Marguerite, Germaine et les autres…

La petite Marguerite – qui allait devenir Tante Marguerite pour nous, et ma petite Marga pour sa mère et son époux vraiment très tendre, est née en Belgique en novembre 1883. Et dès l’été 1884, hop, traversée pour Buenos Ayres ! Elle fera 4 fois cette même traversée avant le retour définitif à l’âge de 14 ans. Sa sœur Germaine s’arrangera pour naître en Belgique en 1886, tandis que les trois autres enfants – dont mon grand-père – naîtront en Argentine.

On passe à table!

Et notre Marguerite, l’aînée, se souvenait assez bien de ces interminables voyages d’un mois, avec, selon la compagnie, escale à Londres, dont l’une a d’ailleurs nourri son imagination pour toujours car… Jack l’éventreur en personne se dissimulait dans le port, ainsi sans doute que le brouillard. D’autres escales avaient lieu à Ténériffe, et Rio de Janeiro où il arriva une fois que tout le monde dût rester en rade sous un soleil « tapant » car il y avait une épidémie de fièvre jaune au Brésil. Lors de la visite d’une île déserte elle s’était émerveillée devant les orchidées, des forêts de fougères, des plantes à la beauté généreuse et un aigle survolant le tout, impassible et attentif, qui aurait quand même pu foncer pour emporter le serpent qui faillit mordre sa maman, la gentille Louise, et leur éviter une terrible frousse. Mais bon… un aigle a des soucis d’aigles et pas de garde du corps… Et on mangeait bien, du frais puisque les vaches étaient embarquées pour garantir le lait frais et le nuage de crème, voire, en cas de malheur… finir en rôti.

Ces années en Argentine sont restées pour elle une enclave paradisiaque dans une vie par la suite bien bourgeoise, même si elle a vécu deux guerres comme toute sa génération. Je l’ai connue âgée, toujours un peu agitée, avec trop de rouge aux joues et les cheveux teints d’une couleur entre le roux et le noir, souriante et autoritaire avec ses frères et sœurs dont elle s’attirait les moqueries pas toujours affectueuses. La tante Marguerite était la tante qui faisait marcher tout le monde à la baguette du côté de mon père, comme la tante Didi l’était pour le côté de ma mère. Chacun son sergent major…

En tout cas lorsque je l’ai connue, Marguerite tenait à recevoir toute la famille chez elle pour le Nouvel An et comme nous étions nombreux et son logis petit, nous arrivions à des heures différentes, et en bon stratège qu’elle était, je pense qu’elle évitait ainsi avec maestria de convier à la même heure des gens incompatibles, aussi ai-je pas mal de cousins que je n’ai jamais rencontrés ! Elle annonçait cependant qu’untel ou unetelle venait de repartir avec les enfants, quel dommage que vous ne les ayez pas vus, si seulement vous étiez arrivés une demi-heure plus tôt, mais nous avions droit à un résumé des derniers épisodes – glorieux, tout le monde travaillait bien en classe contrairement à nous… – de leurs derniers faits et gestes. Elle s’agitait comme une abeille, la cafetière d’argent à bout de bras, des fournées de biscuits Mirou – de petites brioches aux éclats de chocolat – faits par ses blanches mains encore tout chauds sur un plateau. Je les ai faits spécialement pour aujourd’hui, claironnait-elle, aussi les petits biscuits Mirou de la tante Marguerite nous faisaient-ils rire à l’avance.

Il faut dire qu’un trait que l’on retrouvait sur beaucoup d’entre nous était les yeux asiatiques, et ma cousine Françoise et moi leur donnions à tous des surnoms « japonisants », ce qui fait que tante Marguerite était devenue Tantou Margueritou, et que notre cousine Mireille, forcément, était devenue Mirou. Du coup, nous associions les fameux biscuits Mirou à la gentille et discrète Mirou. J’adorais le mari de tantou Margueritou, Édouard que tout le monde appelait Édou – sans la moindre conscience que ça faisait notre affaire, à Françoise et moi. Et doux, il l’était. Et mignon « comme tout ».

C’est bien grâce à son fils unique, Robert (onclou Robertou), qui en a transposé une partie dans un de ses livres, que mon côté de la famille connaît les aventures et mésaventures de Marguerite en Argentine, même si Françoise m’a raconté une anecdote étant arrivée à sa propre grand-mère, Germaine. La petite sœur de Marguerite. Mais il y eut aussi, comme inoubliables faits, les tremblements de terre, les fêtes de Noël au soleil avec le sapin garni dans le jardin…

La maison était d’importance, une construction carrée de style espagnolisant, avec une grille solide – n’oublions pas que les revoluciones succédaient aux revoluciones et donc aux hordes de bandits et pillages – et un charmant patio décoré de palmiers en pots. Tante Germaine se souvenait avoir entendu que l’on étranglait quelqu’un derrière la porte lors d’une des revoluciones. Marguerite, elle, n’avait pas oublié les ambulances qui ne cessaient de pim-pon-pim-ponnner tandis que le canon tonnait, tout ça en prime un jour où le petit frère Roland était malade et qu’ainsi le médecin ne pouvait arriver. Larmes et larmes de la mère et ses filles aînées. Roland a survécu, je l’ai connu, toujours dandy même dans ses dernières années. Elle évoquait aussi une femme que l’on avait égorgée derrière la porte, peut-être la même scène évoquée par Germaine. Et l’habitude d’avoir des vivres à la maison pour tenir trois semaines perdure encore ici et là dans la famille, c’était la norme transmise par mon arrière-grand-père Servais, que mon Papounet a mise d’application, très sagement, lors de ses années africaines.

La vie était encore imprégnée d’accents colonialistes. Dans cette jolie demeure vivaient Servais le père, Louise la mère, Mademoiselle Antoinette l’institutrice française, l’oncle Adolphe, frère de Louise, et la jeune fratrie, nés à Buenos Ayres dans le cas des trois derniers : Roland, Albert et Mariette-Eleonore-Julie, dont j’ai trouvé l’acte de baptême sous le nom de Maria Julia Leonor, baptisée à Nuestra Señora del Socorro, Ciudad de Buenos Aires. Papounet – qui lui fut baptisé Tiago Juan Alberto des années plus tard, ce qui enchantait l’âme rêveuse de Lovely Brunette qui n’aurait pas aimé épouser un Alfred ou un Gérard tout banal – trouvait que la servante que l’on voit sur la photo ci-dessus ressemblait à Charles Aznavour, et ça l’amusait beaucoup. L’oncle Adolphe « en a fait de belles » et en tout cas est mort et enseveli là-bas, on n’a jamais dit tout haut ce qui lui était arrivé. Il était bien beau c’est un fait, et je sens du parfum de femmes à plein nez. Diablement beau, riche, et célibataire, l’ingrédient idéal pour une fin romantique et tragique… L’employeur de ces messieurs – acheteurs lainiers – était Monsieur Dedyn, de Roubaix, et il venait loger avec son épouse lors de leurs visites « sur place ». L’oncle Henri, frère de Louise et de feu-Adolphe, rendait de fréquentes visites lui aussi, et je suis amoureuse de son souvenir, un aventurier casse-cou et plein d’humour, à la « bouille » délicieusement heureuse sur les photos.

Quand on ne voulait pas être compris « des autres », le truc était tout simple : on parlait en wallon. Pas en français mais en wallon. Après tout, le grand poète wallon Corneil Gomzé, auteur de la Barcarolle vèrvîtwèse (la barcarolle verviétoise, écrite en l’honneur de Rodolphe Closset – Anna Closset était la meilleure amie de Louise, et Marguerite épousera son fils Edou des années plus tard) était à la fois l’oncle et le parrain de Servais mon arrière-grand-père – c’est d’ailleurs du côté Gomzé que sont arrivés les yeux asiatiques -, et qui diable en Argentine allait comprendre le wallon ?

Les retours en Belgique

La jeune fratrie parlait le français à la maison et avec Mademoiselle Antoinette, qui les accompagnait lors de leurs retours en Belgique. Mais pour le reste de leur existence, c’était l’espagnol, leur langue.

Ils avaient une maison de campagne à Belgrano. Dont je ne sais rien. Et l’oncle Henri avait des actions qui ne valent plus un sou au vélodrome Palermo ce qui est dommage car j’en ai une. Et elle a fière allure…

Marguerite a confié à son journal ses soupirs écrits évoquant son retour en Belgique, alors qu’elle avait 14 ans. Ils n’avaient gardé de leur passé sud américain que les objets et les vêtements… peut-être même son mouton sur roulettes, que l’on devine sur la photo dans le patio. Mais la vie et ses lumières étaient restées dans les murs de la belle demeure. Le petit pays pluvieux lui semblait pire qu’un corset de béton, étriqué d’un millier de choses qu’on ne disait ni ne faisait si on était quelqu’un de « bien ». La maison familiale, pourtant bien belle que son père fit construire alors, n’avait pas le vent de la pampa faisant courant d’air, et le dulce de leche que faisait Louise n’avait pas le même goût, parce que ce n’était pas le même lait, les vaches ici aussi étaient confinées dans des prairies certes plus vertes et grasses, mais plus petites que celles de leurs cousines lointaines. Après une liberté infinie elle s’asphyxiait dans la mesquinerie et la cruauté des autres jeunes filles jalouses et donc narquoises. Là pourtant la revanche était de parler en espagnol pour ne pas être compris ! Son frère Albert, mon grand-père, a toujours ressenti la même chose, il détestait la ville natale de son père. Il y mourut, en vaillant patriote, mais a semé chez son fils Le Papounet l’envie d’ailleurs. Le besoin d’ailleurs. La bougeotte.

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27 réflexions sur “Marguerite, Germaine et les autres…

  1. SPL dit :

    Et le grand voyage continue! Quel plaisir de suivre les tribulations d’une famille nombreuse à l’autre bout du monde! Entre les biscuits aux pépites de chocolat (j’en salive), les palmiers en pot, les patios à grilles derrière lesquels on égorge des gens durant les révolutions, les moutons à roulettes et les actions au vélodrome Palermo, c’est un grand tour dans le temps et l’espace plein d’images, de bruits, d’odeurs et de saveurs. On y est, avec eux! A travers tes mots, je vois défiler des planches entières de bandes dessinées avec leurs personnages hauts en couleurs et leurs aventures. J’adore.

  2. Un récit familial qui évoque le parfum des terres lointaines et dégage le charme envoûtant de l’ailleurs. Les voyages étaient alors une vraie aventure, une rupture avec le conventionnel, et, aux yeux des enfants le sentiment d’être d’une autre planète.

  3. Le contraste entre la vie en pays Wallon et la Pampa argentine est saisissant, et les photos choisies illustrent bien ces différences.

    • Edmée dit :

      Merci. Oui ça a dû être un fameux contraste pour les enfants. Peut-être les adultes attendaient-ils le retour au pays car leurs proches leur manquaient mais pour les enfants, le monde était là!

  4. malyloup dit :

    chaque épisode devient épopée! quelle famille! et que de ‘rêves’ pour toi (non?) comme pour nous 🙂
    ces petites histoires font la grande Histoire, à n’en pas douter!

    • Edmée dit :

      Oui bien sûr, ça ne pourrait pas m’impressionner, et ça m’a forcément imprégnée. Plus les souvenirs de mon Papounet, plus proches de moi, mais maintenant ma curiosité s’étend à ceux qui l’ont précédé…

  5. Adrienne dit :

    il y a matière à quatre billets, au moins 😉
    (toutes les familles ont donc ce genre de tante? une des soeurs de mon grand-père était exactement pareille, y compris les visites rituelles de nouvel an ;-))

    • Edmée dit :

      Je crois que l’aînée, qui souvent avait été « la grande soeur » à qui il fallait obéir, aimait cette place 🙂 Et donc elle était celle qui… et nous les enfants ou petits-enfants on apprenait très tôt à bien se tenir chez tante Didi ou Marguerite 🙂

  6. angedra dit :

    Une véritable richesse ta famille !
    Quel plaisir de suivre ainsi ces vies et de pouvoir les ressusciter avec tant de détails. Comme toujours tu nous fais voyager agréablement au sein de ta famille.

  7. Nadezda dit :

    Toujours agréable a lire 🙂 Une belle et intéressante famille !

  8. Beaux souvenirs… Les visites de Nouvel An chez les oncles et tantes, c’est une tradition qui se perd petit à petit. Marguerite, c’était le prénom de mon arrière-grand-mère que j’ai un peu connue. Bon Week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Je pense qu’on a tous eu notre tante Marguerite, j’avais deux tantes Germaine d’ailleurs, une étant devenue Tante Ger 🙂 Bon week end à toi aussi Petit Belge!

  9. Colo dit :

    Je me délecte! J’ai lu pas mal de récits d’espagnols émigrés en Argentine, mais ils sont évidemment fort différents.
    Cette famille , ses anecdotes que tu racontes si bien, l’imagination de certaines…merci pour ces bons moments.

  10. Célestine dit :

    Confier à son journal ses « soupirs écrits » que c’est bien dit…
    Ça me replonge dans mes quatorze ans fiévreux…
    Une saga familiale qui reste vivante grâce à ta plume. On ne s’en lasse pas…
    Baci sorellita
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      Et moi j’ai détruit toutes mes ébauches de journal, et aussi tous les dessins que j’ai faits. Or j’ai fait les arts déco, il y en avait beaucoup. Je me ferais bien psychanalyser pour savoir pourquoi, mais… après tout je m’en fiche 🙂 Baci sorellita!

  11. PHILIPPE D dit :

    Tu fais vraiment partie d’une famille de voyageurs !
    Bonne semaine.

  12. Tania dit :

    Ma grand-tante Marguerite, c’était tante Guigui. Comme je viens de le lire par ailleurs, il y a des femmes qui sont faites pour être des mères et d’autres des tantes (et encore d’autres à ne pas mettre en présence des enfants ;-).
    Merci pour cette belle chronique familiale haute en couleurs, tu les fais revivre !

  13. Philirlande dit :

    Que de chemins et de souvenirs
    J’ai moi même reçu de très belles actions russes de mon grand-père qui ne valent pas un clou…

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