Anima-Animal

Notre âme, qui garde ce reste-zeste d’animal, ce reste que parfois nous appelons héroïsme, impulsion, courage, audace. Ce reste – zeste d’animalité que pourtant nous nions, ou cherchons à ignorer. Parce que ça échappe à ce que nous considérons « humain », policé, digne. Nous en arrivons même à dire, comme suprême horreur, que certains se conduisent comme des bêtes, ont un comportement bestial.

Et où trouve-t-on des bêtes aussi bestiales que nous, humains, nous pouvons l’être ? Qui tourmentent d’autres des années durant, sans autre but qu’éliminer par l’humiliation, en s’en délectant ? La cruauté du chat, par exemple, n’est cruelle que par notre traduction de son comportement : il s’amuse et exerce son adresse. Mais les harceleurs, les manipulatrices, les psychopathes, les menteurs compulsifs, les voleurs passionnés… ils sont « humains ». Et aucun animal n’accède aux pouvoirs que donnent la parole et l’écriture. Qui semblent être de terribles outils.

Et puis peu à peu la religion s’en est mêlée, encore qu’elle ne soit pas une mauvaise chose en soi, cette vénération d’un chef invisible et tout puissant et partout à la fois, l’évolution naturelle des codes claniques, de plus en plus complexes au fur et à mesure que les clans devenaient tribus, les tribus confédérations ou groupements, etc etc…

Plus on est et plus hautes seront les enceintes pour nous tenir ensemble, plus sévères seront les punitions pour oser penser autrement que la masse et le penseur suprême surtout. Et plus monstrueux deviendront les yeux et les oreilles du penseur suprême, ces abrutis qui ne sont que les cellules d’un magma à cerveau unique, dont la cruauté dit s’appeler justice, dont les punitions infligées avec parfois une joie abominable sont méritées, et dont toute l’existence se résume à être bien vus du penseur suprême ou ses proches pour une récompense imaginaire et souvent éphémère, le temps que la roue tourne à nouveau.

La religion, la politique, le courant de pensée, la caste, le « comme chez nous », le « c’est ainsi que ça se fait et pas autrement »…

L’animal en nous, cet être pur et bien préparé à la vie si on ne le fait pas taire, est celui qui anime l’incontrôlable. Le libre. La pulsion spontanée. Celle de s’éloigner de certains, que l’on sent nuisibles. Refuser le corral. Le licol. Le groupe qui devient toxique. Le proche qui devient un danger. Le danger déguisé en ami. Celui qui nous envoie cette petite onde discrète et pourtant claire : je ne peux pas le sentir.

C’est lui, le loup, le tigre, l’oiseau, l’agneau, le dauphin qui sommeille dans notre âme, et non pas notre éducation ou notre raisonnement, qui nous fait nous jeter à l’eau ou dans le feu sans réfléchir, pour sauver quelqu’un (et nous nous demanderons comment cet acte s’est imposé à nous, et nous dirons que non, il ne faut pas nous féliciter, nous ne savons pas ce qui nous a pris…) ; c’est lui qui nous fait un jour prendre le risque et la parole pour un petit groupe oppressé dont nous faisons partie et qui jusque-là, a subi : ce jour-là… la coupe est pleine, et les conséquences ne nous importent plus, ce qui compte est notre colère du juste, qui jaillit et l’emporte. C’est lui qui nous fait détaler soudainement avant tout le monde devant une menace que nous n’expliquons pas mais qui crie en silence, plus fort que la raison.

J’aime l’animal qui se repose dans mon âme. Mais ne dort pas.

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30 réflexions sur “Anima-Animal

  1. SPL dit :

    Nous traitons aussi mal les animaux que nous-mêmes. Camps, abattoirs… Entre mammifères, pourquoi se gêner? 😦 Et nous leur dénions toute conscience, ce qui est le comble de la malhonnêteté et de la tyrannie alors que nous savons intimement qu’ils ont des émotions, des anticipations, des comportements réfléchis.)
    Qu’avons-nous de plus? Le sens des responsabilités (ils l’ont aussi), l’instinct de survie (ils l’ont aussi), une communication plus sophistiquée? La capacité de choisir et de décider?

    • Edmée dit :

      Ce que nous avons de plus, c’est le pouvoir. Et mal géré, c’est un désastre. Je déteste quand on prend l’animal comme mesure-étalon pour la sauvagerie, alors que nous sommes inégalables!

  2. celestine dit :

    La seule chose qui nous différencie de l’animal, c’est juste que nous savons que nous allons mourir. Certains animaux en ont la prescience juste avant de mourir (comme les éléphants par exemple) mais nous, nous le savons depuis le début de notre vie. Cette pensée génère la peur, la violence, la domination, la cupidité et toutes ces turpitudes que nous disons bestiales, mais qui ne sont qu’humaines hélas. Cette pensée rend fou..Tout l’enjeu réside alors dans la faculté de gérer cette peur de façon pacifique, de gérer son mental et ses angoisses existentielles autrement que par la guerre, le génocide ou simplement la haine du voisin, mais certains, visiblement, n’y parviennent jamais…
    Baci sorellita
     •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      Nous en avons peur parce qu’on nous en fait peur. Croyances successives ont servi à nous terroriser. Et nous cataloguer en bons et mauvais, ceux qui iront au ciel, au paradis, au walhalla ou ailleurs et les autres… Hoka Hey, criaient les Sioux : c’est un bon jour pour mourir. Chaque jour est Hoka Hey…

  3. Armelle B. dit :

    L’animal n’a pas la pulsion du mal en lui, il a seulement l’instinct de survie qui le pousse naturellement à se nourrir et malheureusement tous les animaux ne sont pas végétariens comme la girafe, l’éléphant, le zèbre, le cerf …. Ils sont donc dans l’obligation de tuer et ils le font le plus souvent vite et bien comme le lion. Par ailleurs l’animal connait la peur, la méfiance mais pas la rancune. Et nous savons aujourd’hui que sa sensibilité est souvent plus aiguisée que la nôtre. L’animal a la capacité d’aimer.

  4. Dédé dit :

    Coucou Edmée. Je soigne mon animal intérieur en le caressant dans le sens du poil. Il m’est indispensable. Bises alpines bien grises. Cela sent la neige.

  5. angedra dit :

    Avons-nous une part d’animal en nous ? Nous avons certainement certains traits communs concernant notamment les sens, mais sans que cela nuise à mon amour pour les animaux, l’humain a une conscience que l’animal n’a pas. La seule lecture de ton texte nous fait bien prendre conscience que l’humain pense, il pense même sur son moi intérieur, sur son comportement qui n’est pas dû uniquement à un instinct, une faim, une reproduction…
    Respecter les animaux ne signifie pas devoir se considérer comme un animal debout, comme son égal.
    L’humain a beaucoup de ressemblance avec les grands singes qui se tiennent debout et montrent beaucoup d’autres rapprochements avec nous, mais même en étant si proches l’homme a conscience.
    Une chose me semble évidente, lorsque un humain maltraite un autre humain, l’avilie, l’humilie, l’écrase de sa « prétendue » supériorité, le torture « pour le plaisir » (!!!) etc etc alors là je suis certaine qu’il n’y a aucune parcelle animale en l’humain !

    • Edmée dit :

      Pour moi la part « animale » en nous est cette part libre, qui ne raisonne pas, qui « sent », ou « ressent » ce que la raison ne peut démontrer. Nos instincts aussi, pas toujours très nobles mais qui sont bien là, la jalousie, la fureur. Mais ce qui est horrible chez l’homme, c’est justement que quand il est mauvais… il en a conscience (je parle de foncièrement mauvais, pas méchant sous le coup d’une émotion ou d’un enchainement de circonstances, par exemple…). Il a conscience du mal qu’il cause, de la peur, du désarroi, de l’humiliation. Et il y trouve plaisir. Comme tu dis bien en conclusion, celui-là n’est pas dignifié de la moindre parcelle animale!

  6. Binh An dit :

    Le tigre ne tue que quand il a faim. J’ai lu dans un livre qu’il n’y a que deux espèces qui tuent par méchanceté, sans besoin vital, c’est le chimpanzé et… l’homme.

  7. La Baladine dit :

    Bon, bon, bon… je te comprends parfaitement, et je serais tentée de dire que ce qui nous différencie de l’animal (autrement dit la bête), c’est la conscience. Conscience de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de la portée de nos actes. Mais tout en disant ça j’ai parfaitement conscience (ha ha) de l’absence de conscience d’une grande partie de nos congénères, qui ne sont pourtant pas nécessairement des êtres privés de conscience (autrement dit des fous), et je ne parle même pas de la conscience religieuse qui passe l’essentiel de son temps à s’auto-flageller et le reste à prier pour se faire pardonner ses errements…
    Je crains que l’animal (la bête) ne soit guère meilleur que l’humain. Le couple alpha chez les loups interdit à la meute de copuler pour se reproduire, le dauphin torture le marsouin en bande organisée etc…
    Alors je vais dire… la vie n’a pas de sens profond, sauf à être vécue pleinement dans l’immédiat. Et pour tout être doué d’une conscience, (entendu par là coté d’une petite veilleuse qui te conduit à regarder autour de soi et essayer coûte que coûte de faire en sorte que les autres aillent aussi bien que soi-même), l’immédiat fait que pour mieux le vivre, on se bat pour les plus faibles, les plus fragiles, les plus démunis…
    Tiens, ton article m’a donné la gnaque!
    🙂

    • Edmée dit :

      L’animal est (pour moi… et finalement c’est toujours à creuser!) meilleur en ce sens qu’il agit par instinct. Ce que nous voyons comme cruauté est détermination à tuer ou faire fuir, mais c’est conditionné à ce mantra : survivre, faire survivre MA semence, ma descendance. Une sorte de choix sélectif des plus forts. Donc oui, tous ces comportements existent mais le but n’est que la survie du clan, et de quelques individus. Y en a pas pour tout le monde 🙂

      L’homme par contre, même si évidemment ces comportements existent encore, a la conscience de choses que l’on appelle conséquences, souffrance, solitude, rejet etc. Mais comme tu dis… il y a souvent bien peu de conscience à trouver chez certains. Sans oublier les comportements de groupe, déresponsabilisants et primaires…

      On devient humain, en méritant ce statut, comme tu le dis, en prenant soin de nos plus faibles, en laissant grandir en nous ce qui s’appelle compassion, charité, générosité… Amour!

  8. Adrienne dit :

    faire mal et savoir qu’on fait mal, c’est l’humain, définitivement… aussi en paroles, comme tu le dis en début d’article…
    et ça m’a tout de suite fait penser aux ravages des ‘tchats’ (généralement en groupes fermés) sur fb et compagnie, où nos jeunes (principalement) s’écharpent…

    • Edmée dit :

      Je me demande parfois si, en poliçant trop les choses, on ne les fait pas grandir en secret. C à d que maintenant la moindre bagarre ou dispute qu’on avait petits est réprimée et les mots d’insulte considérés comme des crimes (je ne dis pas que c’est « bien » mais personnellement j’ai survécu à pas mal de prises de bec peu amènes… comme tout le monde), et dès lors, on ne laisse pas sortir la vapeur quand elle doit sortir, on la couve, elle devient un volcan, et sous couvert d’anonymat ou de groupe, on fait bien pire!!!!

    • La différence, c’est qu’avant, les prises de bec au boulot, en famille ou entre amis, elles restaient dans ce cadre. Maintenant, pour nos ados particulièrement vulnérables, ces prises de bec se poursuivent tout le temps via les réseaux sociaux.

      Je vais te raconter l’anecdote récente du fils (15 ans) d’un couple d’amis. Il s’est disputé avec un copain d’école. Ce dernier n’a pas fait d’éclats, mais méthodiquement, il a contacté les amis Facebook de son ex-copain qu’il ne connaissait même pas (ses équipiers du club de foot, p.ex.) pour le salir et inventer plein de mensonges. Certains sont tombés dans le panneau et ont tourné le dos au fils de mes amis qui n’y comprenait rien. Il lui a fallu plusieurs mois pour faire le lien entre sa dispute à l’école, et les amis du foot ou autres qui lui tournaient le dos. Entretemps, beaucoup de dégâts… Et je rejoins le commentaire d’Adrienne à ce sujet.

      • Edmée dit :

        Oui, moi aussi. Personnellement un de mes amis a quitté une femme qui s’est immédiatement vengée en contactant tous ses amis FB (dont moi, qui ne la connaissais pas!!!!) pour dire tout le mal qu’elle pouvait de lui. Moi j’ai été choquée, comme d’autres sans doute mais malgré tout elle a causé pas mal de tort avec des mensonges auprès d’autres gens. Et tu la verrais : une innocente brebis ! Un cobra en réalité….

  9. emma dit :

    j’aimais bien la théorie du cerveau triunique, parait il maintenant battue en brèche, elle expliquait tout, me semble t il- en particulier les strates à la fois évolutives et fonctionnelles : reptilienne des instincts, puis limbique des émotions, et enfin corticale de la logique – le mot bestial est mal employé, en effet, parce que l’humain a ajouté la perversité

    • Edmée dit :

      Intéressant, j’ai tout à fait « loupé » ça… mais ta conclusion reste exacte, et c’est bien ce que je voulais pointer : qualifier les comportements les plus atroces des hommes de bestialité est une grande méconnaissance et déni de la profondeur de la perversité et cruauté humaines. Quand l’homme se mêle d’être mauvais, il dépasse tout!

  10. charef dit :

    Mon pseudo est guépard. J’aime cet animal qui sommeille en moi. Je te rejoins dans ton raisonnement Edmée. Bonne fin de soirée.
    Charef

  11. Nadezda dit :

    Sujet important , il y a beaucoup a dire .

  12. Tania dit :

    « La bête dans la jungle » est-elle au-dehors ou au-dedans de nous ? Je comprends à la lecture de ce billet ton envie de lire la nouvelle de James.

  13. PHILIPPE D dit :

    Qui a dit : « Plus je connais les hommes, plus j’aime les animaux »?

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