Pas d’anniversaire pour Woodstock

Woodstock! Ce nom évoque pour certains le souvenir d’une ère étrange, de transition, pendant laquelle des jeunes arrachaient la gestion du monde des mains de leurs aînés, jetaient les conventions et les soutien-gorges au feu. Des images de seins dénudés, de cheveux longs, de barbes et colliers, jeans usés, bandeaux frontaux à l’indienne. Comportements débridés – « Marie Jeanne », amour libre, soleil et éclatement de tous les interdits -, ou trahissant un désir de sagesse et de paix – gourous, adoration du soleil, peace and love

Et le festival 50è anniversaire prévu vient d’être annulé. Peut-on refaire, vraiment, ce qui fut le chant d’une époque que « les moins d’un demi-siècle ne peuvent pas connaître »? La liberté que l’on veut est-elle la même que celle qu’on voulait alors?

 

Pour ceux qui – les moins de … 50 ans, eh oui! – sont trop jeunes pour avoir traversé cette époque, cette main-mise d’un nouvel idéal sur une politique qui faisait mal au monde, c’est sans doute impossible à comprendre. Et c’est vrai que cette fresque multicolore et très sonore est bien démodée aujourd’hui, même si la « mode » a voulu en récupérer, avec timidité, quelques miettes.

Woodstock, Woodstock, juste à côté de la ville de New York, au milieu des champs de blé, disait une chanson d’alors. Bon. Il y a quand même deux heures de route entre New York et Woodstock! Et les champs de blé étaient en fait les champs de luzerne de Max Yasgur, un bon fermier idéaliste de Bethel, à 69 kms au sud ouest de Woodstock! Woodstock n’avait même pas été proposé pour accueillir ce festival d’Art et de Musique des 15 au 18 août 1969 désormais passé à la légende.

Trop petit, Woodstock!

Le bon Max sur l’insistance de son fils, avait accepté de prêter ses terres pour cet évènement musical qui tout comptes fait a été plutôt « calme » si on considère que 400.000 jeunes y sont venus! On n’avait cependant pas prévu tout ce monde, et il manquait de toilettes portables sur les lieux, ainsi que de tentes médicales. Et si on ajoute les quelques averses qui ont rendu le sol spongieux et boueux sous les piétinements, et les excès de mise, on comprend que la ferme de Max et ses terres ont été pratiquement détruites, ce qui lui a valu des dommages de $50.000, et que ses voisins lui ont fait des procès parce que la destruction s’était étendue jusque chez eux. Le festival a été la scène de deux morts (une overdose d’héroïne et un malheureux qui s’est fait écraser par un tracteur dans son sac de couchage) et deux naissances.

Mais Woodstock, la vraie petite ville – toute petite, 6.200 habitants à ce jour ! – de Woodstock, comté d’Ulster dans l’État de New-York, a été le berceau de l’Art and Craft Movement en 1902, ce qui en fit tout de suite un centre artistique très actif, abritant des peintres de la Hudson River School. Dès 1903 des artistes y enseignent et font des meubles, du tissage, des travaux sur le métal, de la céramique.

En 1916 Hervey White, philosophe et poète, y construit une chapelle de musique, et ce sera le début de la musique de chambre en Amérique du nord. Bien des célébrités y ont vécu pour un temps plus ou moins long : Jimi Hendrix, les membres du groupe « The Band », David Bowie, Bob Dylan (qui y a enregistré « The basement tapes » avec The Band), Ethan Hawke, Lee Marvin, Uma Thurman, Johnny Cash et bien d’autres.

Maintenant, Woodstock est une charmante ville touristique et havre artistique. Et j’y ai même vu des hippies heureux! Des gens qui aujourd’hui ont la grande soixantaine et la démarche des gens paisibles. Minces, moins voyants qu’autrefois mais plus élégants, auréolés d’une classe bien à eux. Cheveux gris ou blancs, visages naturels et sereins. Visiblement ni le sexe, ni la drogue ni le rock’n roll n’en sont venus à bout…

Nous y avons mangé, sur une table minuscule au bord du trottoir, une salade de tomates « bio » qui avait des saveurs semblant descendre en direct de la table des dieux de l’Olympe. La seule salade de tomates qui ait jamais eu un goût de tomates dans ce pays qui a le secret pour produire de l’insipide.

Beaucoup de boutiques où l’on vend de beaux produits artisanaux, tissage, poterie, batiks. Des étals regorgeant de bijoux de rêves tibétains ou navajo, de travail du cuir.

Des maison de bois gentiment vieillies et entretenues avec amour, avec des jardins un peu sauvages et exubérants, des chats paresseux et repus se pourléchant sur le seuil, des pots de basilic aux fenêtres, des tournesols levant la tête au-dessus des barrières de bois peint. Des chardons altiers dans le potager communautaire de la ville.

Un plaisir de vivre évident, le respect de ce qui est beau et bon. Les mountain lions et les ours ne sont pas loin, et l’hiver y est rude.

Et le skeedaddlehopper, il ne faut pas l’oublier! Je pense qu’il est interdit depuis 2006 parce qu’il lui fallait pas mal de place pour manoeuvrer et qu’il entravait le trafic, mais qu’il était amusant! L’invention de « Sage » Darin Selby, qui y dormait la nuit. Une structure d’aluminium recouverte de tissu bleu, décorée de pendeloques, attrappeurs de rêve, tubes de bambou chantant dans le vent. Il y chargeait des touristes qui subissaient pas mal de balancements avant qu’il ne puisse les emmener pour un tour houleux du quartier. Les roues principales étant situées pratiquement au centre, et le bras-balançoire de cet étrange pousse-pousse plutôt long, « Sage » effectuait de gracieux sauts en cadence pour avancer, qui l’élevaient dans les airs comme un danseur hirsute.

 

Skeedaddlehopper

L’Art et une sorte de paix ensoleillée habitent Woodstock, et nimbent les hippies, ces fameux enfants des fleurs d’autrefois de la lumière d’une jeunesse intemporelle.

 

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32 réflexions sur “Pas d’anniversaire pour Woodstock

  1. J’ai moins de 50 ans (tout juste), je n’ai pas connu Woodstock, je ne suis jamais allé aux États-Unis. Toutefois cette époque m’intéresse. Tu as su faire vivre sous nos yeux cette petite ville qui a su manifestement tirer partie de sa notoriété mondiale.

  2. Une bien jolie évocation d’un de ces moments où le temps a beaucoup d’imagination et habille nos souvenirs avec poésie.

    • Edmée dit :

      Je n’ai pas vécu le mouvement personnellement, j’étais très peu sex drug and Rock ‘n roll, pour ne pas dire pas du tout. Mais qu’on le veuille ou non ça a marqué en effet notre époque…

  3. SBP dit :

    Je venais de naître et j’ai le souvenir, dans les 70, de ces images culte que l’on montrait à la télévision et qui sont devenues totalement kitsch aujourd’hui. Autant l’esthétique hippie m’a toujours paru piteuse et mocharde, autant le mouvement Art & Craft dans sa version américaine a beaucoup de charme… La première est morte, ou agonisante, et tant mieux… La seconde, en revanche, a fait des émules…

    • Edmée dit :

      C’est vrai que c’est kitsh, et que moi, je ne trouvais pas ça beau non plus. Il y avait un excès que je n’aimais pas, je n’ai jamais aimé la pauvre Janis Joplin qui s’égosillait trop pour mon goût… Mais bon… ça devait sans doute arriver!

  4. anne7500 dit :

    Ce sont les Etats-Unis rêvés, la Woodstock actuelle…

    • Edmée dit :

      Oui, si tout avait pu tourner ainsi… je dois dire que j’étais très étonnée de les voir aussi tranquilles et bien dans leur peau, et… je n’ai vu qu’UN SEUL GROS 🙂 Le régime semble bon aussi…

  5. Adrienne dit :

    ça ne me dit rien du tout pourtant j’ai plus de cinquante ans 😉 mais quand j’étais enfant, je n’étais pas du tout au courant de ce qui se passait dans le monde… sauf que chaque samedi soir de télé en famille, ma grand-mère exprimait sa peur d’une 3e guerre mondiale en entendant les discours de « la guerre froide » et que parents et grand-père se moquaient d’elle quand elle voyait des parallèles avec les années 30

    • Edmée dit :

      Tiens… Moi dans mon reculé Verviers, je savais peu de tout ça aussi mais quand même, je savais. Je me souviens du fils d’un chef de gare qui a organisé un « happening » dans une grange près de la petite gare du papa, dans la campagne, en fait ça consistait à ce que tout le monde boive trop, rie comme des fadas et que la musique fasse exploser la verrière de la gare (là, j’exagère, et heureusement d’ailleurs il n’y avait pas de verrière 🙂 )… Mais ce n’est pas une époque que j’ai aimée, je l’ai subie…

  6. malyloup dit :

    Woodstock………ça a été le graal de beaucoup dans les années 70 et ça m’a toujours évoqué la liberté…..une liberté de vivre jusqu’à en mourir pour certains car la drogue y était également associée
    j’ai été ‘marquée’ par cette quête d’authenticité et de simplicité et il me semble y avoir puisé qui je suis sans avoir jamais mis un pied en Amérique 🙂
    ton texte fait resurgir des souvenirs toujours présents en moi et j’adore ta façon de les mettre en scène…..merci Edmée, j’adore!

    • Edmée dit :

      Moi comme dit en commentaires, j’ai plutôt vécu ça en spectatrice lointaine, peu concernée par cette « mode » fleurie, les excès, les cheveux laineux, la fumette, les seins nus (pas toujours gagnants au change, faut-il le dire 🙂 ) et les hurlements de guitares et voix. Mais je n’ai pas pu ne pas remarquer …

  7. Colo dit :

    Je viens juste d’écouter plusieurs jours de suite sur France inter, l’histoire de Woodstock dont je ne connaissais que des bribes. C’était vraiment très intéressant, plein d’anecdotes, n’escamotant pas les multiples excès.
    Voici, si ça t’intéresse, le lien de la première émission.
    https://www.franceinter.fr/emissions/very-good-trip/very-good-trip-30-juin-2019

    J’ai beaucoup aimé lire ce qu’était devenu cet endroit…on est si ignares:-))
    Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Pour te dire, je n’avais pas une folle envie d’y aller, puisque le phénomène Woodstock m’avait beaucoup déconcertée. Mais on nous avait parlé de visiter Saugerties, qui soi-disant était magnifique, et qui n’est rien d’autre qu’une succession d’usines désaffectées et reconverties en magasins, pour les Américains c’est pratiquement une ville antique, quoi 🙂

      Comme je trouvais ça moche et que Woodstock n’était pas loin, on a viré de cap et finalement, c’était charmant. J’y suis retournée avec des amis venus de Belgique deux ou trois ans après…

  8. Françoise dit :

    Hormis le fait que mon frère en parlait beaucoup, Woodstock, c’est l’année où mon père est mort, je ne risque donc pas d’oublier cette année-là !
    En tous cas, ton billet est très intéressant, j’ai appris plein de choses que j’ignorais. Merci Edmée ! 🙂

  9. Tania dit :

    Chouette billet, Edmée, merci beaucoup d’avoir partagé cette visite de Woodstock et d’en faire sentir le charme.

    • Edmée dit :

      On ne s’y attend pas, après tout c’est hippie, c’est l’Amérique, et c’est un trou perdu. Et pourtant… c’est délicieux!

  10. Xoulec dit :

    Woodstock ? Je n’avais que quatre ans, autant dire que c’était le cadet de mes soucis…
    Merci de m’avoir éclairé ; je ne m’étais jamais penché sur le sujet avant de te lire.

    • Edmée dit :

      😀 Ce n’était pas un souci pour moi, en fait il s’agissait plus d’y échapper un peu : je n’aimais ni la mode ni la « musique » ni Sex-drug-rock’nroll…. ni les Hare Krishna et les enfants de dieu qui ont déferlé comme une nuée de sauterelles, ni les chiffes-molles vaguement fumeurs vaguement dealers qui titubaient dans les rues. Ni l’idée qu’en plus… on nous avait libéré de l’oppression sexuelle des pères pour nous jeter à ces pauvres types 😀

  11. Philirlande dit :

    trop jeune pour avoir vécu ce moment, je l’ai d’abord découvert via les vinyles qu’on empruntait à la Médiathèque locale et par après via les dvds de l’événement gracieusement offert lors d’un de mes (nombreux) anniversaires
    par contre , j’ignorais l’histoire du lieu auparavant…ni son devenir bien charmant en fin de compte…

  12. Nadezda dit :

    Bel article. Sur le marché artisanal d’Avignon, il y a quelques années j’ai vu des artisans dans le style des habitants de Woodstock, ceux-ci habitaient dans les Pyrénées et j’avais envie de rejoindre leur communauté :))))))
    Bientôt le 15 août, je rate encore l’enterrement de Matî l’Ohê 🙂 dommage pour les photos 🙂

  13. Célestine dit :

    J’ai vécu la toute fin de la période hippie, je n’avais que neuf ans en 68, mais elle a marqué profondément mon esprit avide de liberté, de paix dans le monde et de dénonciation de la guerre…
    Merci pour cette évocation très réussie, bella ragazza
    baci
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  14. Edmée dit :

    J’avais vingt ans. Je n’aimais pas trop, car on n’avait pas de repères, tout semblait transgressif ou trop bourgeois, les parents étaient perdus et nous aussi. On a survécu bien sûr mais il n’y a pas eu que du bon : bonjour la banalité de la drogue, du sexe sans aucun sens, des errements de vie qui ne construisaient rien. Mais bon… on a survécu 🙂

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