurehadrien dit :

    Chez moi, pas de chauffage dans les chambres, alors j’avais droit à m’allonger au salon avec Tintin… Mais je n’étais pas souvent malade… Je me souviens d’une épidémie de scarlatine dont j’avais été la seule à échapper. Seule à l’école à être dorlotée par l’institutrice, c’était un autre type de délice !

    • Edmée dit :

      Mince alors, tout le contraire! Je n’ai pas eu la scarlatine, enfin je pense, mais j’ai eu la varicelle à 16 ans, j’ai encore des cicatrices. La coqueluche bien entendu, immédiatement partagée avec mon frère « pour que ce soit fait une fois pour toutes », et une réaction comateuse pour le vaccin contre la variole, qui m’a valu un mois en Suisse seule avec Lovely Brunette… J’avais gagné le jackpot!!!

  6. Armelle B. dit :

    Comme vous, j’ai adoré être malade, sauf les otites si douloureuses, qu’on vous perçait à vif…une horreur, surtout quand c’était une double otite. Mais comme nous étions bien au lit, l’hiver avec une banale bronchite, pas trop douloureuse, et que je faisais monter la température en frottant le thermomètre contre la couverture afin de prolonger ces moments de grâce où ma mère renonçait à son bridge ou à son concert pour rester auprès de moi. Nous jouions aux dames ou aux petits chevaux. Ce furent quelques-unes des meilleures journées de mon enfance. Merci Edmée, par ce joli texte, de me les rappeler.

    • Edmée dit :

      Je comprends aussi à présent combien c’étaient des jours meilleurs que les autres, de chouchoutage, de privilèges, de soins… sauf les otites comme vous, dont je garde un affreux souvenir!

  7. Angedra dit :

    Belle remontée en enfance avec ce doux souvenir un peu nostalgique. Maman était encore plus attentionnée ces jours de maladie (pas de grosses douleurs dans mes souvenirs), de simples rhumes, angines. Nous avions notre plateau au lit pour tous les repas, maman préférant nous éviter toute fatigue ! Sa main venait régulièrement se poser sur notre front en une douce caresse.
    Pour la chaleur, moins de soucis car le climat n’avait pas d’hiver au même sens qu’ici. Je crois que le plus grand plaisir de ces jours de maladie étaient d’être encore plus chouchoutée par toute la famille, frères et soeurs y compris (nous étions 5 enfants !).
    Merci pour ce retour en arrière. Mais même si le médecin ne se déplace plus, les attentions et les caresses de maman, papa ou mamie, sont toujours bien présentes pour rendre ces journées fiévreuses toujours très douces.

    • Edmée dit :

      La place la mieux éclairée pour que le docteur puisse voir la couleur de langue et gorge était.. le wc, près de la fenêtre de la salle de bain. Il s’y asseyait et je faisais aaaaaaaaaaaaah. Ce wc a toujours été appelé par la suite « la place docteur » 🙂

  8. sandrinelag dit :

    Et cette sensation étrange de journées inertes, silencieuses, hors du temps, dans le calme de la chambre alors que les copines étaient en classe. Il y avait comme un parfum d’interdit, de subversion à rester « légalement » à la maison à ne rien faire. Le plus transgressif pour moi était d’avoir l’autorisation de rester alitée, parce que malade, un jour de contrôle ou d’exposé… 🙂
    C’était un manquement absolu mais un manquement approuvé par les plus hautes autorités (parents, médecin, maîtresse). Cela me laissait une impression toujours bizarre, contradictoire.

    • Edmée dit :

      Mais oui… être malade donnait un statut spécial, on avait le droit de ne pas être soi, de se plaindre (un peu), de ne pas manger ceci ou cela, de manquer un jour de classe ou d’interro… Un délice, finalement, et je vois que tout le monde s’en souvient avec enchantement!!! 🙂

  9. Je n’avais que des crise d’acétone et comme j’étais malade comme un chien, je n’ai aucun souvenir douillet, vraiment. Ah oui, une varicelle vers 14 ans. Quelques jours au chaud mais bien trop peu…

  10. Les buvards sous les pieds, ça provoquait de la température, disait-on. J’ai tenté l’expérience mais rien à faire, j’étais bien trop solide.

    • Edmée dit :

      On était bêtes, hein! Une fille qui travaillait avec moi à Aix en Provence me disait qu’elle rêvait d’avoir des lunettes comme les autres filles de son école mais comme elle voyait bien ( 😉 ) elle se les frottait avec du safran pour que ses parents s’inquiètent 😀

  11. Damien dit :

    Il y avait les bonnes maladies et les méchantes. J’ai failli tomber dans les pommes lorsque je me suis vu dans le miroir avec ma rougeole. J’ai eu une très longue bronchite avec fièvre solaire et poumons en loque (et bonjour, la seringue). Comme je détestais l’école, j’abusais du tapotage de thermomètre, des quintes de toux atrabilaires et de mines alanguies. Ce côté transgressif me plongeait dans des joies immenses avec en bonus la légère anxiété de devoir rattraper les cours.

    • Edmée dit :

      Oui, on ne va pas s’attarder sur les méchantes qui n’avaient que les deux derniers jours d’agréable. Mais oui… c’était quand même un statut privilégié que d’être malade quelques jours. Avec comme tu dis le petit goût amer provoqué par l’idée qu’il faudrait « rattraper »…

  12. Pâques dit :

    Un doux souvenir pour moi aussi, j’avais droit à ( un petit lit) dans la salle à manger ( pas de chauffage dans les chambres) je pouvais lire, dormir, dessiner et manger ce que je voulais, surtout pas les légumes 🙂
    Chez nous le docteur vient encore à domicile, le pauvre, il est souvent fatigué, débordé, mais reste toujours d’une gentillesse exemplaire !

    • Edmée dit :

      Mon médecin de famille est venu aussi à domicile après que je me sois assommée au sol moi-même comme une grande (enfin ,j’avais une excuse, je m’étais évanouie… je ne devrais pas être aussi dure envers moi 🙂 ). Mais on se sentait si protégés quand ils passaient, au lieu que d’attendre dans une salle d’attente où tout le monde tousse et se mouche…

  13. colo dit :

    « me signalait que mon amie machin-chouette avait gardé tous les devoirs pour moi »…ah, oui, moi j’avais deux soeurs qui étaient chargées de me ramener les devoirs à la maison! Alors la douceur des petites gâteries était vite tempérée, hélas!;-))

  14. J’adore la phrase « l’air pitoyable de Marat dans sa baignoire après la visite de Charlotte » 🙂 Personnellement je n’ai jamais compris pourquoi je devais rester dans mon lit (la chambre n’était pas chauffée et il y avait des fleurs de givre aux vitres le matin ) alors qu’il aurait fait si bon à la cuisine près du gros poêle au feu de bois.

    • Edmée dit :

      🙂 J’ai toujours trouvé que Marat avait plus l’air malade que mort, or il était les deux…

      Ah si on ne chauffait pas ta chambre dans ces moments spéciaux, en effet on aurait pu te mettre à la cuisine… Mais en même temps, le remue-ménage d’une cuisine n’est pas vraiment adapté pour le repos, alors… bouillotte?

      • Exactement. C’était en fait un fer à repasser en fonte qu’on chauffait puis qu’on emballait de papier journal. C’était une autre époque, assurément. Je doute parfois de l’avoir connue.

      • Edmée dit :

        Moi c’était une bouteille de Bols 🙂 Et… j’ai repris ce souverain système, le préférant aux bouillottes made in China for gogos qui se percent…

  15. gazou dit :

    ^Je n’ai pas souvenir d’avoir été malade ni d’avoir manqué l’école… en te lisant , je le regrette

  16. Florence dit :

    Désolée d’avoir tardée à venir chère Edmée !
    Tu retraces bien l’ambiance d’une maison où il y a un enfant suffisamment malade pour garder le lit ou la chaleur de la chambre, mais pas trop pour devoir aller à l’hôpital. C’est vrai qu’à te lire, on aurait presqu’envie d’être un peu malade. J’ai peu connu ça, car je n’étais pas fragile de l’ORL, et les gros rhumes hivernaux ne m’empêchaient pas d’aller à l’école. Lorsque j’étais malade ce n’était pas drôle du tout et je n’en garde pas de « bons » petits souvenirs comme les tiens et j’avais hâte d’être guérie ! Oui, bien-sûr ma mère s’occupait de moi, et le gentil et dévoué docteur passait tous les jours…
    Maintenant, ne sois plus malade chère Edmée, car, qui s’occuperait de toi ?
    Gros bisous et bonne soirée dominicale !
    Florence

  17. Edmée dit :

    Tu as raison, on allait en classe avec notre rhume et plein de mouchoirs! Mais j’avais des otites annuelles, et bien entendu j’ai une une bonne partie des « maladies infantiles » en cours. Plus un coma (dont je n’ai aucun souvenir), de grosses chutes, etc… Mais l’hôpital est nettement moins agréable et en effet on a hâte de reprendre une vie normale!

    Bisous et bonne semaine, Florence…

  18. AlainX dit :

    Ah être malade !
    Le commentateur que tu lis, fut un grand spécialiste. Outre l’assistance naturelle de maîtresse nature, avec, angines, doubles otites aiguës avec arbre à cames en tête et percement de tympans, grippes, maux de ventres divers et variés, j’y allais de mes initiatives personnelles : faire chauffer le thermomètre sur le radiateur, manger du savon, manger de la terre, boire l’eau du caniveau… cela offrait des problèmes gastro-intestinaux qui prolongeaient délicieusement les jours de « ne pas aller à l’école ».
    J’ai même fait très fort, jusqu’au virus de la polio… c’est dire si je suis un spécialiste !
    Cela n’a pas changé grand-chose quant à la non-affection parentale. Au contraire j’énervais tout le monde à être tout le temps malade…
    Mais au moins je n’allais plus à l’école… que je vivais comme quelque chose de plus terrible qu’une prison avec tortures.

    Et quand je pense qu’il y en a qui regrettent leur enfance…

    • Edmée dit :

      Ce sont ceux qui y ont des choses à regretter, et ce n’est pas tout le monde bien entendu. Toi, en dehors des souffrances physiques (les vraies, celles que tu encourageais et puis cette fichue polio) et affectives, en effet je vois mal ce que tu irais repêcher dans ton enfance pour faire un come-back nostalgique…

      A vrai dire je ne regrette pas mon enfance, il est normal que les choses passent et changent, mais en y repensant (pas à tout…) je réalise que je thésaurisais des souvenirs pour plus tard. Les bons. Les autres… eh bien comme toi… je ne les fais pas remonter à la surface!

  19. Lauriza dit :

    J’ai eu je pense toutes les maladies infantiles classiques mais elles ne m’ont pas laissé de souvenirs impérissables. Ton texte m’a rappelé la sollicitude de maman qui prenait grand soin à ce que je ne souffre pas et dont la douceur paraissait plus grande. C’est vrai que je me sentais bien au chaud, mon lit étant près d’un poêle à charbon. Belle semaine Chère Edmée.

    • Edmée dit :

      Moi ce n’était pas la maladie – sauf pour les otites où j’avais si mal que je n’ai pu oublier – que pour, comme tu dis, la sollicitude bien appréciée, et le traitement de faveur 🙂

  20. bizak dit :

    Tu as une façon de dépeindre les petites épopées de ton enfance avec un tel développement et un bel enchaînement que c’est un véritable plaisir de te lire, Edmée. Je me disais que notre enfance avait eu tellement à pâtir avec les parents, mère, père, grand-mère, grand-père et qu’on avait toujours la préférence pour celui ou celle qui nous gâtait et nous évitait les remontrances quand un autre nous les promettait. Merci Edmée pour ce plaisir de te lire et de me faire remémorer mes espiègleries et turbulences qui étaient légions à ce qu’on me disait. Belle soirée Edmée

    • Edmée dit :

      Pendant qu’on la vit, notre enfance nous semble souvent une époque au cours de laquelle on esquive les remontrances, ruse pour ne pas se faire prendre, subit bien des choses désagréables – qui semblent du nanan en comparaison aux choses désagréables qui nous tombent dessus à l’âge adulte! Mais c’est quand elle est loin derrière qu’enfin on la savoure et en regarde le film avec beaucoup de tendresse pour ses acteurs!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s