Et tout bascula

J’ai découvert ce qui un jour était la Yougoslavie lorsqu’elle a ouvert ses frontières au tourisme. Et alors, puisque j’avais 16 ou 17 ans… je me suis gorgée de plage, soleil, soirées dansantes sur la terrasse d’un hôtel hâtivement construit et qui avait toute la grâce d’un bunker.

Car les beaux rivages avaient été envahis par des hôtels vite faits mal faits, offrant un confort de base pour qui veut un été de romances, soleil, et régime de moussaka. Ah ! La moussaka, nous faisait-elle rire, Lovely Brunette et moi, cet été de 1965 ! Chaque jour, il y en avait au menu de l’hôtel, et elle n’était jamais la même. Normal, disait Lovely Brunette, ce sont les restes de la veille, et je crois bien qu’elle avait raison ! Les serveurs – beaucoup de Russes – ne comprenaient aucune autre langue que la leur et roulaient des yeux affolés quand ma mère leur demandait un couvert ou une serviette manquant. Le couteau manquait systématiquement et de toute façon il y avait toujours quelque chose d’absent à table, et visiblement les règles de présentation n’avaient pas été comprises : il n’y avait que l’assiette qui se trouvait à sa place et le reste jouait à cache-cache. Ils arrivaient, la perplexité sur le visage, avec une assiette ou un autre morceau de pain, et on avait bien du mal à ne pas rire. Ils nous servaient des portions pour ogresses, ignorant nos stop-stop-stooop! affolés, et poussaient un soupir scandalisé quand nous avions laissé la moitié. Et c’était normal, ils ne comprenaient pas notre gaspillage. Nous étions de bonnes mangeuses, et ne voulions pas les vexer, mais … nous ne tenions pas à gagner le concours de la plus grosse mangeuse de moussaka de la saison !

J’ai cependant tant aimé ce lieu (pour des raisons bien triviales comme on le voit…) que j’y suis retournée. Plusieurs fois, d’abord en touriste et puis en presqu’habitante, parce que j’ai vécu 9 mois à Trieste et que mes amis triestins m’en ont fait voir et revoir les touchantes beautés. Comme cet imposant château de Predjama à Postojma, en Slovénie. Aux aguets depuis l’ouverture de la grotte, au bord du vide, il surgit avec une force tranquille et des siècles de mémoire, de naissances, morts, passions, espoirs, petits et grands bonheurs, malheurs inoubliables.

Château de Predjama

Nous nous y sommes arrêtés un jour au retour d’une journée à Sneznik. A Sneznik, nous avions mangé dans un restaurant près d’ un ancien pavillon de chasse de l’ex-empire austro-hongrois. A cette époque, aller manger en Yougoslavie revenait à presque rien, mais trop souvent le manque de choix, de confort et de savoir-faire étaient décourageants. Plus d’une fois je suis allée dans des restaurants au décor de cantine d’école où, en hiver, on n’allumait le chauffage qu’à l’arrivée du premier client – nous ! En grelottant on mangeait des cevapcici et du fromage istrien accompagnés d’un Teràn trop froid, le tout servi par un personnel congelé et de mauvaise humeur. Mais à Sneznik … on avait presque honte de payer aussi peu pour tous ces mets succulents et cette joyeuse hospitalité. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mangé, si ce n’est le pain frais qui sortait du four, un pain aux noix dont s’échappait une odeur tiède qui parlait du respect de l’art de la table. Et le dessert, aussi, une crêpe soufflée aux fruits frais, mûres, framboises et groseilles, avec de la crème fraîche de campagne. On ne peut pas oublier de telles choses, pas plus qu’un paysage ou un concert ! Et le décor ! Soigné, avec une vénération évidente pour des lignes architecturales d’origine, sobres et solides, une pointe de noble élégance. Et puis les bois tout autour !

Nous passions beaucoup de week-ends aussi à Pula, à la casa vecia déjà évoquée. On y fuyait les touristes dont j’avais moi aussi fait partie. Mais la vieille ville historique est si belle que nous y tentions notre chance à l’heure de la bronzette, et la trouvions presque déserte et paisible …

Bien des années plus tard, j’y retournais donc non plus en touriste mais presque du coin, avec des amis locaux et des repères, des coins favoris, des habitudes. « Toni Guma », le garagiste qui se spécialisait en … pneus, comme son nom l’indique. Ornella et Danilo, des amis qui venaient d’ouvrir une boutique de tricots faits main – et à qui nous rapportions la laine de Trieste, car en Yougoslavie, c’était rouge bleu ou vert, et basta ! Et oui, Danilo tricotait avec sa femme ! La rotonda du port sur laquelle nous allions boire une bière tchécoslovaque. Les hôtels de touristes où nous allions regarder les attractions et les grandes amours d’une semaine qui dansaient sur la piste au bord de la piscine. Le marché aux poissons, où on ne trouvait rien ou presque. Sous la grande halle, les tables de pierre offraient parfois avec avarice un kg de dorades, dix de moules – bâillant de fraîcheur – une poignée de poulpes. Le marché des fruits et légumes n’était pas mieux, et nous aurions facilement pu faire du trafic d’oranges et citrons, qu’on ne trouvait jamais ! On allait pécher à Pontisela, sur une roche en bord de mer balayée par un vent léger. Personne n’y passait jamais sauf parfois une longue barque de militaires méfiants.

On allait manger chez « Le Serbe » qui préparait si bien les langoustines ainsi que de rares moules, longues et brunes qu’on ne trouvait qu’enfoncées dans les roches, il fallait casser la roche pour les en extraire et en découvrir le goût. Pauvre Serbe qui, deux ans plus tard, n’aurait plus un seul client croate parce qu’il n’était qu’un sale Serbe.

L’hyper-inflation se faisait sentir : les prix changeaient jusqu’à trois fois par jour dans les super-marchés. Fin 1989, elle était à 10.000% ! L’oncle d’une parente, militaire, nous parlait de guerre en préparation, d’une grève d’ouvriers que lui et d’autres militaires avaient été envoyés « casser » dans l’usine. Casser par les armes. Par mort d’hommes. Sa foi dans son armée et son pays vacillait. Ses mains tremblaient, il en savait déjà trop. Cette grève… aucun journal n’en avait parlé !

Mais l’été passait, un jour insouciant après l’autre, futile et familier. Il faisait sec, et l’eau était rare, aussi la ville en coupait-elle l’arrivée de 7 à 19 heures dans les maisons pour que les touristes en aient assez dans leurs chambres d’hôtel. Nous, on remplissait des bassines de plastique le matin, et on se rafraîchissait dans la mer. Le soir en famille on chantait de vieilles chansons istriennes qui faisaient rire, avec des histoires de bossus, de vilaine fille qu’on ne voulait épouser, de mari saoul qui avait perdu les clés de la porte d’entrée, ou d’épouse reconnaissante car son mari ne la battait que le dimanche. L’odeur des dorades à l’ail et au persil grillées ou des rougets dansait sur l’air du soir. Devant le pintòn de vin qui se vidait, les vieux évoquaient tous les fantômes qu’ils avaient vus ou que d’autres avaient vus. Xè tuto vero, affirmaient-ils, c’est la vérité. On avait un peu peur en allant se coucher, on éteignait les lumières et on se souriait, gênés. C’est qu’ils n’avaient pas l’air crédules, ces vieux, après tout …

La Yougoslavie vivait ses derniers étés, et on n’en savait rien… Pula serait la mire des tirs de mortier et les tombes des grands-parents pulvérisées. Des anciens voyous de quartier venus de partout et rebaptisés soldats sèmeraient la terreur, vêtus en Rambo et menaçant la population quand leurs beuveries bruyantes n’étaient pas appréciées… Des infirmières serbes perdraient leur travail parce que plus personne ne voulait se laisser toucher par elles… Elles qu’on avait apréciées jusque là pourtant!

 

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31 réflexions sur “Et tout bascula

  1. C’était la vie d’avant ! Tu l’as si bien conté. si on l’écrit pas. qui saura ! 🙂

  2. Ah fautes de frappe : je voulais écrire « contée »

  3. emma dit :

    ah oui, j’ai adoré tes souvenirs… j’y étais à la même époque dans un camping international étudiant, confort approximatif (euphémisme), poivron à tous les repas, serveurs languides appuyés sur les murs, réagissant aux appels par un « momente » mourant, femmes laborieuses et hommes à la sieste, Mostar avant les bombes, l’orientale et somptueuse Sarayevo, Dubrovnik d’avant les touristes, avec ses immenses pavés usés jusqu’à la douceur, au soleil couchant les ailerons brillants des requins sur l’Adriatique
    merci, Edmée, de raviver ces souvenirs de jeunesse

  4. SBP dit :

    Certains coins ont gardé leur côté désuet de province vénitienne et impériale mâtinée d’esthétique soviétoïde… mélange qui ne manque pas de charme d’ailleurs. Le golfe de Trieste,l’Istrie croate et slovène, Piran et ses pêcheurs avec leurs chalutiers aux voiles brunes, le petit goût grec qui s’infiltre partout (la moussaka, aarggh!…). La Yougoslavie… un monde qui n’est plus…

    • Edmée dit :

      Oui, exactement. J’ai continué d’aller en… Croatie, puisque ce n’était plus la Yougoslavie dans ce coin… Et qui j’y connais encore me dit que les prix, qui étaient si intéressants autrefois quand on venait d’Italie ou ailleurs, ne le sont plus du tout…

  5. Vieux pays, vieille foi en son passé, les vents d’automne ont tout emporté. Il reste la tristesse infinie des pays qui s’effacent devant une modernité imbécile.

    • Edmée dit :

      Déjà ce coin était passé de l’Italie à la Yougoslavie. Que de drames aussi, les Italiens forcés d’émigrer dans le reste de l’Italie (où on riait de leur dialecte, de leur cuisine et de leur misère) ou ailleurs dans le monde. Et puis ce chaos quelques années plus loin…

  6. Colo dit :

    Sans tomber dans le « c’était mieux avant », on ne peut éviter d’y penser en lisant tes souvenirs. Tant de démantèlements, je viens de lire l’histoire du Tyrol du sud, bonne mère!
    Bon dimanche Edmée.

  7. gazou dit :

    C’est bon de se remémorer ses souvenirs ! Bonne journée !

  8. alainx dit :

    J’ai tout un temps correspondu avec une femme serbe, traductrice de son métier, et qui regrettait le temps de la Yougoslavie de Tito, son pays étant actuellement sous la férule de bien des mafias.
    Je me souviens qu’elle évoquait une de ses connaissances spécialisée dans le commerce de la revente de piles usagées comme neuves ! Évidemment il n’était pas question de revenir râler, si on tenait à garder son intégrité physique en sortant du magasin… ce serait idiot de resortir un avec bras cassé pour une bête histoire de piles qui ne seraient pas conformes à son attente…

    On pense toujours que « c’était mieux avant ». Et d’ailleurs « ceux d’avant » ne cessaient de dire que c’était encore mieux avant…avant…
    Nostalgie ! Quand tu nous troubles les esprits !

    • Edmée dit :

      C’est tout à fait vrai. On sélectionne surtout ce qui était mieux avant en oubliant qu’on voulait tout changer, avant, car ce n’était pas si bien que ça. Et on part gaillardement vers un « mieux » très éphémère qui s’efface quand on voit le paysage au complet 🙂

  9. Florence dit :

    Je n’avais plus aucun moyen de communiquer et je n’ai toujours pas accès à ma messagerie. Je viens de penser que je pouvais dire que je ne suis pas morte en allant sur les blogs, car leurs adresses sont écrites. Tous ces soucis me retirent le peu de jugeotte qui me restait ! Heureusement qu’Etel est un petit paradis, ça console de bien des choses.
    Bises bretonnes bien chaleureuses chère Edmée, et à bientôt !
    Florence

  10. Adrienne dit :

    j’ai beaucoup aimé la Slovénie, je m’y suis toujours sentie « comme chez nous » (en Serbie par contre, j’ai eu peur)

    • Edmée dit :

      Comme tu le vois, moi c’était la Croatie, enfin, ce qui l’est devenu, et la Slovénie aussi puisque de Trieste on y passait d’une enjambée… Vrai qu’on s’y sentait bien. Jamais été en Serbie….

  11. Tania dit :

    Des souvenirs si vivants ! Le seul que j’aie de ce pays, c’est la terrible route qui traversait la Yougoslavie empruntée pour aller en Grèce en deux chevaux (qui y a d’ailleurs gagné une bosse dans un dépassement dangereux – on ne savait même pas s’arrêter).

  12. grandlangue dit :

    Tout change, ça n’arrête pas. Notre point de référence étant ce qu’on a vécu soi-même, lorsqu’on retourne à un endroit visité il y a longtemps, on ne retrouve plus ses repères.

    Bien souvent, les « changements » ne se produisent pas sans heurts, sans violence. Le résultat est décevant, traumatisant. La connaissance de l’histoire aide à comprendre la venue de ces bouleversements. N’empêche, la personne comme vous qui avez connu la paix, la beauté et la sérénité ne peut qu’être marquée par ce qu’elle constate par la suite.

    Votre témoignage est très apprécié. Merci pour ça.

    GL

  13. Philirlande dit :

    comme toi, j’ai eu la chance de connaître la Yougoslavie, plus tard que toi mais avant ….
    Pula évidemment, on logeait à Poric, un village de la côte, tout avait l’air si simple, si savoureux, accès direct sur l’Adriatique
    les Lipizzan et évidemment le parc de Plivitce!
    quand la guerre a éclaté, je n’ai pas arrêté de me poser la question si cet havre de paix avait été préservé…ce fut le cas et en fus prévenu en cours du « conflit »
    c’est loin tout cela, les années ’80 et ma partenaire ayant rejoint depuis près de 30 ans les prairies de leur campagne

    • Edmée dit :

      Comme Pula était zone militaire avec un port important, ils ont dégusté et une des premières choses a été de bombarder le cimetière. Ce fut un coup dur même si effectivement la ville n’a pas été trop malmenée…
      Les Lipizzans ont été bombardés aussi, tout de suite…

  14. Françoise dit :

    Je ne suis jamais allée en Yougoslavie, aussi il est intéressant de te lire, cela donne une idée de comment vivaient les gens avant, et ce qu’est devenu ensuite ce pays.
    Belle soirée à toi, Edmée.

    • Edmée dit :

      Je dois dire qu’avant, on trouvait peu de choses. Les pâtes étaient immondes, peu de fruits genre oranges ou citrons, des chocolats épouvantables, on apportait tout d’Italie à chaque séjour. Après, il semble que les choses soient plus variées au niveau des marchandises mais en ce qui concerne Pula du moins, je sais que les prix ont grimpé de manière hallucinante…
      Belle soirée aussi!

  15. xoulec inside dit :

    Je ne connais pas du tout. l’impression que j’en ai, c’est que pour beaucoup de ces « pays de l’est », la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS les ont poussé doucement vers la même mondialisation que nous, à marche forcée. Mais je me trompe probablement…
    Quant au fameux « c’était mieux avant », je ne connais personne qui voudrait y revenir…

    • Edmée dit :

      On voudrait sans doute revenir avant mais… à la carte, en choisissant dans l’étalage des souvenirs. Je ne vivais pas vraiment là, mais malgré tout on se méfiait des militaires, qui étaient partout et pas excessivement aimables. On se méfiait des « espions », qui dénonçaient ceux qui critiquaient les choses. Même des amis touristes ont été arrêtés parce qu’en plongée ils s’étaient trop approchés de l’ïle de Tito, certains battus. Juste après l’éclatement, ce fut tragique et ça je l’ai vécu, non pas de l’intérieur, mais par les connaissances que j’y avais. Une amie n’a pu aller revoir sa grand-mère mourante en Bosnie, c’était interdit. Depuis… je n’ai plus vraiment contact mais récemment j’ai parlé à un ami qui y va régulièrement (sa femme était de là) et … « rien ne va plus », point de vue coût des choses.

  16. gazou dit :

    J’aime te voir égrener tes souvenirs , c’est très agréable à lire

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