Ah, toutes ces portes…

Ces portes que l’on referme…

Sur un jeune homme qui nous a raccompagnée une première fois à la maison et va repartir dans la nuit qui vire au petit matin, emportant, on l’espère, ce trop-plein de nous deux qui lui fera trouver le temps long avant demain. On la ferme tout doucement, cette porte, pour qu’aucun bruit ne flétrisse l’enchantement. On en caresse le montant qui a la chaleur d’une joue, d’un cou, imaginant sa silhouette qui réintègre la voiture, que l’on entend démarrer comme un soupir qui s’éloigne, tandis qu’enfin on comprend : il m’aime, je l’ai senti. Il  reviendra demain. Ou il m’appellera. Et c’est en l’attendant déjà que l’on monte les marches qui trahiront ce retour bien tardif à l’oreille d’une mère qui ne dort que d’un œil, et sent passer un peu d’amour sous sa porte….

Sur un enfant qui babille dans le soir de son petit lit, souriant au bonheur de vivre, conscient de ce  lien qui fait que maman surgira au cœur de la nuit, au cœur du silence, au cœur de son moment d’angoisse s’il survient. Que maman maintient toutes les peurs et larmes par la simple force des battements de son coeur…

Sur quelqu’un qui ne reviendra pas, et dont l’image du dos qui s’éloigne, raidi par le besoin de ne rien trahir, nous brise le cœur en une douloureuse marée. On reste appuyé sur le bois qui fait frontière, aussi vide qu’un gant égaré, et un chapitre de vie entière se met à saigner…

Sur la chambre d’une mère mourante dont la bouche lasse a esquissé un baiser ultime, à peine vivant encore, et pourtant sucré de ces mots qui seront le miel du souvenir « je t’aime… et ce sera désormais ailleurs et autrement, mais ce sera ! »…

Sur une maison que l’on a vidée, qui n’est plus à nous, et qui pourtant restera toujours la maison, coffre aux fantômes, souvenirs, secrets, incessants relents du passé…

Sur la chambre qu’un père a quittée pour passer dans cet autre monde dont nous ne savons rien, quelques objets parlant de lui l’habitant encore, inutiles et si précieux soudain, et le téléphone dont on formera, de chez soi, le numéro pour encore entendre résonner la sonnerie chez lui, un jour, une semaine de plus …

Sur l’amour que l’on va isoler avec nous, pour un peu, dans une chambre qui en verra toutes les teintes et en entendra tous les bruits de paupières ou de lèvres. Même ce qui se dira sans bruit claquera comme un envol de colombes. La porte se ferme sur le reste du monde, le reste de la vie, tout s’évanouit de l’autre côté pour n’avoir plus de réel et tangible que nous, du bon côté de la porte…

Publicités

48 réflexions sur “Ah, toutes ces portes…

  1. elleboudta dit :

    J’aime bien!

  2. Adèle Girard dit :

    Un texte tout en douceur, en tendresse, subtil et délicat.

  3. Une porte qui se referme et tellement d’autres qui s’ouvrent, je me focalise sur celles-là. Un très beau texte.

    • jeanlouisgillessen dit :

       » … je me focalise sur celles-là.  » Sourire, je te reconnais bien-là, Casquette bondissante. C’est aussi que tu n’es pas encore suffisamment … âgée (re-rires°).

      • Edmée dit :

        L’âge ne nous protège pas de préférer les portes qui font sourire à celles qui laissent des larmes… Mais l’âge nous en fait fermer de toutes les sortes!

    • Edmée dit :

      Tu as raison, on préfère de loin celles qui se ferment sur un bonheur pour le garder. Mais on n’a pas toujours le choix 😉

      • jeanlouisgillessen dit :

        Je vous rejoins toutes les deux, amies. Edmée tout particulièrement dans « … Mais l’âge nous en fait fermer de toutes les sortes! « . Et sourire.

  4. Les vieilles portes, qui grincent un peu quand on les ouvre et qu’ont poussées avant nous des ancêtres que nous n’avons pas connus.

    La porte qui se ferme, quand nous venons demander de l’aide ou au contraire celle derrière laquelle nous attend, on le sait, la personne aimée.

    Portes en bois, douces au toucher ou portes métalliques, froides comme l’habitant du logis.

    Portes mangées par les intempéries, qui ne protègent plus rien, et qui renvoient au temps de notre enfance, quand elles gardaient jalousement l’accès à des lieux interdits.

    • Edmée dit :

      Oui Jean-François, je constate que toi aussi tu as poussé et fermé bien des portes… et ce n’est pas fini… Celles derrière lesquelles se trouvent les personnes aimées et aimantes sont de loin les plus merveilleuses à ouvrir!

  5. jeanlouisgillessen dit :

    Tellement vrai. Ressentis où chacun peut s’y retrouver, revivre des souvenirs qui parsèment une vie profondément. Merci pour ce texte émouvant, Edmée.

  6. blogadrienne dit :

    comme c’est joliment et finement dit, tout cela!

  7. La Baladine dit :

    C’est émouvant, délicatement tissé de souvenirs doux. On entend, on sent, on ressent; tu nous emmènes…
    (((J’y pense et je me rends compte que mes souvenirs sont plutôt liés aux fenêtres qu’aux portes… A cause de la vue sur l’extérieur sans doute, je suis une nomade dans l’âme)))

    • Edmée dit :

      J’ai vécu en nomade mais la maison de mon enfance a enfermé mes racines, je m’en rends de plus en plus compte : j’écris beaucoup au sujet des maisons, des secrets qu’elles connaissent, des vies qu’elles abritent 🙂

  8. Pierre dit :

    C’est très joliment écrit. En lisant j’ai senti de douces résonances…

  9. charef dit :

    J’aime beaucoup tes portes qui se ferme avec douceurs. J’aime tes portes qui ne grincent pas. J’aime tes portes protectrices. J’aime tes portes qui préservent la vie et l’amour qui accompagne la vie. J’aime ton amitié et ses murmures. Merci Edmée.

  10. K dit :

    Belle entrée que les portes pour ce texte qui est évoque moments, situations,émotions…

  11. SPL dit :

    Un texte universel, atemporel. Je crois bien que tous les humains du monde entier ont ressenti exactement la même chose dans les mêmes situations, avec les mêmes portes, depuis que les portes existent. 🙂

  12. Armelle B. dit :

    Très beau texte, Edmée.

  13. angedra dit :

    Que dire de plus ! Tout est là dans ce très beau texte qui nous entoure de douceur, de beaux sentiments.
    Certaines portes cependant doivent savoir rester ouvertes… si il y avait certains retours …
    Merci

  14. Célestine dit :

    Ah…la symbolique des portes…
    Il y a celles que l’on referme sur des pans de notre vie qu’on laisse définitivement derrière nous, et ça fait un bien fou…
    Celle du père m’a bien sûr beaucoup touchée. Mais bizarrement, je le sens là, comme si la porte n’était pas vraiment fermée.
    Merci pour ce beau texte
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      La porte n’est pas vraiment fermée, non, je sais ce que tu veux dire. Mais pour cause de dispute familiale assez sordide je n’arrive pas à fermer la porte de mon deuil, surtout… Il me semble que mon papounet ne peut pas encore « reposer en paix » tant que ça n’est pas réglé et que je puisse me rouler de plaisir dans les souvenirs et la conscience que j’ai eu des parents formidables, et qu’ils reposent en paix!

      Baci sorellita….

  15. Alain dit :

    Superbe page. Touché en plein cœur.
    Ces portes qui se ferment et laisseront un vide immense. Celles d’un hôpital par exemple. Le « tac tac » définitif de deux battants qui se bloquent. Un brancard que l’on suit des yeux au travers de deux carreaux. Ce bruit reste assourdissant dans mes moments de doute.
    Le temps passe comme il peut, la vie ouvre une autre voie avec d’autres portes à pousser. Rien ne sera plus jamais pareil, mais tout semble encore possible.
    La preuve, je suis là à t’écrire.
    Si tu savais à quel point ce texte me touche ….
    Bon Dimanche Edmée.

    • Edmée dit :

      Les portes qui ne s’ouvriront plus sont les plus sonores et les plus implacables… Bien sûr le temps et nous mêmes passons comme nous pouvons, mais ces chambranles là nous remueront la vie durant… mais la vie a la vie dure, heureusement, et on apprend que les cicatrices ne se taisent pas mais ne font pas barrage aux nouvelles chansons…
      Bon dimanche à toi, cher Alain!

  16. Paques dit :

    Très beau texte qui fait écho en moi aussi… si je pouvais ouvrir la porte de la maison de mon enfance et revoir mes parents et mon frère…

    • Edmée dit :

      La maison de mon enfance me manque tant que tout mon prochain roman s’y passe 🙂 Je m’y suis promenée et avec surprise me suis souvenue du premier papier peint, celui mis par mes grands-parents… qui était magnifique!

      Quand ma mère est morte, j’y ai passé quelques jours seule, et j’avais une forte appréhension de me retrouver seule, après que bien des choses assez moches s’y soient passées récemment, pas seulement le décès mais des choses moins nobles, et en réalité j’ai dormi comme un bébé, dans la maison de Lovely Brunette (qui en fait était celle de Papounet mais elle y a vécu plus longtemps que personne… la faisant « sienne »… Ma maison ne me manque pas physiquement, mais ce sont les souvenirs y attachés qui me manquent…

  17. emma dit :

    c’est très beau – frontière entre dehors et dedans, avant et après , encore possible et c’est fini… me revient ce que disait une dame l’autre jour dans le train : » le pire moment est le soir en rentrant, quand j’introduis ma clé dans la serrure, il n’y a rien dehors et rien dedans « 

  18. PHILIPPE D dit :

    Si on y fait attention, on en ferme des portes, en effet ! Et chaque fois, c’est une autre émotion qui nous prend ! Certaines fois c’est plus douloureux que d’autres…
    Bonne semaine.

  19. Peppy dit :

    http://www.auxerretv.com/content/index.php?post/2012/11/05/Les-portes-et-les-passages-une-histoire-de-fous-

    Lire l’ethnologie de la porte de Pascal Dibie, aux éditions Métaillé. L’habitant de Chichery-la-Ville (89) qui enseigne à Paris dans les Universités, a aussi écrit une ethnologie de la chambre à coucher qui vaut son pesant.
    Ce qui me touche d’emblée dans ce texte, c’est cet amour qui se glisse sous la porte au point du jour et rejoint la chambre de la maman pour s’y confondre.
    Mais, a-t-on encore besoin des portes … ?

    • Edmée dit :

      Merci pour ce lien sur les portes auquel j’avais, en effet, pensé aussi! J’avais adoré cette conférence…
      La maman ne dormait que d’un oeil et d’une narine, et donc elle a senti et vu l’amour, bien sûr. Aucune porte n’aurait pu l’empêcher de s’engouffrer dans la demeure… 🙂

  20. Nicole Giroud dit :

    Ce texte m’a profondément touchée: tu dis mieux que personne les multiples rôles des portes: rites de passage, rites d’amour, de souffrance et de regret, rites d’adieu aussi.
    Merci Edmée pour ce très beau texte…

    • Edmée dit :

      Merci aussi Nicole. Il y a des billets qui s’écrivent presque tous seuls… parce qu’ils poussent la porte, en quelque sorte… Tant de belles et tristes choses peuvent attendre derrière une porte fermée…

  21. Antonio dit :

    c’est très beau!
    bonne soirèe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.