Despacito… d’autres vies

Mon Papounet avait dans la mémoire des images et saveurs d’un très lointain ailleurs pour moi. Ajoutés à une lointaine époque, c’était extraordinaire. Les révolvers qu’il fallait laisser à l’entrée du cinéma en Uruguay, les éperons qu’il fallait enlever avant de s’écrouler sur le lit des auberges d’Argentine pour son propre grand-père… Les asados, les promenades au milieu des moutons de Punta del Este. Les sorties en voiture avec son parrain et famille ainsi que l’émerveillement devant les multiples talents de mécanicien du chauffeur – et il en fallait à l’époque. Les passages à gué. Les revolucions au milieu desquelles ses tantes avaient grandi (la tante Marguerite, je crois, avait entendu, de derrière la grille du patio familial, qu’on égorgeait un homme devant chez eux…).

Il avait gardé une petite calebasse à maté avec sa cuiller d’argent mais elle était là chez lui, sur le haut d’un meuble, inconnue de nous tous, et nous l’avons laissée partir dans un lot, parce que de cette jolie calebasse, il ne nous a jamais parlé. Il avait aussi gardé mon merveilleux mérinos en bronze de Jules Moigniez, offert à ses parents lors de leur départ d’Uruguay. Je dis « mon » parce que je l’ai repris à son décès.

À la maison, nous avions adopté ses souvenirs, parce que Lovely Brunette ne voulait surtout pas ressembler aux ternes bourgeoises de son milieu, et se délectait à l’idée que son mari, lui, avait été plus loin qu’Ostende ou la cascade de Coo, et avait grandi en espagnol, été nourri au dulce de leche, bercé par des complaintes aux accents gais et tragiques. Aussi nous avions tellement écouté ces robustes 78 tours de cire que l’aiguille les avait pratiquement labourés et découpés en bandelettes. Et c’est en couinant des ay-ay-ay plaintifs que j’ai roulé mes premières pâtes à tartes dans la cuisine, avec Lovely Brunette qui me guidait de la voix et m’égarait en riant.

Orphelin depuis peu quand il s’est marié, il avait cette nostalgie profonde d’espace, amitiés, et aussi dangers de son pays – il avait la double nationalité, belge et uruguayenne – au point que jeune marié et jeune papa il a cherché à nous y installer, avant de se tourner vers l’Afrique. Il est donc parti avec ses espoirs et son capital, pour prospecter. Son parrain habitait toujours Montevideo, ainsi que le très beau Carlito (je le trouve terriblement beau sur les photos, Carlito…), et il a cherché à reprendre une tannerie (le métier de son grand-père maternel) mais le propriétaire en a été assassiné et ça faisait vraiment mauvais genre. Il a aussi voulu acheter des vergers, mais je ne sais ce qui s’est passé. Bref, il est quand même rentré bredouille, forcé d’abandonner son rêve de retour aux sources. Lovely Brunette, qui s’était déjà imaginée dans cette vie extraordinaire, a sans doute été encore plus amère que lui, et nous avons continué d’écouter les 78 tours brésiliens, argentins et uruguayens.

Mais Papounet était revenu avec de merveilleux cadeaux qui ont donné du relief à nos souvenirs d’un futur qui n’allait jamais arriver mais nous avait frôlés. Une bague en aigue-marine achetée au Brésil pour Lovely Brunette, mienne depuis très longtemps déjà. Un poncho magnifique, tissé en douce laine de vigogne grise, bordeaux, blanche et jaune, également pour Lovely Brunette qui a fini par me l’offrir à l’époque hippie baba-cool (et franchement, comme je n’en ai aucun souvenir-photo, j’aimerais beaucoup retrouver Jonathan, ancien photographe des Beatles – oui – qui a fait une quantité de photos de moi un jour à Aix-en-Provence avec ce poncho. Johathan, where the heck are you ?). Une poupée, Alice, très belle mais avec des bâtons non pas dans les roues mais qui lui sortaient des omoplates pour qu’on puisse lui activer les gambettes et les bras, ce qui la faisait marcher comme une grande en défilé (pas avec le catwalk quand même…), mais je n’aimais pas les bâtons et on les a coupés. Et puis ces deux petits cadres sans aucune valeur, qui sont précieusement dans ma chambre aujourd’hui : rien que les regarder et je respire l’odeur de la vie que j’aurais pu avoir : la sueur du cheval, les barbecues de vraie viande, le vent de la plaine…

Despacito, je collectionne des délices qui ne furent jamais les miens sinon par la transmission de la joie qu’ils projettaient…

 

https://www.youtube.com/watch?v=YkUsvJT0Wy8

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28 réflexions sur “Despacito… d’autres vies

  1. Armelle B. dit :

    Voilà un passé familial qui a su éveiller très tôt votre imagination, chère Edmée. Votre Uruguay imaginaire est probablement beaucoup plus exaltant que celui d’aujoud’hui. Un bien bel héritage pour une écrivaine.

  2. Dédé dit :

    Et bien voilà un texte qui sent bon l’ailleurs, une langue chantante, un son de guitare, l’odeur du feu de bois que l’on allume le soir pour griller de la viande et chanter ensuite les vieilles chansons d’autrefois. On sent en toi tout cet amour que tu portais à ton père et celui qu’il a donné en retour à toute sa famille, par des présents, des mots et des gestes et cela m’émeut profondément. Les racines restent ancrées dans la terre et tissent avec nos anciens des liens indéfectibles. Bises alpines et merci pour ce très beau récit. Tiens, en écoutant la musique, j’ai une envie profonde de danser dans mon salon. 😉

    • Edmée dit :

      Ravie d’avoir apporté un peu d’envie de danser… et d’avoir partagé ces chatoyantes choses que les souvenirs ont dépouillées de toute chose négative. Ne reste que le lent déroulement, despacito, de ce film en cinq sens…

  3. Adrienne dit :

    superbe évocation des vies possibles, des vies rêvées et des vies réelles! j’ai beaucoup aimé 🙂

  4. bizak dit :

    Tu avais une vie époustouflante jadis, en tout cas à travers tes beaux récits que tu nous distilles, dans ces contrées de l’Amérique du sud pas loin de la mythique cordillère des Andes. Ta façon de rapporter et de conter ces fabuleux récits, de tes grands parents et parents est d’une magnificence absolue.Tant d’émotions dans chaque souvenir déplié, qu’on ne finit pas d’être séduits. Merci Edmée,

    • Edmée dit :

      🙂 C’est un peu comme si j’y avais été… Bizarrement je me sens encore des affinités avec l’Uruguay, et la muique sud-américaine, comme si….

  5. gazou dit :

    Comme quoi,parfois, les vies rêvées sont aussi importantes que les vies réelles

  6. SPL dit :

    Un tel exotisme a de quoi régénérer les horizons des générations suivantes. Et visiblement, tu as gardé le délicieux virus du voyage. Tes frères, soeurs, neveux, nièces, cousins, etc. (bref, la descendance de ton père) ont-ils aussi cette mémoire de l’ailleurs qui leur coule dans le sang?

    • Edmée dit :

      La folie des ailleurs a pénétré les générations : un de mes neveux vit en Malaisie et s’y est marié, un de mes frères vit en Australie et s’est marié avec une Thailandaise, et ma soeur a épousé un Sud Africain et se partage entre la Suède, la France et l’Afrique du sud 🙂 Et j’imagine que ça ne s’arrêtera pas là…

      En fait nous sommes très partagés entre des ultra sédentaires et des tour-du-mondistes…

  7. colo dit :

    Comme j’ai aimé ton texte, ces souvenirs vrais et possibles, à travers des objets, des rêves…
    Tiens, je vais te mettre en lien une chanson de Jorge Cafrune, il était argentin et j’ai appris l’espagnol en partie avec lui…jamais oublié, je l’aime tant! Sa voix un peu cassée et cette « zamba de mi esperanza »

  8. PHILIPPE D dit :

    Tu as des souvenirs familiaux à n’en plus finir ! C’est chouette ! Je ne pourrais pas raconter le centième de ce que tu racontes au niveau familial !
    Bon weekend.

    • Edmée dit :

      De fait on ne choisit pas sa famille et donc pas son histoire. J’ai été « servie » de ce côté-là, je l’admets! Si tu imagines que j’ai une lignée née à Batavia (aujourd’hui Djakarta…) parce que c’étaient des Hollandais… je ne sais trop ce que veut dire « être Belge » mais pourtant… c’est bien Belge que je me sens 🙂

      Bon week-end à toi aussi!

  9. angedra dit :

    C’est une merveilleuse chance d’avoir de si beaux rêves-souvenirs. C’est bien notre passé qui nous projette vers le présent et tu as eu de belles histoires pour te permettre de grandir et de te donner la force que tu as aujourd’hui.
    Très joli voyage que tu nous offres là.
    Agréable week-end

  10. emma dit :

    femme du monde, tu nous dépayses somptueusement, là, Edmée, que de belles références d’aventures, et merci aussi pour la musique

  11. Florence dit :

    J’aime beaucoup les souvenirs de « Papounet et de Lovely brunette » Edmée ! Et ça change des mariages douteux etc… Merci pour ce sympathique dépaysement amérindien ! Ay Caramba !
    Vaya con Dios amiga mia !
    Florence

    • Edmée dit :

      Les mariages douteux sont une réalité quotidienne, ha ha ha! Mais je défends toujours le mariage quand on y trouve « son content »… quel qu’il soit.
      Mais en effet, caramba, quelle vie ils ont eue!

  12. Tania dit :

    Magnifique billet de souvenirs, Edmée ! A quelques jours de la date anniversaire de mon père, parti beaucoup trop tôt pour que je puisse l’interroger et lui faire raconter ses voyages d’aviateur, je partage cette douce nostalgie et, comme toi, je l’accroche à ces objets conservés, comme ces vieux classiques Larousse qui portent sa signature.

    • Edmée dit :

      Je te comprends… c’est étrange, vraiment, ce qui semble irradier de ces objets qu’ils ont touché, aimé… Pas des reliques, non, mais des porteurs de fluide, je ne sais pas trop comment l’expliquer… une « connexion » peut-être…

  13. Alain dit :

    Quelle vie ! Tous ces souvenirs font rêver. À te lire il est aisé de comprendre ton goût des voyages pour découvrir de nouveaux horizons tout en restant si près des autres. Un bon scénario pour un beau film. Merci Edmée. Bon Dimanche.

  14. La Baladine dit :

    Un tel passé familial vécu par certains fantasmé par les autres, ça nourrit l’imaginaire. Mais n’as-tu jamais été tentée d’aller te confronter à tes racines, sur place?

    • Edmée dit :

      J’en ai longtemps rêvé… mais j’ai erré ailleurs 🙂 Maintenant, j’ai encore une « presque cousine » en Argentine, mais c’est tellement loin, ce voyage… depuis que j’ai vécu aux USA, j’ai eu une overdose de longs vols !

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