Dans l’angle du tombeau, l’amour

« Seul, l’amour subsiste dans l’angle du tombeau ». Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, – Lovely Brunette – , a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire, des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

Mon Papounet qui se faisait encore « beau » pour regarder une vidéo envoyée de Malaisie par son petit-fils alors qu’il se remettait d’une double broncho-pneumonie, et nous disait, ravi « il n’y a plus qu’une chose que je fais encore bien : c’est dormir »! ; un ex beau-frère si joyeux que je le pensais éternel et qu’il me manque même si je ne l’ai plus vu depuis près de trente ans; une ex belle-mère avec laquelle j’ai croisé le fer comme un mousquetaire pour finir par comprendre qu’elle était insupportable, oui, mais qu’elle avait lutté comme un lion toute seule et que ça l’avait rendue insupportable, des grandes-tantes radieuses dans leur vieil âge au point qu’elles vous éclaboussaient de leur plaisir d’avoir vécu… tous ces gens m’ont tant donné, et l’amour est, oui, toujours assis dans l’angle de leur tombeau, envoyant à qui les aimât des flèches de pensées chargées de vie…

 

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43 réflexions sur “Dans l’angle du tombeau, l’amour

  1. Dédé dit :

    Emue en en lisant. Quand les êtres chers s’en vont, ils laissent en nous une petite flamme qui ne demande qu’à briller pour éclairer notre chemin. L’amour toujours. Merci Edmée pour tes récits toujours si émouvants. Bises alpines et belle suite d’été.

  2. Michel Tureau dit :

    Pas encore dedans… mais dans l’angle. Cela me convient. Je ne chercherai plus. Merci Edmée.

    • Edmée dit :

      Nous pouvons déjà nous asseoir dans l’angle et …entendre au loin nos chers disparus qui papotent, tuent le temps, pour ne pas être loin quand le temps qu’ils n’auront pas tué sera le nôtre 🙂

  3. Carine-laure Desguin dit :

    Je ne te contredis pas, j’approuve. Nos défunts vivent en nous et la formule la plus salutaire c’est de se souvenir des meilleurs moments. Oh oui …

    • Edmée dit :

      Et les meilleurs moments sont toujours liés à l’amour… ceux qui n’ont pas aimé n’ont que des dalles et des urnes vides devant lesquelles faire semblant. Car les autres… ils savent que dans l’angle… 🙂

  4. Nos chers disparus nous accompagnent par la pensées. Il ne reste que l’amour ! 🙂

  5. malyloup dit :

    oh que j’aime ce texte…..d’Amour!!!!! et surtout « C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? »…..mais bien sûr, pardi!!!! et puis « des grandes-tantes radieuses dans leur vieil âge au point qu’elles vous éclaboussaient de leur plaisir d’avoir vécu » car grâce à tes mots j’ai ‘revu’ les miennes, les sœurs de ma grand-mère que j’aimais tant visiter avec elle…..oui l’Amour est *là*, bien Vivant!
    merci chère Edmée, merci pour ce plaisir du matin! bises!

  6. lascavia22 dit :

    Que de tendresse, que d’Amour, que de soleil sur toutes tes lignes, dans tous tes mots… Un grand coup de pied à toutes les amertumes, aux rancunes, aux pulsions de violence et de vengeance, à tout ce qui est moche moche moche et qui ne fait que détruire. Edmée, tu es un rayon de soleil flamboyant, voire un soleil à toi toute seule d’ailleurs … Et je t’embrasse bien fort.

  7. Oui, rien ne meurt vraiment. Nos chers disparus vivent en nous, avec nous, il y a comme une chaîne de transmission permanente. Tout est onde, nos existences s’alimentent à une source inépuisable, celle de la pensée.

    • Edmée dit :

      Bien dit… ils restent mais autrement, abrités en nous – ceux qui leur donnons abri. Parce que nous les avons aimés, parfois mal, mais le temps de les aimer tout court est arrivé et nous les semons en nous!

  8. emma dit :

    que c’est beau et émouvant !
    On ne retient bien que ce qui est lié à l’affect, c’est pourquoi notre mémoire est pleine de choses légères sans la moindre hiérarchie, c’est pourquoi, peut être, les vieilles dames qui ne savent plus comment elles s’appellent peuvent encore chanter « froufrou »

    • Edmée dit :

      Et que ma vieile tante Léocadie souriait de sa dent unique quand on lui disait qu’elle était la plus belle, et, les joues ridées de vanité joyeuse, répondait « oh je sais, un monsieur me l’a encore dit ce matin… ». Or elle ne sortait plus de son lit 😀 et nul vieux monsieur n’errait dans sa chambre …

  9. Colo dit :

    À travers ton texte je me dis qu’on se souvient si bien des voix (et rires) et des mots des absents, peut-être plus que de leurs actions. Finalement si l’un était chef d’entreprise ou l’autre cordonnier, quelle importance cela a-t-il dans nos souvenirs?
    Merci pour tes mots ensoleillés, un beso Edmée.

  10. charef dit :

    Un angle mobile à 360° qui diffuse l’amour pour éclairer nos nuits sombres et animer le souvenir des veillées conviviales pleines de simplicité et de générosités. J’aime beaucoup tes souvenirs ou tu ne retiens que ce qui est bon à garder et à digérer. Bonne journée Edmée.

  11. Adrienne dit :

    c’est tout à fait ça, être heureuse de les avoir connus et chérir les bons souvenirs, de ceux qui amènent automatiquement un sourire aux lèvres 🙂

  12. Xoulec dit :

    Cet ami très cher a raison… Je mets volontairement cette phrase au présent.
    J’aime beaucoup ce « lovely brunette » ! Si le plus grand des hasards fait que je l’entendisse, je penserai immédiatement à toi ! En plus de nous laisser leurs amours, parfois, ils nous laissent leurs apparences. Mes sœurs me disent souvent que je ressemble (physiquement) à mon père ; surtout quand j’ai la bonne idée de revêtir la même veste que lui.
    Ton texte est beau, empreint d’émotions qui parlent à tout un chacun…

    • Edmée dit :

      Merci Xoulec :)… depuis toujours (vraiment toujours) je pense que mourir n’est pas triste, n’est pas une punition, puisque nous naissons tous avec la mort programmée. La vraie douleur est celle de ceux qui survivent, qui doivent se faire à un certain type d’absence. Et puis, comme toi par exemple, on voit dans le miroir le visage du père se superposer au nôtre, ou le rire de la mère qui éclate dans notre gorge. Jusqu’à la façon de bouger la tête qu’avait une grand-mère jamais rencontrée et qui attendrit sa vieille soeur quand elle nous voit « on dirait Suzanne… ». L’amour reste, et ces signes magnifiques, qui nous gardent unis et… comme tu le soulignes : au présent. Toujours au présent!

      • Xoulec dit :

        J’avais noté quelque part une citation que je n’arrivais plus à trouver hier soir et ce matin, elle me tombe sous les yeux…

         » Ce que les morts laissent aux vivants, c’est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir de vivre, d’accomplir la part de vie, dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte. » François Cheng

      • Edmée dit :

        C’est vraiment ça… Je vis certaines choses, maintenant, « à la place de… » untel ou unetelle. Il m’arrive souvent de penser à eux très fort pour leur faire partager ce que je vis et qui leur aurait plu… c’est étrange mais vraiment… c’est aussi très réel… Merci pour cette citation!

  13. Tania dit :

    « J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais » : quelle joie de pouvoir écrire cela de sa mère ! Et je pourrais le dire aussi.

  14. J. P. Volpi dit :

    Edmée… Je finis de lire ton texte avec une (plus, si je suis franc) larme sur la joue. C’est juste magnifique. Tu écris admirablement. Cette émotion… C’est difficile pour moi en ce moment de lire sur ce sujet-là, mais je suis heureux de l’avoir fait… Merci…

  15. Philirlande dit :

    les absents comme on dit si, ne le sont pas toujours en fait et à l’ère du « tu seras poussière », il n’y a presque plus de repère du passé…
    Mais finalement, étaient-ils nécessaires? le fait de se recueillir devant un bloc de marbre est-il si obligatoire?
    penser à ceux qu’on a aimé, qui ont compté ou même qui n’ont fait que traverser furtivement notre existence est un état d’esprit de chaque instant
    perso, penser à ma première compagne disparue il y a presque 20 ans me vient naturellement, dans un souvenir, le fait d’y faire référence ou même dans la comparaison des époques, et je sais qu’il en sera comme cela tant que je vivrai

    • Edmée dit :

      On pense à eux, tombeau ou pas, bien entendu. Mais je sais qu’il est difficile pour des gens, par exemple, de se faire à l’idée qu’un des leurs a disparu et qu’on ne trouve pas son corps, on ne sait où il est. Dans ce cas il faut bien « faire sans » mais il semble évident que c’est une souffrance de plus. Mais bien entendu… dans les cimetières il n’y a que des vivants 🙂

  16. Nadezda dit :

    Un texte écrit avec beaucoup de tendresse.

  17. J’aime beaucoup ce que tu dis dans ce billet, Edmée. Finalement, se souvenir des belles choses, des bons moments passés avec ces personnes disparues, et sourire en pensant à eux.
    Lorsque je pense à mon frère, je revois et souris en revoyant les fous-rire que nous avons pris ensemble.
    Et en prenant de l’âge, je ressemble de plus en plus à ma mère, cela me plaît ! 🙂
    Belle journée, Edmée ! 🙂

  18. et sourire en pensant à elles… 😉

  19. Célestine dit :

    Comment ne pas m’identifier, et repenser à mon cher père et à tout ce qu’il m’a légué en partant…
    Ton billet m’émeut, et en même temps me remplit de cette joie primale qui ne me quitte pour ainsi dire jamais, même au coeur des pires tourmentes comme celle que je viens d’essuyer. C’est en cela que je reconnais en toi notre sororité.
    Baci sorella
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      Dans l’angle du tombeau se tiennent toutes les images sacrées de ces êtres aimés qui sont « passés au loin », passed away. Mais qui sont si près qu’on sent leur souffle nous réchauffer le coeur.

      Baci sorellita!

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