Bienvenue! Vous allez voir… c’est comme une grande famille

Eh oui, ça l’est. Ces familles dont on a souvent du mal à prendre des distances dans la vie « de famille », voilà qu’elles nous encerclent aussi au travail, ou dans tout groupe dans lequel nous entrons.

Il y a les patrons. Le père ou la mère, le patriarche tyrannique « pour le bien de toute la famille » naturellement.

J’ai travaillé un jour dans une famille où le patron et son épouse étaient surnommés « Tonton et Tatie » par le personnel, c’est tout dire… Tonton et Tatie avaient leurs enfants préférés – leurs chouchous – et aussi leur papa bien à eux, Monsieur M*** (non, ce n’était pas un bordel, je le jure …), qui possédait plusieurs magasins dont un seul était géré par Tonton et Tatie. Qui épiaient soigneusement les bourdes que ceux qui géraient les autres magasins pouvaient faire. Quand la petite dernière de notre famille a subi les avances de Monsieur M***, et s’en est ouverte, en larmes, à son cher Tonton, il lui a conseillé de ne pas ébruiter inutilement ce moment d’égarement, qu’il parlerait lui-même à Mr M***. Lequel s’en fichait, il partagerait son héritage avec qui était le plus gentil avec lui, pas vrai ? Une des employées, un jour qu’elle rêvassait devant la pluie qui tombait, a vu Tonton s’avancer vers elle et a voulu lui poser une question, qu’elle a commencée par « dis, papa… » suivi d’un fou-rire évidemment. C’est pour vous dire… une grande famille ! Il y avait la jolie paresseuse, à qui on ne demandait rien puisqu’elle se ferait une joie de le faire mal pour qu’on la laisse en paix la fois suivante. Il y avait la vieille bique – qui s’appelait, je vous le donne en mille : Moïse ! – genre Javotte, qui, moustache au vent et pieds enflés, dénonçait tout ce qu’elle découvrait à Tonton et Tatie, et aurait bien fait des croche-pieds à toutes ses sœurs quand le prince apparaissait.

Dans un autre lieu de travail, il y avait HPL notre patron, plutôt vu comme le grand-père un peu ramolli, lui-même sous la coupe de deux niveaux de tyrans dont il avait peur et léchait les bottes avec le sourire et bien des remerciements serviles. Il était secondé (enfin, il se croyait secondé mais était aussi sous la coupe de son « second ») par sa secrétaire, dite « Le croco ». Notre « mère » était la réincarnation d’Helga la louve des SS ou sa sœur, dont la seule explication à son sadisme était que son père avait désiré un fils et avait eu ce machin-là, une fille. Plus virile dans sa tyrannie abjecte qu’un de ces patriarches sournois dans les séries américaines, mais dotée du physique d’un délicat magnolia. Elle aussi avait ses adoratrices flagornant à mort (je me souviens d’A*** qui lui laissait des petits mots sur son bureau « Bonjour et bonne journée ! » « Bonne soirée chez toi, chère I*** »), les trouillardes qui la détestaient mais souriaient comme des chiens que l’on menace, babines retroussées et queue battant le sol.

J’ai aussi eu un « papa » abominable, qui tenait tout le service uni par la confrérie secrète de La dive bouteille. Douze hommes et deux femmes. (Je peux donc vous dire que les hommes sont aussi concierges que les femmes dans leurs cancans de bureau, sauf qu’eux, je ne vous ferai pas l’injure de vous préciser quel était leur sujet préféré, bien au chaud dans leurs braies…. ). Et Papa, d’une simplicité charmante avec ses petits, leur demandait fidèlement chaque soir qui venait prendre un verre après le travail. Et parfois… avant, ce qui était pire ! Il était clair que plus qu’une suggestion amicale ça avait la force d’un ordre. Toute la famille allait donc s’abreuver jusqu’à plus soif, et vivait dans le brouillard total et la dépendance de si tu le dis je le dis aussi… car le travail se faisait en zigzagant et bafouillant par la suite. Il m’est arrivé de les accompagner après, mais j’ai vite abandonné, parce que cet après s’éternisait longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu… J’ai été très mal vue suite à cette rébellion scandaleuse et l’ai payé assez cher…

Capture of the Galleon par Howard Pyle - 1887

Capture of the Galleon par Howard Pyle – 1887

Que dire de ce papa gérant d’un restaurant, qui avait peur de son propre papa, Papa V***,  qui n’hésiterait pas à faire rouler sa tête si le restaurant ne marchait pas. Papa S*** lui avait juré qu’il fallait être un imbécile pour ne pas pouvoir en faire le temple de la gastronomie, du chic et du charme. Mais voilà, Papa S*** n’aurait pas su unifier une troupe de scouts ou d’enfants de chœur, qui aurait viré aussitôt à la bande de gangsters car il pensait que seuls les aboiements et le mépris fonctionnaient. Notre petite famille fourmillait donc de complots, de rébellions, d’alliances louches. Le chouchou était surnommé Petty, et papa S*** lui avait promis la place enviable de bras droit, avec une main baguée (il devait aussi imaginer qu’on embrasserait sa bague, agenouillés, chaque matin…). Petty était bête et méchant comme il se doit, et dès qu’on a compris qu’il nous arrachait des confidences pour aller tout rapporter à son papa S*** chéri, on lui a fait de fausses confidences. Ce fut la chute de la maison Usher, ni plus ni moins. Dans la cuisine on s’entretuait (vraiment), on jetait les casseroles au mur, qui jouxtait l’entrée par laquelle les clients pénétraient sur un glorieux tapis rouge, accueillis par une musique d’orchestre (sur le Titanic aussi, il y avait un orchestre qui joua bravement jusqu’à la fin…), et le bruit de hurlements de pirates provenant de la cuisine. Petty risquait sa vie rien qu’en passant dans les salles, et se faisait insulter de plus en plus ouvertement. Papa Sal* songeait au suicide et filait par la porte arrière quand son papa V*** venait constater l’ampleur du drame. Les clients partaient sans payer à la faveur d’une prise de bec entre les uns et les autres… Un matin, sans avertissement, tout le monde trouva porte de bois. Papa S*** doit encore courir, ainsi que Petty et Papa V*** est, je suppose, encore en train de piquer des poupées vaudoues…

Des toutes ces grandes familles dont j’ai partagé au départ, avec prudence, les claques dans le dos et entendu les bienvenue, tu verras, c’est une vraie grande famille !, j’ai constaté que toujours, celle ou celui qui m’avait accueillie avec le plus de chaleur au début, moi la nouvelle arrivée, était aussi celle ou celui qui m’attendait au tournant : la raison de son empressement était la peur : qui c’est, celle-là ? Elle pensera quoi de telle ou telle chose que nous sommes habitués à faire en toute paix ? Elle a qui, comme alliés ? Peut-être se liguera-t-elle aussi contre Tonton, Tatie, Maman, ou la dauphine… Et ça n’étonnera personne de savoir qu’à l’heure des sabres au clair, ça geignait ferme « et dire que je lui ai tout expliqué, tout montré, que j’ai été sa première amie »… Des larmes de fureur déguisées en pathétique et sincère chagrin liquide…

Mais la différence entre ces « familles » ainsi baptisées pour mieux nous ficeler et la vraie famille, c’est que si on trouve les manipulateurs, les préférences, les intérêts, les coalitions peu nobles dans les deux, dans la vraie famille il y a, qu’on le veuille ou non, tout le bon côté, réel et spontané, qui habite certains des membres, et fait de la famille une tribu inégale mais avec son coin de chaleur. Les liens sont « pour toujours » et pas juste le temps que je monte en grade, que je devienne favori, mignon, dauphine, que j’aie écarté les autres candidats. La vraie famille, c’est mille fois mieux quand c’est bon, et mille fois pire sans doute quand ça ne l’est pas, puisque c’est « pour toujours »…

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30 réflexions sur “Bienvenue! Vous allez voir… c’est comme une grande famille

  1. Dédé dit :

    Ah les grandes familles du travail. Cela me rappelle ce patron patriarcale qui ne supportait pas la contestation de l’équipe face à la responsable qu’il avait engagée. Elle était nulle mais elle lui permettait d’asseoir son pouvoir à lui. Quand l’équipe s’est insurgée, il nous a traités de « petits merdeux ». Mais cela ne l’a pas empêché d’inviter toute la boîte pour fêter ses 60 ans pour une énorme raclette. Et ensuite pour son départ à la retraite. Il a été remplacé par son fils spirituel, un espèce de freluquet pervers et manipulateur. Lui ne nous traitait pas de « petits merdeux », il faisait des grands sourires, il manipulait, monter les gens les uns contre les autres. Et on connaît la fin, brutale et toujours pas punie. Alors moi, les grandes familles, je n’y crois plus. Bises alpines et belle journée.

  2. ibonoco dit :

    Max Weber parle très bien de ce genre de famille quand il décrit un des formes d’autorité (idéal-type pour lui). Il s’agit de l’autorité traditionnelle que l’on peut retrouver dans certains entreprises. Les deux autres types d’autorité définies par ce dernier étant : l’autorité charismatique (celle du tyran par exemple) et celle sous laquelle nous vivons dans nos sociétés, l’autorité légal-rationnelle (société fondée sur le droit écrit).
    Cela fait longtemps que je n’avais pas abordé ces concepts donc j’ai pu être plus qu’approximatif dans mon commentaire.
    Bonne journée et merci, c’est un très bon texte.

    • Edmée dit :

      Merci 🙂 J’ai eu pas mal d’occupations sous pas mal de cieux différents, et j’ai vite appris qui éviter et comment naviguer. Mais c’est une plaie!

  3. Armelle B. dit :

    Cela ne s’arrange pas avec les années, hélas ! On imagine les grandes familles politiques. Ce que ce doit être comme jungle !

  4. colo dit :

    L’entreprise une famille? Très différent, d’abord parce qu’un père ne peut pas licencier ses enfants! J’aime mieux le terme d’équipe (comme celle d’un sport) où l’objectif est commun…ce qui diffère aussi de la famille. Bon week-end Edmée.

  5. SPL dit :

    Tous ces gens sont de véritables personnages de bandes dessinées. On les imagine bien croqués sous un crayon dynamique, fignolés des mille détails que tu donnes, s’animant sous nos yeux. Familles décomposées, recomposées et si « infantilisantes »…

    • Edmée dit :

      Je t’avoue que j’ai en effet un oeil de « cartoonist », sans le faire exprès, c’est sans doute une manière de « ne pas tomber dans le panneau », et alors, une fois qu’on met ses lunettes de comics, ciel!!! La comédie humaine dans tout son ridicule…

  6. Binh An dit :

    Tu es bien inspirée en écrivant ce texte. On fait défiler les lignes et se rend compte que c’est long ça continue et on lit on lit tout d’un trait. Y a matière à un grand roman à plusieurs personnages.
    Je ne connais pas trop ces familles, car je vis loin de mes parents, et mon monde de travail est géré par des dossiers et commissions munies de règles de promotions précises.
    Ton texte est très riche et prenant, je vais le relire…

    • Edmée dit :

      Ce sont les « fausses familles », celles dont les « parents » se proclament père et mère de famille, pour bien nous infantiliser et nous tenir bien serrés sous leur coupe… On ne mord pas ses parents, hein 😉

  7. malyloup dit :

    « Il y a les patrons. Le père ou la père, le patriarche tyrannique … » lapsus ou mot voulu avec ce « la père »? ca

  8. Très belle galerie de portraits. Le monde du travail, les « interactions » entre les membres de l’équipe. Un texte canevas car transposable dans n’importe quelle équipe de n’importe quel secteur. Hélas.

    • Edmée dit :

      Oui. On retrouve ce schéma partout, sans doute parce que nous sommes conditionnés à cette structure « parentale » et qu’alors nous sommes faciles à exploiter…

  9. charef dit :

    C’est comme si on était dans cette famille chaleureuse qui nous éloigne des j’aime insipides de Facebook. Bonne fin de semaine Edmée.

  10. Philirlande dit :

    Tout a fait correct ta description et avec le temps, toutes les grosses boîtes se ressemblent, on te souhaite la bienvenue en cachant le couteau dans son cas aujourd’hui cas où il peut servir plus tard…
    C’est marrant que tu prennes du Titanic, mon prochain article parlera de son retour…

  11. alainx dit :

    C’est un peu du La Bruyère revisité…
    Quant à l’entreprise « une grande famille », je ne sais plus trop qui disait — non merci, J’en supporte déjà une à la maison, ça suffit !

    • Edmée dit :

      Personnellement, ça m’a toujours fait vibrer de discrètes antennes, disons que « je sentais le poisson »… et ai souvent été celle qui protestait pour les innombrables collectes pour des cadeaux d’anniversaire, d’adieu, de mariage et naissance. Vraiment pas la fille de famille 🙂

  12. emma dit :

    monde cruel de l’entreprise, que tu sculptes au scalpel… n’est ce pas toujours pervers des qu’un humain a pouvoir sur un autre ?

    • Edmée dit :

      Il y a un rituel de mariage qui me plait assez, où l’époux dit à sa femme : Je suis ton maître (je sais, c’est une formule un peu vieillotte 🙂 ) et parce que je suis ton maître, je suis ton serviteur… Celui qui est « au-dessus » doit en principe protéger l’autre aussi. Dans ce cas, travailler pour quelqu’un qui prendrait soin de nous, reconnaîtrait notre place, ce serait bien. Mais là… c’est dans Utopialand, hein!

  13. laurehadrien dit :

    J’ai apprécié le parallèle entre famille-entreprise et « vraie famille ». Personnellement je suis incapable de dire laquelle est la pire…

  14. La Baladine dit :

    Ah c’est clair! Et conté avec finesse!
    Perso, j’ai déjà du mal à composer avec les membres de ma famille avec qui ça « n’accroche » pas…
    Dans le monde du travail, je me suis toujours accordé le luxe de choisir, autrement dit, quand l’atmosphère ne me convenait pas, je me mettais illico en quête d’autre chose.
    Maintenant, même dans les équipes les plus soudées, quand on travaille ensemble des mois d’affilée 7 jours sur 7 et sans compter ses heures comme je l’ai fait plusieurs années, il faut bien reconnaître qu’il se passe quelque chose d’assez fort, qui n’est pas sans évoquer les liens familiaux: des gens avec qui on a des intérêts communs mais qu’on n’a pas forcément choisis. Alors amitiés, inimitiés, rivalités… tout existe! Comme tu le soulignes, on apprend vite à reconnaître ceux sur qui on peut compter, et à se méfier des autres 😉
    Bises

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