Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

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24 réflexions sur “Des voix, des gestes, des souvenirs…

  1. claudecolson dit :

    Plaisir de te lire , Edmée, comme toujours : d’abord tu as ravi l’adorateur de chats, puis comme c’est bien de nous rappeler que la mémoire peut aussi faire revivre le meilleur.
    Une fois j’avais écrit dans l’un de mes poèmes : Au lac d’amour/comme toujours/suis allé de plein gré/ m’engeôler/ au piège de la mémoire/qui à la fois distille/et le poison et l’espoir.

    • Edmée dit :

      Ah comme c’était bien dit… un piège auquel on succombe en silence et méditation, et où on rencontre en effet poisons et espoirs…

  2. Nadine dit :

    En ce moment, j’ai trois chats à la maison : Chaussette et les chats de mes fils, un vrai bonheur !

    • Edmée dit :

      Oh je sais… Je n’ai pas de chats pour l’instant, ma bonne Fifi étant partie il y a deux ans maintenant, et tous ces ronrons et douceurs me manquent…

  3. anne7500 dit :

    Mon Arsouille, hélas parti trop tôt, sautait sur le lit avec la grâce d’un éléphant et m’enfonçait délicatement une griffe dans la joue ou dans un bout de peau qui dépassait de la couette. Ca s’accompagnait bien sûr d’un miaulement déchirant dans les oreilles. Il était quand même un peu moins matinal que te chats 😉 Mon grand-père avait encoredes disques emballés dans du papier brun… Et c’est drôle, une de mes copines adore les versions en langues étrangères de comédies musicales (langues un peu improbables ? exotiques ? comme le croate ou le néerlandais pur jus)

    • Edmée dit :

      Tu vois qu’on a tous et toutes des souvenirs qui crient « moi aussi »! Ces fameux vieux disques, avec leur pochette brune, et les « phonographes » à manivelle. Nous en avions deux (je présume celui de mon père et celui de ma mère jeune fille…)… et plein de disques très gais et gémissant ay ay ay…

  4. sandrinelag dit :

    Superbe évocation qui sent bon l’exotisme et le petit matin frais, les rites, la famille, les racines et l’amour des horizons lointains. Quant à « Ederlezi », ce somptueux chant gitan « remasterisé » par l’excellent Bregovic, c’est une véritable volute d’évasion dans les Balkans de nos rêves. Et ces films de famille en Super 8, jaunis, abîmés, tressautant sur l’écran, des bouffées d’émotion pure! En te lisant, on est heureux avec une larme au coin de l’oeil… 😉

    • Edmée dit :

      Suite à une sordide dispute de famille (dont le mobile est l’argent, faut-il le dire? 😉 ) je n’ai pas un seul des films Super 8 que mon père a fait de notre enfance. Je ne les ai même pas vus! Ni une seule de mes photos de classe… Pour moi ces pertes sont majeures en regard du chapitre « argent », et c’est sur ce point que j’ai choisi de fermer la porte à jamais.
      Toutes ces choses en racontent tellement d’autres…

  5. charef dit :

    Comme toujours tu décris la beauté des choses simples qui t’entourent comme un conte qu’on n’a pas envie qu’il s’achève. Merci pour ce joli partage.

  6. PHILIPPE D dit :

    Ta boite à souvenirs étaient vraiment pleine à ras-bord lorsque tu es revenue des USA. Tu l’ouvres pour nous de temps en temps et on aime ça. Je ne savais pas que tu étais une « madame à chats »…

  7. Zoé Valy dit :

    Je te lis et je t’imagine Edmée ! Les souvenirs font partie de notre présent et la présence d’animaux, de nature, de musique … occupe une place particulière dans nos vies. Je ne sais pas toi mais je me rappelle facilement les beaux souvenirs et j’oublie les mauvais. C’est pareil pour les prénoms. J’oublie les personnes toxiques de ma vie et je ne retiens que les positives ! La mémoire est sélective. Amitiés de Lily ma tendre chienne et de moi-même.

  8. Edmée dit :

    Je me souviens de tout mais ne m’arrête plus que par mégarde sur les mauvais souvenirs. Une fois souffrir est plus qu’assez 🙂

  9. Alain dit :

    Quelle belle page !

    Tout m’enchante, ces animaux, cette nature, mais aussi cette odeur d’un café fort qui s’envole au travers de tes mots. La voix de Teresa De Sio, les chansons de Paolo Conte, celles de Goran Bregovic ou bien encore le talent tout particulier de Schnuckenack Reinhardt, associé à son destin hors norme.

    Tout ceci représente, pour moi, la maison idéale. Celle qui aurait pu être ma maison du bonheur. Tu as raison, à l’époque « on écoutait des disques ». Aujourd’hui on met un CD.

    Un autre point commun chère Edmée. L’Argentine !

    Merci pour ces beaux souvenirs. C’est toujours un régal de te lire. Une chance aussi. Celle qui laisse notre pensée voler vers un ailleurs enchanteur.

    • Edmée dit :

      Ah l’Argentine, que je n’ai connue que par disques, souvenirs interposés et les espoirs de départ de Lovely Brunette. J’ai dans ma chambre à coucher deux petits cadres que mon papounet nous avait rapportés d’Argentine, avec un gaucho à cheval et l’autre un gaucho qui fait le brasado… Tout un rêve…

  10. Françoise dit :

    J »aime bien lorsque tu nous racontes et que tu nous emmènes avec toi au pays de tous tes jolis souvenirs, Edmée ! Merci pour cette jolie balade. 🙂
    Belle fin de dimanche. Bisous.

  11. gazou dit :

    J’aime t’entendre égrener tes souvenirs et tu as raison , il faut garder les bons et oublier les autres

    • Edmée dit :

      On choisit ainsi la couleur de sa vie. L’album des mauvais souvenirs, si trop souvent consulté, assombrit tout, conservant toute sa force au venin du passé, voutant coeurs et corps. L’autre album, ma foi, on connaît tout le bien qu’il fait! 🙂

  12. blogadrienne dit :

    oh qu’il sent bon ,ce billet 🙂
    quel plaisir de le lire, quels voyages tu nous fais faire!

  13. Célestine dit :

    Ravie de découvrir cette belle tranche de vie, gorgée de plaisir comme une tranche napolitaine.
    J’aime quand tu ouvres délicatement la boîte à souvenir au parfum de naphtaline chère aux armoires d’antan.
    Le phonographe grésille et le temps d’un billet, on se retrouve dans une autre époque, magie de l’uchronie d’internet
    baci sorella
    ¸¸.•*¨*• ☆

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