Snapshots, racontez-nous la vérité

Quelle chance nous avons d’avoir, au moins, des photos, pour deviner quelque peu l’essence de notre arbre généalogique. Bien entendu, la plupart des portraits officiels ne disent pas grand-chose de personnel : on sait qu’on a mis « ses beaux atours », qu’on est soigneusement coiffés et positionnés pour donner l’idée qu’on veut donner, justement :

Jeune fille bien mise et à marier, qu’en pensez-vous jeune homme ?

Famille déjà bien bénie par de nombreux enfants (sages, ça va sans dire), à l’intention d’un grand-père qui vit au loin ;

L’épouse, corsetée, coiffée en bandeaux, la jupe à cerceaux d’un tissu que l’on sait précieux et confié à une couturière irréprochable ;

Le couple cinquantenaire, encore beau ma foi, n’ayant pas de raison pour sourire bêtement sur un portrait destiné à toute la descendance et la parenté en général ;

Vieux monsieur ayant réussi comme nous en assure le monocle, la fière moustache, le port de tête distingué…

Mais il y a parfois ces trésors un peu plus sur le vif, exploits des premiers photographes amateurs qui mitraillaient la famille pour en montrer la vie. Sous les portraits officiels, bien dissimulés, les regards et les rires.

Je proviens d’une famille dont les membres étaient très souvent « au loin » et qui donc avaient le devoir de documenter leur existence pour les autres, ceux à qui ils manquaient – et qui leur manquaient. Et d’une famille qui, finalement, aimait la photo. Edmée, la terrible Edmée, avait toujours deux appareils en bandoulière, ce que Lovely et moi appelions « son cœur croisé » car elle en avait un de chaque côté. Elle avait toujours aimé la photo ainsi que de petits films impromptus. Mon autre grand-mère Suzanne a reçu un bel appareil pour ses 15 ans et a pris des « leçons » de développement avec une de ses tantes… Mon Papounet a eu son premier appareil à 13 ans et clic cliquait sur tout ce qui bougeait. Lovely Brunette ne partait nulle part sans « son troisième œil » comme on le qualifiait – on avait le goût des surnoms, je pense que tout le monde l’a désormais remarqué…

Mais grâce à ce hobby de toute ma famille, j’ai de petits trésors :

La grotte de Thiervaux

La grotte de Thiervaux

Ma mère (la petite à l’avant-plan) et ses deux frères devant « la grotte » à Thiervaux, grotte qui était au bord de l’étang. On y voit les deux petites bonnes, bien jeunes, qui venaient de la partie germanophone du pays. Plus rien de tout ça n’existe, ni gens ni grotte ni étang… juste cette photo. Ils existaient bel et bien, j’imagine qu’un jour les petites bonnes se sont mariées et ont eu une famille, ma mère et un de ses frères ont eu des enfants. L’étang a été asséché, la grotte artificielle démontée. Or, sur la photo… tous ont un avenir.

 

Ici, la cabine de bain le long de l’eau blanche à Nismes, Viroinval aujourd’hui. Mon arrière-grand-père Henri – quel bel homme il était ! – avec ses deux filles Yvonne et Suzanne, et tous ses petits-enfants, dont Papounet est à l’avant-plan, et mon futur parrain un peu derrière, devant sa petite soeur Françoise que, à cause de son goût pour l’économie, nous avions surnommée Franc Suisse. J’ai encore connu cette cabine de bain, ses odeurs, l’emplacement pour la barque, les nénuphars qui abondaient à cet endroit tout comme l’odeur de la menthe quand on courait dans l’herbe, et les sauterelles vertes que j’attrapais – pour les relâcher.

 

Lovely Brunette à 21 ans, à Spa (Creppe), avec son chien Yanni. Cette photo est dédicacée en anglais par elle à un soldat américain dont je ne sais rien, pas plus que je ne sais pourquoi… elle lui est revenue ! Une épouse acariâtre peut-être ? Laissez mon mari tranquille, frenchie, il est à moi et les fers sont solides… C’est l’époque où elle échangeait de courtes lettres avec Jean Marais, au sujet de leurs chiens, Moulouk et Yanni. Ce qui était bien est que Jean Marais, bien entendu, joignait des photos.

 

Edmée-la-terrible, toujours elle, encore ravie de faire quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire. Elle semble sortir d’un puits, les mains répugnantes de je ne sais quoi, mais que diable, on ne fait pas la souillon tous les jours alors en avant Jules (sans doute lui, mon grand-père), c’est un instant Kodak, prends la photo qu’on en rie encore dans 100 ans. En tout cas, elle, elle ne cache pas son bonheur !

 

Et Suzanne – Zanne – en pension à Bonn, sur les toits ou presque. Photo d’amateuresse sans doute, une de ses compagnes de pension, elle a 16 ou 17 ans et un air mutin vraiment charmant (j’aime aussi son chemisier brodé…), tandis qu’une autre mime, dirait-on, un homme – ou une tyrannique gouvernante assez virile.

 

Quant à ces deux joyeux drilles qui galopent comme des mustangs sur des marches parées pour un mariage, je ne sais rien d’eux, j’ai leur photo je ne sais par quel mystère, mais le chapeau et leurs mines ravies vaut certainement le snapshot, et prouve que oui, derrière les portraits posés se trouvaient de gais lurons même en ce temps-là ! Peut-être les ai-je connus dans leur vieil âge, sous le nom d’oncle Machin et tante Chose, ou plutôt Cho-chose car je le rappelle… nous aimions les surnoms!

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28 réflexions sur “Snapshots, racontez-nous la vérité

  1. Dédé dit :

    Coucou ma chère Liégeoise. Un beau billet ma foi qui nous fait plonger dans les archives de la famille. Maintenant avec les téléphones portables qui font des photos, c’est tellement plus facile mais je trouve que les photos jaunies du temps passé, celles en noir et blanc, sont encore plus belles. Elles racontent des histoires et à travers elles, tout un passé ressurgit, des moments de bonheur, des instants précieux saisis sur le vif. J’aime particulièrement la dernière, monsieur et madame Chosetruc, dont on ne sait pas grand-chose mais qui, dans leur sourire franc, nous racontent leur bonheur. C’est très beau.

    J’ai souvent un appareil de photo en bandoulière mais je n’arrive définitivement pas à bien photographier les gens. Je me sens plus à l’aise avec un paysage car photographier les gens, je ne sais pas, c’est comme si je leur volais quelque chose. Et pourtant, je vais devoir m’y mettre, car je fais une formation et je dois commencer à photographier mes semblables.

    Mon grand-père, journaliste, avait lui aussi toujours un appareil à portée de main. C’était le temps où celui qui écrivait les articles prenait aussi les photos. Et quand je me rappelle sa chambre noire, j’ai un tas d’émotions qui surgissent.

    Merci ma belle et belle journée à toi. Bises alpines ensoleillées.

    • Edmée dit :

      Oh, tu as donc aussi grandi avec le clic comme déclic… il y a des familles comme ça, et d’autres qui photographient peu. Chacun a ses raisons de le faire ou pas. Je photographie peu les gens aussi, sauf des connaissances. Vrai que c’est un peu leur prendre quelque chose. Je me souviens à Paris, un jour, lorsque voulant photographier la fenêtre illuminée d’un restaurant avec des amoureux y encadrés… l’amoureux m’a fait signe que « non »… Des amoureux pas officiels j’imagine, et je pense encore souvent à eux… le bonheur était bien là…

      Bises liégeoises et bien ensoleillées aussi, enfin!

  2. SPL dit :

    Tout y est si plein de joie et de vie! Ces instantanés sont en mouvement! Tous les personnages bougent, on entend leur rire, on imagine leur voix et l’on sent surtout l’atmosphère de l’instant. La photo est décidément une invention miraculeuse!

  3. AlainX dit :

    Un bel article évocateur de temps révolu, qui prend une allure quelque peu universelle, dans la mesure où nous avons nos propres albums de famille encore préservés. Tout du moins pour ceux dont le niveau social permettait d’accéder à la photographie.
    Les « photos posées » donnant à chacun des allures académiques, faites par des professionnels, nécessitaient des temps de pause assez long (généralement une à deux secondes) où il ne fallait pas bouger. Et donc ne pas sourire. D’ailleurs la plupart des instantanés nécessitant encore au moins 1/25e de sec, était légèrement floues.
    Ces photos noir et blanc étaient développées avec des produits à base de sels d’argent ( d’où le nom de photo argentique). ce sont des photos qui pourront être gardées pendant des siècles ( Les sels d’argent ne s’oxydant quasiment pas), à condition bien sûr que ce soit dans de bonnes conditions (notamment l’absence d’humidité). Les photos qui jaunissent c’est généralement parce qu’elles ont été insuffisamment lavées longtemps en eau courante, dernière phase du traitement (Révélateur/ bain d’arrêt/fixateur/lavage ( au moins une heure). ce lavage long était rarement le cas chez la plupart des professionnels.
    Aujourd’hui les sels d’argent sont interdits parce qu’ils polluent énormément… on aura donc plus jamais de photos argentines de qualité !
    Sauf si on utilise une impression fineart… ( garantie 100 ans) qui, je m’excuse de l’expression, coûte la peau du Q !
    Conclusion : dans 50 ans toutes nos photos actuellement développées sur papiers auront disparu par oxydation. On trouve des papyrus écrits il y a des siècles et des siècles. Mais nous, sociétés dites modernes, on ne laissera aucune trace de nous…
    Quant à nos photos numériques, rien ne garantit que dans 50 ans nous aurons les lecteurs susceptibles encore de les visionner. De toute façon on ignore tout de leur conservation dans le temps sur le type de support actuel. Ce n’est jamais qu’un peu d’électricité dans des machines…
    C’est peut-être mieux finalement ! Non ?
    La société de consommation mérite-t-elle de passer à la postérité ?

    • Edmée dit :

      Il y a aussi le fait que souvent les dents ne faisaient pas des sourires Pepsodent pendant longtemps, et qu’on préférait garder la bouche fermée 🙂
      Moi je scanne pas mal de choses pour mes neveux et nièces, mais comment sera-ce visible plus tard, je n’en sais rien. Après tout, je fais de mon mieux, et c’est déjà bien !

  4. angedra dit :

    Les photos jaunies par le passé sont une mine de questionnement. J’ai des photos de famille également mais bien souvent aucune annotation des lieux ou des personnes. Maman aimait nous les commenter mais nous ne pensions pas à noter qui étaient ces personnages qui nous étaient inconnus.
    Ils restent sans nom, sans liens…
    Ils restent dans le noir et blanc du passé, contrairement aux tiens qui revivent sous tes anecdotes pour notre plus grand plaisir.

    • Edmée dit :

      Oui, on les notait rarement, autrefois, j’en ai aussi plusieurs sans indications, par exemple il y a une sorte de réception familiale mais ce sont des photos d’amateur, et ce n’est qu’en les alignant toutes ensemble que j’ai pu remarquer que la robe rayée était la tante Yvonne, et le grand chapeau Bonne maman Ninie…

  5. bizak dit :

    Tous ces beaux portraits et représentations, nous transposent à notre passé et nous rappellent des temps lointains mais qu’on repose une fois assouvi nos souvenances. Nous avons besoin de temps à autre d’ouvrir nos mémoires visuelles pour rappeler nos souvenirs les temps anciens , comme pour nous assurer qu’il y’avait bien un passé, et qu’il était ancré en nous à jamais.
    Merci Edmée pour ce beau partage de tes souvenirs d’enfance
    Bises

  6. Adrienne dit :

    ah oui, bel exercice, on scrute et re-scrute les photos anciennes pour y déceler des parts de vie… c’est fascinant!

    • Edmée dit :

      J’y trouve grand plaisir aussi… j’ai d’ailleurs pu voir des choses surprenantes comme une de mes tantes, alors fillette, qui lance un regard possessif sur un de ses cousins, allongeant la main pour le toucher alors qu’on a pris soin de les séparer. Elle l’a aimé toute sa vie – en secret!

  7. gazou dit :

    J’ai peu de photos anciennes de ma famille et je sais peu de choses…combien je le regrette..je ne peux qu’imaginer

    • Edmée dit :

      C’est vraiment une perte à la remontée, je trouve ça terrible. Mais j’ai la chance que du côté de Papounet, il était fils unique et sa mère partageait tout équitablement avec sa soeur et son frère. Du côté de Lovely Brunette il y a eu des tentatives d’éradication, criminelles je trouve, et une haine tenace entre les descendants de sa famille en général. Au mieux… complète indiifférence …

  8. emma dit :

    des souvenirs formidables, la généalogie, c’est bien, mais sec comme des dates, par contre trouver une lettre une photo, une anecdote et ce sont « eux » qui surgissent du passé

  9. Je continue de faire développer les photos qui en valent la peine, principalement de mes proches ou des moments que je veux garder en mémoire (par contre, je ne photographie presque pas les paysages), car je pense que nos fichiers, nos ordinateurs et nos clés usb seront sans doute dépassés et inutilisables dans vingt ans.

    Bonne semaine Edmée.

    • emma dit :

      il n’y aurait, parait-il, qu’un seul support capable de défier le temps, c’est …. l’émail ( plaques funéraires)

    • Edmée dit :

      Petit Belge, tu n’as pas tort, personnellement on me dit que ça ne tiendra pas le coup du temps, qui sait… Moi je ne développe pas faute de place pour entreposer maintenant, et je sauve sur clé usb. L’avenir nous dira (enfin… « leur dira » car dans l’avenir, je n’y serai pas bien longtemps…) si c’était une bonne idée. Le fait est que la technologie change tout le temps et qu’on a du mal à suivre!

      Bonne semaine torride et orageuse …

  10. PHILIPPE D dit :

    Moi, j’ai assez peu de photos de ma famille et j’ai connu peu de monde. Pourtant, en ce temps ancien, on avait beaucoup d’enfants…

    • Edmée dit :

      Oui mais tu sais, il suffit d’un déménagement où on égare les albums, d’une belle-fille féroce qui flanque tout à la poubelle, d’une guerre, d’un incendie, d’une dispute familiale. Moi j’ai plein de cousins que je n’ai jamais rencontrés! Sous germains, donc pas « à la mode de Bretagne ». Parents en dispute avec leur fratrie, scandales, sournoiseries autour des héritages, et hop, on n’a aucune idée qu’on existe! Les parents se sont disputés et ont éradiqué les indésirables des albums et évocations…

  11. colo dit :

    En regardant à la loupe, scrutant le moindre détail, tant de souvenirs (vécus ou à nous racontés) remontent à la mémoire. C’est magique et délicieux à la fois. Un tout grand merci!

    • Edmée dit :

      Je trouve aussi que si on s’attarde, on est enchantés des détails. On reconnait parfois des personnages secondaires, on voit des échanges de regards qui ouvrent des pistes (je pense à une amie qui a compris la liaison de sa grand-mère avec un ami de la famille parce que sur toutes les photos, ils se regardent 🙂 )…

  12. Tania dit :

    Tu as l’art de faire vivre ces belles photos, grâce à ton regard plein d’empathie.

  13. Armelle B. dit :

    Comme vous Edmée, j’adore ces vieilles photos un peu jaunies, délicieusement démodées qui nous livrent des moments de vie tellement émouvants. Ces regards absents depuis longtemps nous éclairent encore de leurs expressions de joie, de sérieux ou de mélancolie comme si l’essentiel ne pouvait totalement disparaître.

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