Scenario pour film de série B : le plat volé

Hier et les jours d’avant, j’ai cousu. Cousu main car je n’ai pas de machine. Donc je couds à petits points, et ça me prend des heures. Et ça me dentelle le bout des doigts, d’autant que je ne trouve pas mon dé. Pour avoir l’impression de « faire quelque chose »… je regarde d’un demi-œil toutes les 10 secondes un de ces charmants téléfilms qu’on donne l’après-midi. Il y a toujours le couple parfait mais en difficulté quand le film commence (ils vont se réconcilier après avoir compris qu’ils n’aimeront jamais personne d’autre, et le mari en général est estropié, car une maîtresse bi-polaire lui a tiré dessus, ou a voulu noyer sa femme, égorger sa charmante petite fille…), bref, le scenario est toujours le même et en général la meilleure amie de la femme couche aussi avec son mari.

C’est pour ça que ce n’est pas difficile à comprendre en cousant aux petits points.

Et sur la même journée et la même chaîne deux films se suivant montraient la « folle de service » hurlant de rage dans le secret de sa voiture en tabassant son volant de façon vraiment exagérée pour une dame sexy et roucoulante la minute d’avant… Mais bon…

On se dira que c’est poussé, hein.

Et pourtant j’en ai connu une. Bien qu’elle n’était pas sexy, non. Pas du tout. Mais c’était quand même aux USA. Et ça n’a pas bien fini pour elle, je dirais même que toute l’histoire est plutôt triste mais que je ne suis pas près de l’oublier !

Mon mari et moi habitions un appartement que j’adorais, dans une large rue arborée, entouré de pelouses plantées de superbes magnolias, avec une entrée art déco du plus beau genre – porte métallique à belles découpes et le numéro de rue en couleurs sur le verre -, un hall de marbre et de superbes boîtes aux lettres de cuivre très vintage, de beaux parquets, des appuis de fenêtre en bois gigantesques, des cache-radiateurs à trou-trous, et des couloirs et escaliers très larges recouverts de beau tapis rouge. De grandes caves dans lesquelles on avait quatre machines à laver et quatre séchoirs, et Jack, un chat lécheur et amoureux de tout le monde. Quatre appartements par étage, quatre étages. Pour que ça continue de vous éblouir je passerai sous presque silence le concierge, un Serbe ignoble, avec qui je me suis disputée dès le jour de mon arrivée et qui a fini par devoir quitter l’immeuble menottes aux poignets, suivi par une épouse américaine en larmes et enceinte jusqu’aux sourcils, couverte de bleus et peut-être une dent branlante dans sa bouche tuméfiée.

Un jour, nouvelle voisine en face. Je ne la vois – ou ne la remarque pas – pendant tout un temps mais un soir elle frappe chez moi, haletante et les yeux fixes, me disant qu’un homme l’avait suivie en voiture jusqu’au parking de l’immeuble, et qu’elle avait prévenu la police. Je l’ai donc remerciée.

Puis je la vois de plus en plus souvent sur le palier, et suite à cet incident nous sommes en mode bonjour-bonne soirée, ça va ? Elle me dit que ça sent toujours tellement bon chez moi, qu’elle aime la cuisine du vieux monde, mais qu’elle ne cuisine pas car elle vit seule.

Ce qui fait qu’un jour je fais une grosse bêtise : je la convie avec un trio auquel je devais une invitation, me disant que ça lui fera de la distraction. Je frôle la crise cardiaque quand, à la bénédiction du repas (le trio était du genre Jésus is my Savior Every Minute of my Life, Let’s Pray and Pray even More et ils ont pratiquement imposé cette bénédiction ) elle a cavalièrement demandé à Dieu de trouver un bon travail pour un des trois qui en cherchait un, avec un salaire minimum de $ 30 000 par an, et qu’il rencontre une jolie et gentille compagne. Mais bon…

Par la suite, elle s’est mise à frapper de plus en plus souvent chez moi avec… deux verres de vin remplis dans les mains, ce qui m’obligeait à la faire entrer, s’installer et boire le vin avec elle, lui jurant que ça ne me dérangeait pas du tout. Et elle me parlait de sa vie, tandis que mes cheveux se dressaient sur la tête comme une haie de bambou : une force invisible lui avait suggéré qu’elle devait chercher du travail à New York car c’était là que se trouvait son futur mari, elle le savait. Et, faut-il s’en étonner?, à la première place où elle s’était présentée, elle l’avait vu, lui. Son futur mari. Elle l’avait senti en le voyant et il avait bien dû le sentir aussi puisqu’il l’avait engagée. CQFD.

Les visites imposées se succédaient, soit les verres de vin, ou des crabcakes fraichement cuits, des courgettes panées, des plantains frits etc. En me précisant que la coutume voulait que si on recevait un plat avec de la nourriture, on devait le rendre … avec de la nourriture. Ainsi on n’en finissait pas, sauf si je me décidais à lui offrir un cake au cyanure. Quand mon père est venu pour quelques jours elle a frappé avec une bouteille, les verres et le tire-bouchon, j’ai dû lui dire que nous avons de la visite (ce qu’elle savait) et qu’on voulait rester en famille. Bref, c’est devenu un pot de colle. Et sourd comme ceux qui ne veulent entendre.

Le plat volé

Le plat volé

Mon mari et moi n’osions plus allumer dans l’entrée car elle guettait notre retour et You houh ! On rentrait comme des voleurs à pas de loup, n’allumions plus, mettions le volume de TV au minimum, et j’ai enfin poussé la monstruosité jusqu’à… ne pas lui rendre son dernier plat. Bref… je l’ai volé. C’était ça ou le cake au cyanure.

Finalement elle ne me disait plus bonjour ni bonsoir et me fixait avec de méchants yeux furieux et étrangement fixes. Mais d’autres nouveaux voisins ont emménagé juste à côté d’elle, un jeune couple avec un bébé. Elle s’est empressée de les welcomer en grande pompe et s’offrit à garder le bébé etc.. Et puis ils ont compris, et ne lui ont plus ouvert, comme nous. Un jour je l’ai surprise qui martelait leur porte en hurlant comme une damnée « je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Je ne partirai pas si vous ne me parlez pas !!! ». Ils n’ont pas ouvert malgré le temps assez long qu’elle a consacré à ce délire. Elle a alors eu des ennuis avec sa voisine du dessous car pour expurger sa colère elle faisait du vélo d’appartement comme une folle furieuse au milieu de la nuit, faisant danser le lustre et le plancher comme un mammouth au galop…

Son futur mari l’a licenciée, elle a cessé de payer son loyer, pédalant à toute allure jour et nuit. Et un jour on l’a expulsée, tous ses meubles déposés sur le trottoir.

Tout ce qui me reste d’elle est cette méfiance qui me restera toujours envers les gens trop familiers, et le plat volé…

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39 réflexions sur “Scenario pour film de série B : le plat volé

  1. Armelle B. dit :

    Oui, il y a des voisines que l’on ne peut oublier ….

  2. AlainX dit :

    La grande misère de la fixation affective débordante, qui génère la solitude, et le rejet.
    L’humanité est parfois bien triste…

    • Edmée dit :

      C’était terrible mais je t’avoue que je ne me suis jamais sentie coupable, c’était impossible de ne pas la fuir. Mais j’étais désolée pour elle…

      • AlainX dit :

        C’es clair ! Tu n’étais pas responsable de son psychisme….
        C’est désolant « en soi »….

  3. Dédé dit :

    Ton histoire m’a fait sourire. Et puis ensuite je me suis dit qu’il y a vraiment des gens qui ont de gros problèmes psys et qui ne sont pas soignés. Alors ils pourrissent la vie des autres jusqu’à pourrir la leur. Au fond, ils doivent être profondément malheureux mais on ne peut pas porter toute la misère du monde sur nos épaules.

    L’autre jour, j’ai rencontré, dans le cadre de mon travail, une dame qui m’a fait un cirque pas croyable. Complètement dépressive, elle disait que sa psy lui avait diagnostiqué une grave dépression mais me suppliait presque à genoux de lui trouver un travail. J’ai dû trouver des ressources insoupçonnées pour lui faire comprendre qu’il valait mieux pour elle qu’elle demande un arrêt maladie. Elle a donné l’impression de l’avoir compris sur le moment. J’attends maintenant la suite. Peut-être qu’elle arrivera la prochaine fois avec deux verres. 😉 NONNNNNNNN!
    Bises alpines ma chère liégeoise.

    • Edmée dit :

      Il y a les victimes professionnelles : on doit les aider car ils sont si faibles et malchanceux, et en ne les aidant pas on confirme leur opinion désastreuse sur la charité humaine. Joli petit chantage qui marche souvent.

      Mais tu as raison de l’orienter vers le repos plutôt que vers la cata… que peut-on faire de bon quand on est tout démoli? Une chose à la fois, on se répare et puis on remet le pied à l’étrier…

    • Dédé dit :

      Tu m’as aussi fait sourire à l’évocation de ces navets qu’on nous présente l’après-midi sur les chaînes de télévision. Franchement mauvais mais ils ont l’avantage de changer les idées. 😉

      • Edmée dit :

        Oh oui, « ça ne mange pas de pain », et souvent je ne regarde pas le duel final entre la folle et l’épouse ou le mari repentant, sachant que la police va arriver quand tout est fini et qu’on aura droit à la séquence « six mois plus tard », soit la nouvelle lune de miel du couple plus solide que jamais (malgré le mari qui boite et les enfants qui sans doute feront des cauchemars jusqu’à leurs 80 ans…)

  4. Adèle Girard dit :

    J’ai aussi un voisin très gentil et pot de colle . Je redoute de le rencontrer dans l’ascenseur où dans l’entrée de l’immeuble, car en plus il n’est pas propre et sent mauvais. Si il me voit dans la rue, il m’interpelle bruyamment.. Parfois même subitement, lorsqu’on échange quelques mots, il me dit que je suis gentille et roule des yeux gourmands. Bref, je suis terrorisée!

    • Edmée dit :

      Oooooh… Mon amie Suzanne a son cousin comme voisin, j’imagine : il passe et repasse comme un vieux satyre devant sa maison quand elle est sur la terrasse, pas trop frais non plus… Et on a bien peu de ressources sauf, un jour, de se montrer franchement désagréable : ça, ça marche mais on n’a pas été élevées comme ça. Vole lui un plat! 🙂

  5. Angedra dit :

    Tu as bien eu raison de ne pas te sentir coupable envers cette manipulatrice. Et je ne pense pas que ce soit la solitude qui la faisait agir ainsi. Certaines personnes aiment s incruster ainsi chez les autres et même lorsque elles sont en couple. Voir et empiéter sur la vie des gens, imaginer des intentions chez l autre, prendre une place sans la mériter, etc
    Pourquoi accepter de se laisser grignoter ainsi !
    Ces personnes sont dangereuses et finalement tu as bien fait de garder le plat et de refuser sa nourriture indigeste. ….

    • Edmée dit :

      Il est vrai qu’elle manipulait et « achetait » la sympathie par ses attentions envahissantes et ses petits plats… Je pense que le type qui la suivait en voiture avait juste été l’appât pour trouver comment me parler, et m’accrocher. Elle avait un regard presque hypnotique et inquiétant…

  6. gazou dit :

    Pauvres gens qui n’ont pas conscience qu’ils font eux-mêmes leur propre malheur et ceux des autres s’ils se laissent faire

    • Edmée dit :

      Vu son état et son âge à l’époque, et le fait qu’elle « arrivait de nulle part et sans relations » me laisse à penser qu’elle fuyait à chaque fois les lieux où elle avait eu des déboires, et vu la manière dont ça s’est terminé, je parierais qu’on lui imposait aussi un psy ou un traitement. Mais elle retombait tout le temps dans ce scenario…

  7. emma dit :

    tu racontes tellement bien ! mais ce n’est pas sa faute, elle croit réellement être une bonne voisine – que c’est triste de devoir passer toute sa vie enfermé dans un corps ou un esprit souffrant

    • Edmée dit :

      En grosse partie ce n’était évidemment pas sa faute, mais en partie ça l’était car j’imagine qu’on avait déjà dû la « soigner » et la guider, son problème n’était pas nouveau puisqu’elle n’avait aucun ami…

  8. Adrienne dit :

    quelle histoire!
    ça me ferait peur, une voisine comme celle-là…

    • Edmée dit :

      Eh bien j’en avais peur, à la fin. Assez rapidement en fait. Au début son « air bizarre » m’a inspiré l’idée qu’il ne fallait pas juger sur l’air, mais la chanson était parfaitement accordée, hélàs.

  9. Célestine dit :

    On en a tous connu, de ces personnages sortis tout droit d’une fiction.
    Ne jamais oublier que les meilleurs scénarios, les plus abasourdissants, sont ceux de la vraie vie…
    Splendeur et misère des petites contrariétés de voisinage… lol!
    Merci pour cette tranche de vie que tu racontes avec ta verve habituelle. Un régal d’humour brodé à petits points…
    ¸¸.•*¨*• ☆

  10. La Baladine dit :

    C’est conté avec un talent indéniable, vraiment! L’humour est présent de bout en bout, sans jamais être moqueur (ce qui serait méchant), mais teinté d’une humanité qui fait parfaitement entrevoir la détresse psycho-affective de cette femme, qui se transforme en mouche gluante avec chaque nouveau voisin.
    Pas d’autre solution que de la chasser, ça n’était pas de votre ressort…

  11. anne7500 dit :

    OMG si ça m’arrivait je crois que je deviendrais folle ! Ce genre d’intrusion me fait horreur. J’admire bien ta patience !

    • Edmée dit :

      A vrai dire il ne s’agissait pas de patience, j’étais coincée et ne savais comment me tirer d’affaire – jusqu’au vol pur et simple du plat. Et au fond, elle, elle se rendait bien compte que je l’évitais mais n’entendait se retirer de ma vie que contrainte et forcée. Elle m’obligeait à une relation en sachant que je n’en voulais pas. Quand même une forme de manipulation assez dérangeante…

  12. SPL dit :

    C’est terrible. On a tous ce genre d’histoire dont on n’est pas très fiers avec ce genre de gens… Être poli, rendre service, serrer les dents, etc. jusqu’au jour où c’est la rupture définitive dans des conditions sans retour. Il y a un proverbe de je ne sais plus où qui dit: « si vous cherchez un futur ennemi, rendez service à quelqu’un » C’est cynique mais hélas, c’est souvent vrai 😀

    • Edmée dit :

      Malgré tout je constate que, si en effet on s’en veut un peu d’avoir laissé les choses aller si loin qu’on se doit d’être infect pour s’en sortir… ce sont les manoeuvres de l’autre qui nous ont conduits là. Comme si, bien que cet autre sache qu’on est en train de faire marche arrière, ils ne peuvent se résoudre à lâcher leur proie, il faut qu’on leur coupe la main, pratiquement… Leur pathologie est grave, triste, mais finit par être dangereuse, pour les autres et pour eux….

      Et oui, rendre service se paie souvent cher…

  13. bizak dit :

    Un proverbe kabyle dit : Avant de choisir ton logis, regarde d’abord bien qui sera ton voisin.
    Bien à toi Edmée

    • Edmée dit :

      C’est très judicieux! Mais elle est arrivée après moi 🙂 Je me souviens que mon père a renoncé à acheter une maison qui lui plaisait parce que tandis qu’il la visitait une voisine est venue parler, espionner, raconter…bref, une tique pareille, il valait mieux la léguer à d’autres acheteurs!
      Bises Bizak

  14. PHILIPPE D dit :

    Il y a des gens comme ça et c’est très difficile de s’en dépêtrer !
    On est trop gentils, trop bien élevés, on n’ose pas les mettre dehors !
    Bon dimanche.

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est souvent notre « bonne éducation » qui nous englue, qui fait qu’on n’arrive pas à prendre le large assez vite. Alors le jour où on leur claque la porte au nez, on a le sentiment d’avoir été vraiment sans pitié, et même grossiers. Sauf que finalement… ce sont eux qui utiisent nos réticences contre nous, sans vergogne…

      Bon dimanche aussi, Philippe!

  15. Il y a des gens qui sont de vrais pots de colle, qui en font des tonnes et n’arrivent pas à bien doser la relation. Je m’entends très bien avec mes nouveaux voisins d’en face mais j’ai attendu un an avant de passer une soirée avec eux. J’ai d’abord préféré juste se dire bonjour, échanger quelques banalités et voir un peu à qui j’avais affaire, même si je sentais que le courant passait bien. Bon dimanche Edmée et à bientôt.

  16. Edmée dit :

    Oui là j’ai fait une imprudence en l’invitant, mais je pense qu’elle m’attendait au tournant de toute façon, j’étais dans son colimateur. Mais depuis, crois-moi…toutes mes antennes sont au travail dès que je rencontre quelqu’un et quand on s’accroche trop, je fuis!

    Bonne semaine 🙂

  17. Nadine dit :

    Un peu surprenant qu’elle n’ait jamais réclamé son plat. As-tu une petite pensée pour elle à chaque fois que tu t’en sers ?

  18. Nadezda dit :

    Moi j’appelle ça : une prise de guerre et j’en ai plusieurs 🙂 Très beau récit qui m’a projeté dans mes propres souvenirs et du coup une belle demie nuit blanche 🙂

  19. Edmée dit :

    Tu as raison… je vais le considérer comme une prise de guerre 🙂

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