Crapauds et serpents

La parole donnée à tous. Un bien, mais souvent aussi un gaspillage et la descente pour chacun dans ses purgatoires ou enfers personnels. N’est pas parleur qui veut. Ne dit pas bien qui veut. J’aime les réseaux sociaux, parce que j’ose penser que je m’en sers avec prudence. Certes j’y ai eu mes rencontres du genre Poltergeist, Amityville et autres dans des moments impétueusement candides et surtout, malgré le soin que je mets à éliminer tout ce que je n’ai pas envie de voir (et ça va des défilés de petits chats avec des rubans ou des fleurs sur la tête au massacres en abattoirs, en passant par mille et une autres délicatesses intermédiaires) je vois quand même passer, sur le réseau social qu’on ne nomme plus, pas mal d’horreurs, de fausses infos, d’appels aux boycotts et au ralliement pour bien des croisades.

Mais bon, j’y suis pour ce que ça offre de bon, des contacts très sympa (qui se sont parfois concrétisés, sans mauvaise surprise je le certifie la main sur le coeur), des échanges de soutien choisis, des rappels en douceur qu’untel ou unetelle existent et même… fêtent leur anniversaire, pas plus tard qu’aujourd’hui.

Mais il y a aussi cette banalisation d’une colère écrite, qui fait monter d’un cran – ou deux – ce qui était tolérable avant. Les gens qu’on n’aime pas sont des connards, des porcs, des criminels, méritent qu’on leur casse la gueule, on leur conseille de crever, on souhaite qu’il ou elle étouffe ou soit flingué(e). S’ils sont moches, alors là, alors que la bouche en cœur on affirme  que désormais un tas de mots sont inacceptables (grosse, laid, aveugle, noir…) pour les politiciens ou personnes en vue en disgrâce, rien n’est assez cruel pour les définir : grosse truie, tête de con, ivrogne

Ça, ça passe très bien. Mais gaffe à dire ça d’un sdf ou d’un chômeur.

Et cet exemple de grossièreté exprimée, qui devient en quelque sorte permission et en encourage d’autres (on est dans la surenchère, et bravo à la formule la plus abominable et innovante qu’on trouve), c’est comme un concours, on remplace The Voice par L’insulte qui tue ou Big Mouth. C’est, désormais, une sorte de norme.

On peut, pour minimiser la chose, se dire qu’il ne s’agit que de mots. Mais ça va bien plus loin, bien trop loin. C’est un peu comme si on libérait un, puis trois, puis quinze, puis cent gremlins furieux. C’est un tourbillon de colère, qui la rassemble, la centrifuge, et la répand en gouttelettes haineuses. Un concentré. Si on tombe dans ce tourbillon, on ne mesure plus rien, on est emporté et est immédiatement isolé de toute réflexion, pause, retour aux sources du problème. On a perdu ses billes…

On n’est plus capable de raisonner, on est dans la défense et l’agressivité en permanence. « L’ennemi » ne peut jamais rien concevoir de bon et lui aboyer des insultes est un monologue criard de roquet, dérisoire, dangereux pour ceux qui ne laissent plus sortir que des crapauds et des serpents de leurs bouches, comme dans Les fées de Charles Perrault…

On peut avoir une indignation justifiée, argumentée, être vraiment indigné et désirer combattre, mais ne fermer ni la mesure dans les propos (qui porteront mieux) ni l’objectivité. Sous peine de s’engouer et d’avaler les crapauds et serpents soi-même.

Pour être « parfaitement honnête », selon la formule consacrée dans ces cas-là, j’avoue avoir eu moi-même des jets grouillant de reptiles et batraciens se précipitant hors de ma bouche lorsque je vivais aux USA. Je n’avais pas tort d’être horrifiée devant ce qui m’horripilait, mais j’avais, naturellement, tort de donner à tout ça une force motrice qui m’avait presque transformée en gargouille humaine.

The Human Gargoyle. C’est à moi que ça a nuit, car ceux qui me mettaient dans cet état, eux, ils n’ont jamais changé…

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34 réflexions sur “Crapauds et serpents

  1. armelle dit :

    Il ‘est vrai, Edmée, que le pouvoir des mots est immense. Ils peuvent envoûter, séduire, enchanter mais ils savent également… tuer.

  2. Dédé dit :

    « Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ». Dixit Salomon dans la bible. Il faudrait moderniser cette expression pour ceux qui tapotent constamment sur leur clavier de téléphone portable ou d’ordinateur. Les mots ont beaucoup plus de pouvoir qu’on ne le croit. Bises alpines.

  3. La prudence et la modération s’imposent lorsque l’on écrit dans ces réseaux, où se croisent effectivement le pire et le meilleur !

    • Edmée dit :

      Et on dirait aussi qu’on demande leur avis à tout un chacun. On décore tel endroit « pfffff c’est moche, ils auraient dû faire… »; on choisit de construire quelque chose quelque part « ils n’ont vraiment que ça à faire avec notre argent? On aurait mieux fait de…. ». Vite, des baillons et des menottes, qu’ils ne parlent ni n’écrivent plus 😀

  4. La Baladine dit :

    Tu dis tout très doctement de la bêtise couplée à la haine, telles qu’elles se sont libérées à grande vitesse sur les réseaux sociaux. En France, elles descendent de plus dans la rue chaque samedi. Spectacle édifiant s’il en est.
    🙂

  5. Carine-laure Desguin dit :

    Oui et en plus quel gaspillage de temps et d’énergie. Et l’on se dit que ça existe vraiment, des gens qui crachent comme ça.

  6. Colo dit :

    N’étant sur aucun réseau dit social, j’ai juste envie de dire qu’à la radio ou à la télé je suis souvent consternée par le droit de parole « universel ». Je crois qu’on peut parler de tout, bien sûr, mais pas n’importe qui. Nous connaissons tous, et avons donc une opinion, dans certains domaines, mais sommes nuls dans d’autres. Et pourtant on entend pérorer journalistes verbeux et autres « généralistes » sur des sujets pointus…désastre et là, souvent, je me retiens de…tu vois:-))

  7. Françoise dit :

    Les mots peuvent être destructeurs, ils peuvent être des armes et faire horriblement mal, et tant que les gens n’y ont pas été confrontés, ils ne se rendent pas compte du mal qu’ils peuvent faire. Et en général, je ne comprendrai jamais cette haine verbale que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs…
    Belle fin de semaine à toi, Edmée.

  8. Adrienne dit :

    il paraîtrait que de nos jours on ait du mal à avoir une discussion calme et argumentée avec des gens qui sont d’un avis différent du nôtre…

  9. angedra dit :

    Plus de discussions où chacun donne son opinion, son idée, ses remarques… que des aboiements de personnes qui se défoulent derrière leur écran.
    Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, mais je lis parfois des commentaires sur certains articles et je m’éclipse immédiatement devant tant de haine, de bêtise …
    Une véritable inquiétude sur ce monde actuel où tout est interdit et en même temps où il n’y a jamais eu autant de violences !
    Surtout ne pas siffler une femme dans la rue en lui adressant un sourire sans risquer une plainte, ne pas manger de la viande sur la terrasse d’un restaurant sans voir des végan qui se plantent devant vous en vous fixant et vous accusant, ne pas prendre de bain sans se faire traiter d’anti écolo……
    mais sur le net toutes les insultes sont permises.
    Le faux, le vrai, l’intox, l’injure, tout cela pollue et se multiplie.
    Très peu pour moi, je préfère rester dans un cercle plus restreint mais dans un monde plus serein.

    • Edmée dit :

      Je ne me jette pas dans les pugilats, mais il m’est arrivé de prendre « des coups » parce qu’en effet je mangeais de la viande ou trouvais les hommes charmants 🙂 … Mais comme toi, que je le veuille ou non, je ne peux pas ne pas remarquer, et être désorientée par la virulence des « commentaires » haineux et proférés par vraiment pas de grands penseurs…

  10. alainx dit :

    Pour ma part, comme je crois l’avoir déjà dit ici et ailleurs, j’ai posé un acte en conformité à ma conscience civique et citoyenne, qui consiste à ne (plus) fréquenter aucun réseau social, pour quelque cause que ce soit.
    Je crois d’ailleurs que l’expressions *réseaux sociaux* est en soi une arnaque. Ils devraient plutôt s’appeler « réseau de la déliquescence sociale ».

    «Des armes et des mots c’est pareil
    Ça tue pareil »
    (Léo ferré — les chiens)

    Et dans ces domaines je crois sincèrement que le pire est à venir…
    D’ailleurs, c’est déjà largement commencé. Les gilets jaunes ne sont que les prémices de l’insurrection dévastatrice qui se prépare et dont ils seront les premières victimes.… Ils se sont déjà largement faits phagocyter par ceux qui œuvrent concrètement chaque semaine pour faire éclater des situations insurrectionnelles afin de prendre le pouvoir en France par la force…
    leur nombre augmente chaque samedi.Leur nombre est inversement proportionnel à celui des « vrais » gilets jaunes.
    En conséquence, prochainement sur vos écrans : exit la démocratie.

    Dommage pour ceux qui ont un véritable besoin de solidarité.
    Comme d’habitude ils attendront des temps meilleurs qui ne viendront pas.
    Un grand classique hélas !

    • Edmée dit :

      Tu as sinistrement raison. Et tout ceci fait le profit de certains : faites aboyer vos chiens stupides, lâchez-les, on leur tirera dessus quand ils auront fait le débroussaillage…

  11. SPL dit :

    La parole pour tous! Quelle illusion! Le mythe de l’égalitarisme, le nivellement par le fond, la jalousie éructante, la bêtise… Plus c’est gras, débile, vulgaire, méchant, plus ça prétend. L’arrogance des ignorants est terrible. Ils appellent ça le pouvoir du peuple, la « vraie » démocratie. Au vrai, ce n’est pas glorieux. Elucubrations, fantasmes, abrutissement généralisé, promotion de la médiocrité. Et ça prend la pause pour la photo, le poing en l’air, histoire d’avoir sa minute de gloire sur les réseaux sociaux…

  12. Sav dit :

    Outre la façon de s’exprimer sur les réseaux sociaux, on peut aussi souligner lé ☑ que des personnes y sévissent avec parfois de centaines de pseudos différents… FB peut être une toile à prédateur…

    • Edmée dit :

      C’est très vrai. J’en ai repéré, et des gens qui dont se « likent » eux-mêmes, se complimentent. Je me suis débarasssée d’un il y a deux ans et l’avais bloqué, il vient d’ouvrir un nouveau compte et m’a refait une demande. Je l’ai rebloqué tout de suite 😀

  13. malyloup dit :

    « C’est à moi que ça a nuit, car ceux qui me mettaient dans cet état, eux, ils n’ont jamais changé… » oh oui, Edmée!

  14. gazou dit :

    On peut être indigné, horripilé…mais avant de s’exprimer, s’envelopper de silence pour trouver les mots justes (tenter du moins) qui permettront à ceux qui nous écoutent une réflexion transformatrice…Ce n’est jamais en exprimant de la haine que l’on peut obtenir des relations plus enrichissantes

  15. Xoulec dit :

    Je n’ai pas de compte FB, si c’est celui-là dont tu parles.
    Les très rares fois où je suis tombé sur des « échanges », j’ai été sidéré par le niveau… Je n’ai peut-être pas eu de chance. Je fuis déjà ces niveaux de bassesses dans la vie de tous les jours, ce n’est pas pour les retrouver sur la toile. Les blogs sont une vraie richesse. Pour vivre heureux, je vis caché.

    • Edmée dit :

      Le niveau est effectivement étonnant… Je ne « participe » pas à grand chose, mais pour moi ce réseau social a aussi de bons angles qui me sont utiles ou agréables, donc je ne le boude pas, mais il faut vraiment…. « se tenir à carreau »! 🙂

  16. Visiteuse dit :

    Certes, quand la forme est ordurière et le fond d‘un vide abyssal, il est à désespérer de l’augmentation du niveau de réflexion des humains.

    Au-delà de l’anecdote, les réseaux sociaux sont surtout, n’en doutez pas, un formidable outil de surveillance global. Le comble, c’est l’adhésion en masse à cette « servitude volontaire ».

    S’épancher sur les réseaux sociaux ou des forums est un défouloir toléré tant qu’il reste marginal, non organisé et sans influence. Dès qu’ils mobilisent et rallient les gens entre eux on voit bien qui sur-réagit en usant de tous les pouvoirs de cette république pour faire cesser toute contestation ordonnée.
    Il n’y aucune « neutralisation » a espérer, dans les faits l’oligarchie s’est assurée de tous les pouvoirs et nous, n’en avons aucun !
    « Pour savoir qui nous dirige vraiment il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer » – Voltaire.
    Quant aux idées déviantes, et des mèmes qui se propageraient un peu trop et trop vite, les « autorités » supra nationales veillent : https://www.contrepoints.org/2019/04/25/342418-lunion-europeenne-productrice-de-fake-news

    On peut donc en conclure que le Super-organisme dont nous faisons partie est brillant, Orwellien (même si à force d’en parler cela devient une tarte à la crème !) Notre Réel d’aujourd’hui c’est l’allégorie de la caverne de Platon.
    Comme dans la caverne, les média mainstream ne nous renvoient du monde que son reflet, les politiques eux, fabriquent des lanternes magiques qui projettent les images attractives pour enchaîner les individus au concept flou et toujours conjugué au futur appelé l’Espoir ; quant aux réseaux sociaux ce sont d’autres sources de lumière qui en les hypnotisant, attirent les papillons de la société du spectacle : Narcissisme, vanité et égotisme tous réunis dans une même ronde… pendant ce temps le diable se marre !

    • Edmée dit :

      Oh ça la haute surveillance ne fait pas un doute, il suffit de voir comme réagir à un type de sujet fait apparaitre tous les sujets semblables en masse. Je fais de mon mieux pour justement n’adhérer à rien de corrosif – quand je le sais 🙂

  17. Sur les réseaux sociaux comme dans la vie de manière générale, je trouve qu’on manque de plus en plus de nuances. Bien souvent, ce n’est pas noir ou blanc, mais entre les deux.

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