On en rira… plus tard. Aujourd’hui on râle

AfriqueAlors que j’étais en vacances en Afrique pour y voir mon papounet et sa nouvelle famille (Zaza son épouse, Tètè et Coco), nous sommes allés en Rhodésie – le Zimbabwé d’aujourd’hui. Entreprise aventureuse puisque les routes du Congo (ex belge et pas encore Zaïre) qui s’y rendaient étaient dangereuses. Ainsi que bordées de termitières , jalonnées de trous et … regorgeant de bandits. La Rhodésie couvait alors sa propre révolte, mais l’ambiance y était, en surface, encore sereine.

Papounet avait donc décidé de faire le voyage sans attendre le convoi, qui accompagnait les voyageurs sur la route principale mais n’était pas quotidien, et d’emprunter les petites routes peu fréquentées, et donc peu rentables pour les bandits.

On avait quand même eu du mal à passer la frontière, car du côté « Congo » on avait fouillé la voiture comme si nous étions des traficants notoires, avec des hurlements destinés à nous faire comprendre qu’on était démasqués, et ensuite un des douaniers avait découvert une machette que papounet avait prise, non pas pour attaquer le poste frontière comme dans un fim de Kung Fu mais pour éventuellement élaguer et découper un tronc d’arbre déposé en travers de la route, vieux truc de bandits qui leur donne tout le temps de venir vous dépouiller. Mais notre douanier furieux avait bien compris, lui, que c’était pour tuer les pauvres Congolais (nous avions tout l’air d’une famille de criminels, avec la chaise percée de Coco fixée sur le toit et les couches culottes lançant leurs délicats effluves par cette journée bien chaude…). Tout s’était miraculeusement apaisé à la vue du traditionnel matabish.

Ensuite, du côté rhodésien, ce fut plus paisible mais non sans péripéties, car le douanier était « au café » et on nous avait indiqué où le trouver… C’était bien entendu à plusieurs kilomètres de chemin poudreux sans indications, et le « café » était une case comme les autres, mais de joyeux cris s’en échappaient. Ensuite il avait fallu le reconduire. Et lui donner un matabish, naturellement.

A la nuit tombante, on a crevé un pneu. Nous aussi étions crevés, d’ailleurs…. La route qu’on avait prise, qui allongeait de beaucoup le trajet normal, était une route étroite de terre rouge bordée de savane et hautes termitières. Si fine, la terre, qu’elle s’infiltrait partout dans la voiture et même à l‘intérieur des valises. Nous avions tous une belle couleur de guerriers masaïs, cheveux compris, sauf une fois qu’on enlevait nos lunettes solaires : alors là nous ressemblions à des ratons-laveurs en négatif sépia. Et nous étions malgré tout épuisés suite à la crainte constante d’une attaque, peu probable mais pas tout à fait à exclure.

Et nous voilà, enfin arrivés sur une route enfin macadamisée, en sécurité en Rhodésie mais encore loin de tout, sans une seule lueur civilisée à la ronde, avec un pneu crevé à remplacer dans la nuit. Il fallait vider tout le coffre pour accéder à la roue de secours. Les enfants étaient en mode sirène, affamés, pleurant et perçant la paix nocturne de ouin ouins lancinants. On avait tous faim d’ailleurs. On avait envie d’enlever notre fond de teint masaï… Je ne sais plus pour quelle raison mon papounet avait, en plus, pas mal de difficultés à remplacer la roue.

« Plus tard ce sera une bien bonne à raconter », a-t-il dit, « mais pour le moment ce n’est pas drôle du tout ».

Une voiture avec un jeune couple est passée, un vrai miracle sur cette route déserte, et Zaza, l’épouse de mon père et les deux sirènes on pu ainsi bénéficier d’un lift vers l’hôtel que nous savions se trouver encore loin de là. (Signe de l’entr’aide qui existait alors, ce couple inconnu est revenu nous dire à quel hôtel ils avaient déposé la famille sauvée…). Je suis restée avec papounet, ma seule fonction étant de lui tenir compagnie, un peu inquiète en imaginant la savane autour de nous grouillant de lions que l’odeur de ma laque l’Oréal affamait. Oui, c’était l’époque des cheveux crêpés et immobilisés sous un casque laqué impénétrable par les éléments. Que la poussière avait toutefois pénétrée, il serait temps que je porte plainte…

J’ai repensé bien souvent à cette phrase que je n’ai pas appréciée tout de suite. Bien des mauvais moments – même pires que celui-là – finissent un jour par avoir leur côté comique quand on les raconte.

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29 réflexions sur “On en rira… plus tard. Aujourd’hui on râle

  1. Armelle B. dit :

    Quelle expédition ! Oui, je comprends que vous ayez eu quelques frissons d’inquiétude.

    • Edmée dit :

      J’étais assez déconcertée, pas habituée du tout à l’ambiance africaine de ces années-là. Mais Papounet était plus détendu 🙂

  2. SPL dit :

    Brigands, coupeurs de routes et soldats! Quelle équipée! La phrase de ton père est parfaite. C’est exactement ça…

  3. gazou dit :

    Même à distance, je ne trouve pas cela très comique, il me semble que j’aurai eu très peur…Il est vrai que ton papounet était assez détendu et que cela apaise évidemment ceux qui sont avec lui

    • Edmée dit :

      Je comprends ce que tu dis, en y repensant j’aurais presque la chair de poule, mais sur le coup… Papounet et Zaza en avaient vus d’autres, et leur calme et habitude devant ces situations me faisaient, heureusement, mal évaluer le danger. Pour eux, c’était ainsi désormais, depuis l’indépendance, en tout cas jusqu’à ce que, espéraient-ils, les choses redeviennent normales.

  4. Marie Minoza dit :

    Quelle aventure!…Super à raconter quelques années plus tard mais sur le moment ce n’était pas drôle sans doute à vivre!

    • Edmée dit :

      Je pense que c’était plus inquiétant pour Papounet et Zaza, qui connaissaient les réels dangers, mais avaient toujours gardé leur calme. J’avoue que quand Zaza m’a recommandé, si nous rencontrions des bandits, de couvrir mon petit frère de mon corps, j’ai été stupéfaite. Heureusement… on n’a pas eu besoin de tester ma loyauté…

  5. Dédé dit :

    Presque un film d’aventures. En te lisant, j’entends le bruit de la savane, je sens l’odeur de la poussière et j’imagine les enfants et les adultes harassés par tant d’aventures. Oui. Certains épisodes ne sont pas faciles à vivre sur le moment mais plus tard on s’en souvient avec d’autres sentiments que l’énervement. C’est ainsi que l’on grandit, que l’on apprend la sagesse, à prendre une chose après l’autre sans toujours vouloir tout maîtriser. Bises alpines et belle fin de semaine.

    • Edmée dit :

      J’avoue que je n’étais pas paniquée, juste inquiète. Le calme de mon papounet et de Zaza, autrement habitués à cette vie, me faisait tout accepter sans trop d »émoi… Maintenant, si j’y repense, ça me semble vraiment effrayant 🙂

  6. AlainX dit :

    Tiens, je me dit qu’en ce temps de grève, si chaque voyageur SNCF refilait un petit matabish au cheminot gréviste, est-ce que celui-ci ferait redémarrer son train ?
    C’est le patron de la CGT qui serait pas content !
    😉

  7. Adrienne dit :

    il est vrai que nos petites mésaventures font de bonnes histoires, après… si on est encore là pour en rire, oui 😉 et si les craintes ont été vaines !

  8. emma dit :

    eh bien! encore un souvenir hautement pittoresque, et tu le racontes superbement !

  9. Tu as quand même une sacrée mémoire pour te souvenir de tellement d’anecdotes, de personnes. Et une délicieuse plume pour les transcrire par écrit. Bon week-end ensoleillé Edmée….avec ou sans barbecue (pour rebondir sur ton commentaire sur mon blog).

  10. bizak dit :

    Que d’aventures et de tensions d’avoir vécus ces moments du passé qui restent quand on les relate des moments inoubliables qui ont épicé notre vie. Merci de ces petites anecdotes dont tu raffoles à raconter et dont on ne se prive pas d’en raffoler aussi.
    Bises amie

    • Edmée dit :

      J’aime raconter ce que sur le moment je n’ai pas trop apprécié vivre, c’est vrai. C’était peu après l’indépendance du Congo, et tout ou presque était dangereux ou téméraire… Moi qui arrivais d’Europe et qui comme seul danger connaissais celui d’arriver en retard en classe… j’ai été servie:)

  11. colo dit :

    Tu racontes si bien les frissons, les odeurs, la poussière rouge mème la laque (hihi)…
    L’urgence de la situation nouvelle, ôte la peur sur le moment, après peur et rire s’installent en même temps.
    (note que le matabish fonctionne toujours bien, en tout cas au Sénégal où nous sommes allés il y a peu:-))
    Bon week-end!

    • Edmée dit :

      Je pense que le matabish a ses lettres de noblesse 🙂 Et au fond l’Italie pratique « la bustarella » en pleine vue aussi…et ça marche 😀

      Bon week end à toi aussi, il fait magnifique!

  12. angedra dit :

    En effet, certains souvenirs nous font prendre conscient bien plus tard des dangers encourus à l’époque. Pourtant nous continuions à vivre ou à faire comme si…
    J’ai également des souvenirs de trajets que nous devions effectuer sous bonne escorte militaire… mais j’avais conscience du danger qui était bien présent même en convoi…
    Tes souvenirs nous entrainent toujours vers de belles histoires avec tant de détails que tu as pu garder et qui nous permettent de revivre avec toi ces instants si précieux d’un passé qui me semble très riche en émotions et découvertes.
    Merci de partager avec nous ces escapades vers ton passé…

    • Edmée dit :

      Je me rendais compte mais pas trop… Nous sommes revenus avec un convoi d’ailleurs… mais j’avais plus conscience du danger à cause des trois camions militaires…

      Merci pour ta visite!

  13. Célestine dit :

    Ta vie est quand même très romanesque quand on résume !
    Des aventures un peu hors du commun, et si bien racontées. A moins que ton imagnation n’enjolive quelque peu la réalité ?
    Merci, sorella, pour ces évocations. Il est vrai que sur le moment, on ne brille pas, mais ensuite, beaucoup plus tard, tout nous apparaît comme fort drôle. C’est sans doute un des effets positifs du temps…
    Baci bella ragazza
    ¸¸.•*¨*• 🦋

  14. Oui, tout est magnifique quand on a survécu, surtout lorsque l’on est enfant. On ne retient en général que les bons moments, même dans les pires instants. Tu as l’art de raconter ta riche vie …..

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