L’enfant-train, ma mère…

« Je regarde mes photos d’enfance et je me dis que cette petite fille savait bien peu qu’elle deviendrait une vieille bobonne pleine de tracas ».

 

Lignes perplexes de ma Lovely Brunette dans une de ses dernières lettres. Et oui, la pauvre vieille dame pleine de tracas semblait aussi éloignée de cette joyeuse fillette qu’un film l’est de la réalité. Et pourtant, c’est la fillette qui lui tint compagnie tout au long de ses derniers mois. Qui, les jambes griffées par les chardons et le visage rouge, la frange de cheveux sombres collée par la sueur, la promenait encore, sans égards pour sa lenteur et son manque d’équilibre, dans ce bonheur inépuisable accumulé au cours de la belle insouciance. Grâce à la petite fille, elle caressait le dos laineux de son âne et appuyait ses tempes sur son front rêche. Elle revoyait Bobby, son poney adoré et respirait sa lèvre frémissante et soyeuse. S’asseyait avec sa boîte à pastels et dessinait l’étang vaseux.

C’est le sourire tourné vers toutes ces autres années d’intenses petits bonheurs qui errait sur son visage ciselé par le temps, fuyant vers le bas, aux teintes diluées. La malice de l’enfant casse-cou étirait ses lèvres tandis qu’elle me racontait j’avais un affreux maillot de laine rouge alors que je ne brunissais jamais et je …

 

Elle était une petite fille riche, pas pauvre ni malheureuse mais aussi consciente de la frontière entre elle et les autres enfants que ces autres enfants l’étaient pour leur part. Car vêtue de son affreux maillot rouge, elle se tenait pensivement à la grille du château pour regarder au loin ces enfants dévaler le chemin en boites à savon, se cassant gaiement la figure et se défiant sans crainte. Et eux devait l’imaginer gavée d’un dessert gigantesque et peut-être même admirer son maillot rouge…

Elle m’a raconté bien des pitreries faites, comme quand elle et le frère aîné entrainaient l’autre à se coucher sur l’étagère du bas de l’armoire, lui promettant croix de bois croix de fer que cette fois, ils ne le canarderaient pas avec les livres de leurs deux étagères. Et commençait le jeu de massacre, dont des années plus tard elle se souvenait avec tant de plaisir que mon frère et moi lui demandions régulièrement « et raconte encore quand oncle Georges et toi jetiez des livres sur oncle Frédo »… Car l’oncle Frédo s’enfuyait régulièrement en hurlant je vais le dire à mômannnnnn.

Maintenant je les regarde, ces photos d’une enfant ravissante et je réalise que pour arriver à la vieille dame bien lasse, il lui a fallu foncer en avant comme un train, tête baissée. Prendre des pelles, renoncer à de candides espoirs, en construire d’autres, aimer, faire mal, se faire mal, pleurer d’amour et de rire, blesser, trahir, guérir, réconforter. Pardonner et demander pardon.

Et que je l’aime, cette petite fille-train. Elle joue avec celle que je fus moi-même. Face à face, les bras tendus et croisés, les mains jointes, elles tournent en riant. Zim-zizim, ma p’tite cousine, ma mère est une chipote ! Elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes ….

Et enfin sur le net j’ai trouvé trace de cette chanson, qui a donc bel et bien existé et fait partie du folklore wallon :

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32 réflexions sur “L’enfant-train, ma mère…

  1. Armelle B. dit :

    Quel joli texte plein de tendresse et d’émotion d’une vie au long cours qui ne fut pas, hélas! un long fleuve tranquille.

    • Edmée dit :

      Mais elle avait assez de sagesse pour se dire… « c’est la vie ». Ceci dit, elle a tristement acquiescé quand je lui ai dit avoir compris que sa vie avait surtout été une longue solitude…

  2. emma dit :

    la tendresse habite tes lignes…mon Dieu non, il ne meurt jamais l’enfant que nous portons en nous, qu’il soit souriant ou douloureux,

  3. gazou dit :

    Jusqu’à la fin ,il faut le garder vivant cet enfant qui est en nous, surtout ne pas le faire taire

  4. laurehadrien dit :

    Quel trésor qu’une enfance heureuse !

    • Edmée dit :

      Oui, mais la sienne ne fut heureuse que parce qu’elle se souvenait de ce qui l’avait amusée. Terrible faillite de 1929, discordes familiales d’importance, perte du statut social (qu’elle a vécu avec dignité mais amertume)… et puis sa vie personnelle, pas vraiment facile. Mais toujours ce goût pour rire…

  5. Célestine dit :

    L’enfant intérieur reste là, intact, même sous les rides et les coups de boutoir du temps…
    Et tu en parles si bien. le train de la vie, le tourbillon, la vague…
    Jusqu’à cette comptine à la fin : il me semble t’entendre la réciter avec une voix d’enfant.
    Baci ragazza, con emozione, ancora
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Edmée dit :

      Et je n’ai jamais trouvé cette comptine nulle part… or pour moi elle est très nette dans ma tête 🙂 Je l’ai même remise dans une de mes nouvelles… de peur qu’elle n’ait pas existé!

  6. Dédé dit :

    Comme il est important de soigner cet enfant-intérieur car c’est lui qui bien souvent nous tire des mauvaises passes et nous fait sourire, coûte que coûte. Ton texte m’a remplie d’émotion car il est plein de tendresse. Merci ma belle pour nous partager tant d’émotions. Bises alpines.

  7. Adrienne dit :

    on est tellement ce qui a nourri notre enfance que c’en est vertigineux!
    très joli texte plein d’amour pour ta maman…

  8. Angedra dit :

    La douceur de l enfance teintée de nostalgie lorsque la vie a pris des détours par rapport au chemin que l on avait envisagé.
    Il y a des enfances qui chantent toute une vie et d autres qui grincent en fin de vie.

  9. SPL dit :

    L’évocation de ta mère est à la fois pleine de mélancolie et de sourire. J’aime bien… 🙂

  10. colo dit :

    Beaucoup d’émotion en lisant tes mots, tu y mets tant de tendresse et d’empathie.
    Je suis en train d’apprendre la comptine…

    • Edmée dit :

      Je t’avoue que j’ai été ravie de trouver une trace de cette comptine car plus personne ne semble la connaître or… j’y jouais avec Lovely Brunette!

  11. Adèle Girard dit :

    Un très beau texte, mais aussi une de tendresse!

  12. Un texte plein de tendresse. Regarder les anciennes photos fait toujours renaître une sorte de nostalgie mais il faut toujours s’appuyer sur le positif pour continuer sa propre route.
    Bon week end.

  13. epalobe dit :

    Edmée , tu me fais frissonner tellement c’est juste ,que voudrions – nous en fait être d’autre qu’un enfant , un peu grand certes mais avec toujours ces goûts forts et ces émerveillements neufs ,affranchis des corvées , plein de neuve énergie , idées et sentiments

    • Edmée dit :

      C’est bien ça… Et si je me souviens bien, Agatha Christie disait que l’enfant tout à fait spontané disparaît autour des 8 ans, parce qu’il apprend à « être poli », raisonnable, gentil, généreux etc… et qu’il n’est pas forcément tout ça mais il sait comment il doit se comporter pour aller de l’avant sans ennuis. Mais plus tard, une fois dépassées toutes ces conventions, l’enfant de 8 ans resurgit, au naturel (qui revient toujours au galop, non? 🙂 )

  14. Ce que j’apprécie dans tes écrits sur ta famille, c’est que tu ressors vraiment le positif de tous les personnages (j’utilise le terme « personnage » car on s’habitue quelque part à eux au fur et à mesure des années, comme dans un roman). Et je suis aussi d’avis qu’il faut cultiver notre part d’enfance qui, quoi qu’on en dise, conditionne quand même une bonne partie de notre existence. Là aussi, il faut en retirer le positif et ne pas se laisser empoisonner par le négatif.

  15. charef dit :

    L’enfant incrédule occupe un coin de notre âme et éclaire nos nuits sombre pour nous rappeler que nous existons pour vivre de nos souvenirs les plus beaux. Bonjour Edmée. J’ai toujours du plaisir à lire tes articles.

  16. marcellepaques dit :

    Je ne retomberai pas en enfance j’y suis toujours resté ( Prévert) je crois…
    Je suis occupée avec un nouveau compte ( j’espère que ça va marcher..)

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