Et bien plus tard… la moisson

Tant de petits semis qui pénètrent les sillons de nos vies sans que nous les sentions même tomber. Ils germent un jour en silence, presqu’une existence plus tard, les sillons semblant désormais trop craquelés par le gel ou la chaleur pour offrir quelque force que ce soit. Et pourtant…

Ces petites chansons que nous chantait une grand-mère, venues de son enfance et qu’il n’y a qu’avec nous qu’elle osait encore partager, ces gaies sottises (je pense au zim-zizim ma p’tite cousine, ma mère est une chipote, elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes de ma Lovely Brunette !), voici qu’un jour nous les apprenons à nos petits-enfants, qui sans jugement unissent voix et mimiques, mouvements de mains, aux nôtres – et à celle de cette douce grand-mère disparue. Puis ils deviennent trop grands, et oublient. Et longtemps après deviennent aussi des grands-parents qui enfin cueillent la chanson oubliée dans le sillon de la mémoire et la refont fleurir, de plus en plus belle au fur et à mesure qu’elle se démode car elle vient de  loin, de si loin, de tant de complicités au double visage de Janus : celui qui regarde vers un passé qui s’étend loin et celui qui contemple un avenir dont on ne voit le point d’arrivée.

Et ces récits au sujet de gens longtemps disparus du paysage familial, mais dont subsistent un mot célèbre, un acte d’héroïsme marquant, une mèche de cheveux dans un médaillon assortie d’une légende… Ce n’est que lorsque l’âge nous permet de nous poser que nous sentons la fierté d’abriter, peut—être, un peu de l’héritage génétique de ce héros, de cet insolent téméraire, de ce personnage aux teintes extraordinaires, de cette ravissante jeune femme aux yeux humides qui aima trop, bien trop.

Ces après-midis de cinéma hebdomadaires qu’une mère cinéphile vous « impose » (douce violence il faut le dire) et qui vous imprègnent tellement que cinquante ans plus tard, vous adorez le cinéma pour deux, elle et vous. Ces disques de jazz qui grattaient sur le phono La voix de son maître et dont la musique désormais évoque à jamais : au salon avec papa et mammy. Et vous aimez Louis Armstrong et on vous dit que depuis il y a eu Gene Krupa et que lui aussi est démodé, mais pour vous, ça… c’est pas le jazz au salon avec papa et mammy… et sans le savoir vous avez « appris » Bessie Smith, le scat, Le Queens et Flushing, New-York.

moissonsC’est la moisson du temps, du sens de la vie, des petites choses – ou plutôt, qui semblent petites mais sont essentielles – de la vie, du sang familial, de l’éternité qui se fait une vie après l’autre. C’est un éclair qui soudain nous dit : c’est précisément ici que tu devais être, avec ces générations devant et ces autres derrière, c’est ton identité et ta place.

Et cet éclair est aussi l’amour. L’amour complice des grands-mères, grands-pères, parents, oncles et tantes, proches de tous niveaux et tous calibres qui, nous le découvrons lors de cette riche moisson, ont tous soufflé sur notre vie avec bienveillance.

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45 réflexions sur “Et bien plus tard… la moisson

  1. laurehadrien dit :

    L’amour est indispensable pour qu’il y ait récolte.

  2. suzanne35blog dit :

    les souvenirs les plus insignifiants de notre enfance ressurgissent parfois comme des pierres précieuses…

  3. Françoise dit :

    J’ai quelques souvenirs d’avec mon grand-père maternel, qui venait passer deux mois à la maison pendant la période d’hiver. Je me souviens que j’adorais jouer aux dominos avec lui, j’avais 7 ans, et lui en avait 83, 84, je ne sais plus trop. J’ai connu ma grand-mère maternelle mais elle était une femme autoritaire et distante, je n’ai aucun souvenir passé avec elle. Quant à ma grand-mère maternelle, nous nous sommes juste croisées, puisque je suis née en juin, et qu’elle est morte en décembre de la même année. J’aurais aimé connaître mon grand-père maternel, qui semblait un homme bon et doux, mais il est mort bien des années avant que je ne naisse. Donc, pas énormément de souvenirs d’avec mes grands-parents mais j’espère bien que mes petits-enfants, en auront, eux, de leurs grands-parents, et de bons souvenirs ! 🙂
    Par contre, oui, j’ai de bons souvenirs passés avec mes parents, des oncles et tantes, et il m’arrive d’y repenser avec un sourire sur les lèvres. Une musique, un film, une anecdote, une recette…
    De toute façon, nous portons en nous une partie de toutes ces personnes, nous les avons en nous. Lorsqu’on y pense, c’est fabuleux ! Oui, tout est moisson, et tu l’exprimes joliment bien, Edmée. Merci. 🙂

    • Edmée dit :

      Oui c’est fabuleux. Je n’ai eu que deux grands-parents puisque les parents de mon père étaient morts avant son mariage (il était orphelin à 23 ans…). Mais sa mère a laissé des carnets, qu’elle a tenus depuis ses 15 ans jusqu’à sa mort à 50 ans. L’autre grand-mère était Edmée, celle qui m’a valu mon prénom, et ma foi, nous faisons des cakes ensemble, avec un peu de poils de chats 🙂

  4. Armelle B. dit :

    C’est ce passé qui nous a forgé et nous a fait ce que nous sommes : des passagers certes mais aussi des transmetteurs.

  5. blogadrienne dit :

    tu me fais rire, mes connaissances en musique « populaire » sont celles de mes grands-parents, les chansons des années 30 ou 40 que chantait mon grand-père, et le jazz américain de l’immédiat après-guerre qu’affectionnait mon père…

  6. Lauriza dit :

    Moissonnons, moissonnons les meilleures graines transmises par nos ancêtres. Les ensemencer c’est bien mais ensuite il faut savoir les cultiver, en prendre soin et pour les transmettre dire que ce sont les meilleures pour qu’elles se gardent de génération en génération le plus longtemps possible. Raconter la vie de nos ancêtres à nos descendants est la plus belle façon de montrer combien on les aimait et les petits en sont friands bien souvent ils disent :  » tu nous racontes encore ……. »

  7. anne7500 dit :

    Quand nous nous retrouvons entre cousins, le personnage de notre grand-père (pourtant assez terrible) ne cesse de hanter nos retrouvailles et nous rions beaucoup des anecdotes du passé, toujours bien vivantes. Oui, c’est une belle forme d’amour, pas romantique du tout mais solide. Merci pour ces beaux mots partagés.

  8. Dédé dit :

    Je me rappelle avec émotion de ma grand-mère qui me chantait entre autre: « La Suisse est belle ». Elle chantait un peu faux. Mon grand-père m’apprenait à faire des grimaces, ce qui faisait hurler ma mère. :-))
    Avec mon père, j’ai découvert la montagne et l’amour de l’ascension. Ma mère est un modèle de vertu et d’abnégation. De tous ceux-là et de tous les autres, j’ai retiré quelque chose de fort qui fait que je suis comme je suis aujourd’hui. Très belle page nostalgique mais qui nous enracine dans le passé et le présent, pour un meilleur futur.

  9. celestine dit :

    Un ravissant billet sur ces petites choses que l’on se transmets, comme des secrets de vie, des graines toujours prêtes à germer, et qui n’ont rien perdu de leur pouvoir fécondant. C’est beau comme un champ de blé.
    Beau comme ta joie dans ce champ plein de vie et d’espoir.
    Grazie sorellita, te lire est un bonheur
    ¸¸.•*¨*• ☆

  10. Angedra dit :

    Entièrement d’accord, l’amour qui a été planté en nous fait ce que nous sommes aujourd’hui. Et je vois déjà une belle récolte de ce que j’ai semé il y a 40 ans. Je suis sans doute bonne jardinière, puisque je continue à semer l’amour aujourd’hui chez mes petits enfants avec la bénédiction de mon fils !!
    Les graines de l’amour sont les plus résistantes au temps qui passe, elles se mettent parfois en hibernation lorsque nous disparaissons, mais elles repoussent de plus belle ensuite…

  11. Edmée dit :

    Oui, il y a parfois un peu de jachère et ça repart d’autant mieux 🙂

  12. bizak dit :

    Toute notre vie est faite de ces petites choses qui s’imprégnaient en nous, restent ancrées dans notre mémoire particulièrement celles datant de notre enfance. Aujourd’hui on les ressort pour revisiter notre mémoire qui fait un bond en arrière comme un besoin nécessaire pour continuer notre chemin.

  13. Pâques dit :

    En lisant ce joli billet, je me suis revue dans la cuisine assise près de mon grand-père, il y a bien longtemps, probablement qu’il me gardait, mes parents n’étaient pas là ni mon grand-frère. Il m’a chanté des chansons toute une après-midi et encore aujourd’hui je me souviens des paroles … Caroline, Caroline, mets tes petits souliers vernis, ta robe blanche du dimanche, et ton petit chapeau fleuri … Il faudra que j’aille voir sur you tube si cette chanson existe vraiment (je ne l’ai plus jamais entendue) …

    • Edmée dit :

      Et tu l’as donc retrouvée, ta chanson Caroline… Tu vois que ces chansons nous ont injecté la joie et la tendresse des grands-parents. Moi je n’ai jamais trouvé trace de zim-zizim ma p’tite cousine, ça a disparu sauf dans mon souvenir et je l’avais placé dans une de mes nouvelles aussi (treize, la mort)… 🙂

  14. sandrinelag dit :

    La transmission… Cela me fait penser à quelque chose:
    Nos longues chaînes familiales ne sont peut-être pas seulement génétiques. La transmission du bonheur, de l’esprit, du regard, de l’humour mais aussi du chagrin, des peurs, des conflits non résolus, des failles, se fait de génération en génération. Y-a-t-il transmission mémorielle via le sang, les cellules? Ou l’influence de nos ancêtres, comme dans les religions animistes, se fait-elle sentir dans nos vies par leur présence impalpable mais néanmoins réelle?
    C’est une question que je me pose depuis que je suis ado et que je n’ai pas encore tranchée…

    • Edmée dit :

      Moi en fait cette question a surgi également mais de manière plus récente. Force est de constater que dans ma famille côté maternel il y a un gêne méchant, qui se manifeste par des rancoeurs, de la jalousie et des appropriations de biens malhonnêtes « justifiées » par des vols imaginaires mais qui, dans leur esprit, sont réels puisqu’ils ne peuvent concevoir que les autres ne fonctionnent pas comme eux. Ils sont trois, à des générations différentes. Mais le « mal’ est tout à fait le même. Ils ont tous du sang commun, mais n’ont pas été élevés dans cette atmosphère…

      Bien entendu, je ne pense pas qu’il y ait eu une malédiction qui ne leur ait donné aucun choix, mais plutôt qu’ils ont développé ce côté malsain qui aurait pu être mieux tenu sous contrôle s’ils avaient été plus forts, ou avec un conjoint plus honnête, ou plus heureux de vivre, qui aurait alors développé d’autres aspects. Je ne sais de quel aïeul ça nous est arrivé, mais oui, dans ce cas… certains de ses gènes se perpétuent (hélas 🙂 )

      Et en effet, comme toi je constate aussi que l’ambiance du bonheur; du rire, ou des conflits perpétuel semblent se succéder dans des branches de familles aussi…

  15. Florence dit :

    Juste un petit coucou !
    Très heureuse de me retrouver ici !
    Merci pour tout !
    Nous allons du mieux possible compte tenu des circonstances.
    A bientôt j’espère !
    Bises bretonnes !
    Florence

    • Edmée dit :

      Oh chère Florence, je suis ravie de te retrouver et surtout de savoir que, même si ce n’est pas facile, vous allez bien tous les deux! Gros bisous amicaux!

  16. Colo dit :

    Ce billet que j’ai lu hier, j’y reviens ce soir avec plein de chansons, comptines, histoires de ma jeunesse. Certaines transmises à mes enfants, ce qui est très rigolo car ils sont espagnols, parlent plutôt bien le français, avec un peu d’accent d’ici, mais les histoires et chansons mi-wallonnes de mon enfance…et bien, ils y mettent l’accent ad hoc!
    Comme quoi, tu as mille fois raison! Merci!

    • Edmée dit :

      Que c’est bon de lire ça… Bien sûr les chansons entrent profondément dans la mémoire, et restent accrochées à des images, des moment précis, des sensations de joie partagée… Je trouve ça fabuleux d’imaginer des petits Espagnols qui chantent en wallon!!!

  17. Nicole Giroud dit :

    Nostalgie douce que ces briques d’amour qui nous construisent et que l’on transmet à notre tour, tu as si merveilleusement décrit cela, Edmée! Ce talent de restituer des petites choses ou des souvenirs qui touchent au coeur beaucoup de monde, cet art du mot juste, ta petite musique si personnelle touche à l’universel.

    • Edmée dit :

      C’est que de plus en plus des gens « de ma génération » me parlent de petites choses de ce type qu’ils partageaient avec grands-parents et autres, et chaque fois ça génère une telle joie, et une forte envie de semer aussi dans le souvenir des enfants de leur entourage proche, alors l’importance de tout ça a été évidente. On ne fait, après tout… qu’un pas à la fois! On apprend un âge à la fois 🙂

  18. gazou dit :

    Comme c’est bon tous ces souvenirs pleins de tendresse qui reviennent en notre mémoire

  19. claudecolson dit :

    Cela vient contredire ce joli texte chanté par Mouloudji, qui a raison aussi vu l’angle qu’i adopte :

  20. J’aime beaucoup ta conclusion à laquelle j’adhère à 100%. Ayant encore la chance d’avoir mes grands-parents maternels (87 ans et 86 ans dans quelques jours) qui habitent à 3km de chez moi, ton billet me parle évidemment. Je repense aussi à la lecture de ton livre « Journal d’une Verviétoise des Boulevards » qui est mon préféré parmi tes ouvrages que j’ai lus.

    Et la photo est très jolie! Où a-t-elle été prise? Bonne semaine.

    P.S. Visite royale à Verviers dans quelques jours si çà t’intéresse…

    • Edmée dit :

      Aaah merci de me le dire, je vais à Verviers ce mercredi mais y retournerai si je le peux pour la visite royale!

      La photo est prise en Normandie, à Cesny-Bois-Halbout près de chez mon amie.

      Et oui tu as de la chance d’avoir encore tes chers grands parents!!!!

  21. C’est vrai que j’ai connu tous ces instants de transmission, par ma grand-mère, une grand-tante et d’autres membres de la famille. Ceci dit je suis en train de me demander ce que moi je pourrais transmettre à mes neveux. La vie n’est plus la même, le week-end ces charmants enfants vont dans les Académies, les groupes de scouts etc etc etc …

    • Edmée dit :

      Ah les tantes ne sont point comme les mère-grands 🙂 Moi je me rends compte que je mets beaucoup dans ce que j’écris, mais en même temps ça se prête mieux, je pense, à ce que j’écris qu’à ce que tu écris. Mais nous ferons venir à nous les petits enfants, comme Jésus, en les attirant avec des bonbons virtuels… sur leur smartphone 😀

  22. Philippe D dit :

    Je n’ai pas récolté grand-chose étant donné que je n’ai pas connu mes grands-parents. Je sais juste ce que mes parents m’ont raconté…
    Bonne semaine.

    • Edmée dit :

      C’est toujours un désavantage… Puisqu’il manque un maillon, en quelque sorte. Mais pour dire la vérité, je sais la plus grande part par ma mère, à qui sa mère avait raconté son enfance, ou des faits particuliers. Bien sûr, beaucoup se perd en cours de route, mais il reste toujours quelque chose!

      Bonne semaine à toi aussi!

  23. Tania dit :

    Comme tu le dis, ce n’est pas pareil quand on n’est que tante ou grand-tante. Mais la transmission connaît mille et une voies.

    • Edmée dit :

      Je pense aussi… moi je parle beaucoup à mes nièces de la famille, même de la famille de ma mère (elles sont filles de ma demi-soeur, donc une demi filiation n’est pas la même 🙂 ) au point qu’elles chérissent aussi des objets me venant de ma mère, ce qui m’enchante puisque je n’ai pas d’enfants, et aime laisser des objets inanimés mais chargés d’histoire, et donc très vivants…

  24. Alain dit :

    Si devais classer tes articles par préférence, celui aurait une place de choix tant il me renvoie à de doux souvenirs. Ceux de ma tante en particulier. Au moment des vendanges, elle faisait des pastis (spécialités landaises) dont elle pétrissait la pâte sur de grandes tables en bois. Elle souriait tout le temps et fredonnait un refrain bien à elle qui variait en fonction de sa constante bonne humeur. Elle donnait, par sa joie communicative du bonheur à tous ceux qui avaient la chance de la côtoyer. Un peu comme toi avec tes pages hebdomadaires. Bonne fin de semaine Edmée.

    • Edmée dit :

      Merci Alain. Oui je vois très bien ce que tu veux dire, et ces heures qui autrefois semblaient banales apportent aujourd’hui tous leurs trésors de bonté, bonne humeur, et ont enfoncé leurs racines en nous…

      A toi aussi bonne fin de semaine cher Alain!

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