Little Saigon, Montclair, NJ

Little Saigon était un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau à Montclair, New Jersey. Comme alternative il y avait Popeye’s (des morceaux de poulet panés et frits servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du Carrefour sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je voulais manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirigeais.

Je commandais toujours la même chose : des Summer rolls quand il faisait chaud et des Springs rolls quand il faisait froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux étaient sans beauté : deux grands pièces rectangulaires avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaillait là où les chaises s’étaient appuyées, un vieux comptoir de bar de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détachait et dansait avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L’habituel calendrier dont les pages se recroquevillaient au fil des mois. Un paravent de papier ciré cachait la cuisine.

Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détendait toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les tableaux bon marché en relief, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je venais pour un take-out que je mangeais au bureau, je m’asseyais pour attendre ma commande et le patron m’apportait en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Puis sa femme suivait avec une surprise : ce qu’ils allaient manger, eux.

C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures (explication de madame bien entendu) ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différentes. Je découvrais, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demandait avec fierté : how is that, huh ? Et il se rengorgeait à mon mmmh mmmh. Et oui, c’était excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui faisait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel où s’étiolent les offrandes du jour, je savourais et écoutais la musique.

Et quelle musique !

Un pot-pourri où se bousculaient Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier blanc !!! Partout ailleurs ça m’aurait fait froncer la bouche, mais ici, ça ajoutait au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard était la nostalgie du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’avait dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il était fier de cette ère jamais connue autrement que par les souvenirs paternels. Et l’amour qu’il portait à son père se chantait en français. Lui, il parlait l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il souriait avec un amusement réel quand il me disait merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissaient la petite Saigon de leurs auras, et seuls sans doute les divinités de l’autel les connaissaient toutes.

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44 réflexions sur “Little Saigon, Montclair, NJ

  1. Dédé dit :

    En te lisant, j’ai l’impression de manger et je sens tous ces goûts qui s’entremêlent. Parfois, il n’y a pas besoin d’avoir un décor luxueux pour apprécier et se délecter de ce qui se trouve dans l’assiette. Pour avoir mangé dans quelques restaurants gastronomiques, je ne me sens jamais à ma place. L’ambiance est trop guindé, le service trop empressé et il manque cette chaleur de l’hôte que tu décris si bien.

    Merci pour ce partage et cette pause déjeuner ma foi un peu avant l’heure. Mais c’était un régal.
    Je t’embrasse et te souhaite une belle fin de semaine.

  2. Armelle B. dit :

    On savoure avec vous ces souvenirs si joliment contés. On sent le parfum particulier des mets et surtout cette ambiance touchante et surannée.

    • Edmée dit :

      Je sais que j’ai fait une incursion brève mais intense dans une « poche » de vie qui ne se renouvellera pas, mais a laissé sa trace… un peu comme quand on a rêvé et qu’on se dit « pourtant… ça semblait réel! »

  3. sandrinelag dit :

    Totalement fan de cuisine vietnamienne, j’ai savouré ton texte dans les moindres détails. Les saveurs, la finesse, la complémentarité des mets, les ingrédients non identifiés mais qui charment le palais, la douceur du thé au jasmin passent parfaitement par tes mots et excitent mes papilles. Tu m’as donné grand faim de Phô et de BunBo…
    Et la déco, toujours pareille, commandée chez l’unique fournisseur de l’époque qui livrait à toute la communauté ses chaises en tissu recouvertes de plastique, ses plateaux tournants, ses paysages animés branchés sur secteur. Et la musique kitschissime servie en boucle où il est toujours question d’amour impossible chantée par une voix sirupeuse ou exagérément affectée!
    Non vraiment, j’adore. Merci.

  4. laurehadrien dit :

    Eh bien! lire cela donne envie de manger vietnamien, à l’heure du déjeuner en plus !….

  5. Adèle Girard dit :

    J’ai cru y être aussi. Tu est une magicienne des mots!

  6. Ofili Citae dit :

    J’ aime beaucoup. Amitiés.

  7. blogadrienne dit :

    merveilleusement décrit, on voit, on goûte, on sent, on respire l’ambiance du Little Saigon 🙂

    • Edmée dit :

      Comme tu vois… un petit restaurant qu’on ne peut oublier parce que je faisais un peu partie des « vrais contacts »… et ça, ça n’a pas de prix. Et ce qu’ils me faisaient goûter était doublement divin à cause de ça!

  8. Françoise dit :

    L’ambiance, les petits mots, les sourires, contribuent fortement à la saveur des plats que l’on nous sert. Et tu l’exprimes parfaitement bien, Edmée. 🙂

    • Edmée dit :

      C’était la gentillesse qui faisait tout… les lieux n’avaient rien de vraiment beau, mais il y avait la volonté de plaire aux yeux aussi, et j’aimais cet autel, les chansons ringardes, et la nourriture toujours délicieuse!

  9. colo dit :

    La laideur des lieux importe si peu quand ils sont garnis de sourires, d’attentions, de saveurs et bonnes odeurs!
    Miam.

    • Edmée dit :

      Eh bien je pourrais dire sans mentir que c’est un des endroits où j’ai le mieux mangé, mais surtout ce qu’ils me donnaient en cadeau, pour me faire découvrir. Succulent…

  10. Et bien, figure-toi que je n’ai jamais mangé vietnamien (chinois, indien, japonais, oui mais vietnamien, non). Tu en as à me conseiller en Belgique? Pas de souci au New Jersey avec les événements climatiques malheureux de ces derniers jours? As-tu des nouvelles de Marie-Madeleine et Delphine dont le blog est à l’arrêt? Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      En Belgique je n’en connais pas, il y a paraît-il un très bon thai près de chez moi, et ma belle-soeur étant thai, j’adore ça aussi… Pas de nouvelles de Marie-Madeleine, je pense qu’elle a abandonné son blog, comme Delphine d’ailleurs… mais le mari de Delphine commente sur mon facebook de temps à autre 🙂

  11. gazou dit :

    Rien que de te lire, on se régale…Merci Edmée !

  12. Damien dit :

    J’ai habité six ans au Vietnam. Celui qui n’a pas mangé dans les rues grouillantes d’Hanoi, de Hué ou de Saigon, assis sur des minuscules tabourets en plastique, entre motos fumantes et fumées d’encens, des mets aussi mystérieux que succulents à loupé une des merveilles du monde.

  13. bizak dit :

    Le bonheur, il se trouve là où les cœurs se reconnaissent.On peut investir des millions ou des milliards dans un lieu, on n’obtient pas forcément la chaleur attendue si le coeur n’y est pas, dans l’amour des choses, l’amour de vivre, la simplicité dans le faire, tous ces ingrédients qui créent de l’humanité, la joie, la bienséance. Et ce restaurant en vaut des milliards pour ses petites choses qui ne s’achètent pas et qu’on trouve seulement dans le coeur des hommes et des femmes. Merci pour ce bout d’histoire qui me ravit. Bise Edmée

    • Edmée dit :

      Voilà, tu as mis le doigt dessus. Ce restaurant contenait leurs souvenirs, leur avenir, leur savoir-faire et toute leur chaleur… Comme ce temple transportable, le restaurant était, lui, le temple de tout ce qu’ils étaient; C’est ainsi que c’était si bon!

  14. Célestine dit :

    Jolie promenade dans tes nostalgies douces, Edmée.
    Tous ces mets n’étaient pas forcément très diététiques au sens que l’on donne désormais à ce mot, mais ils étaient confectionnés avec amour sans doute, et la chaleur du lieu faisait oublier le trop de sucre ou de gras.
    Baci sorellita
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      J’avais cessé de me demander ce que c’était, ce qui ajoutait au plaisir… et c’était délicieux. Certainement plus diététique que ce qu’on mangeait chez Roberto’s Pizza ou Popeye’s de toute façon. Et enrobé de coeur et gentillesse…

      Baci !

  15. angedra dit :

    Bien souvent nous donnons aux aliments le goût de nos émotions, même si parfois les mets ne sont pas les plus extraordinaires, nous, nous leur trouvons une saveur « spéciale ».
    C’est exactement ce que ton menu nous transmettent … des souvenirs savoureux…
    Très beau dimanche chez toi

  16. Philippe D dit :

    C’est vrai que dans les restaurants asiatiques on ne sait pas toujours ce qu’on mange ! Nous ne mangerons pas de summer rolls aujourd’hui, mais peut-être un morceau de gâteau pour ton anniversaire ! Bon anniversaire, Edmée !

  17. Nicole Giroud dit :

    Quelle admirable conclusion pleine de poésie, avec une touche poignante de nostalgie et de tendresse, éléments mêlés, fondus dans la tendresse humaine.
    Merci, gente dame!

  18. Binh An dit :

    Je suis très ému de te lire ton texte et les commentaires. Vous êtes gentils et généreux. Merci.
    (pour une raison très spéciale, j’ai du changer l’adresse de mon site. La nouvelle est indiquée ci dessous)

    • Edmée dit :

      Eh bien j’ai justement cherché ton site en vain en effet… ravie de le retrouver.

      Et oui, j’imagine que ce billet te touche plus particulièrement. Personne n’est gentil, (pas de méchants non plus, bien entendu!) mais voilà… c’est sans aucun doute le ressenti général.

      Nous avons été conquis en silence, par le ventre, et puis par la dignité, la foi dans la vie… et donc bien entendu… ceux d’entre nous qui ont non pas la même culture mais le même diapason ont accepté de chanter (autour de la table, avec les fumets et beaucoup de sourires…)

  19. Pâques dit :

    Tu as le don de nous transporter avec toi dans ce lieu magique et chaleureux.
    Le cadre, l’atmosphère, la musique, le sourire des patrons et cette merveilleuse cuisine que l’on a envie de découvrir…

  20. Florence dit :

    Coucou chère Edmée !
    Tu nous conduits bien loin de notre vie quotidienne, dans cette Amérique qui a fait et fait encore rêver beaucoup d’insatisfaits ou d’aventuriers… Ton histoire est exotique à souhait !
    Bonnes bises bretonnes chère amie !
    Florence

  21. Alain dit :

    Ces souvenirs ouvrent l’appétit et donnent leurs lettres de noblesse à la simplicité au vrai, au goût et au bon.
    J’aurais bien aimé t’accompagner dans cet endroit. Tous tes mots font ressurgir des odeurs alléchantes.
    Quant à la musique il m’aurait été facile de t’entraîner dans l’un de mes endroits de prédilection pendant ma vie parisienne. Elle était quasiment la même, seul le décor changeait. Mais les souvenirs sont à peu près identiques.

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