La Belgique de Lambique

Il était un pays qui n’existe plus…

J’avais 17 ans, et la Yougoslavie ouvrait ses portes au tourisme. Et Papounet a décidé de nous y emmener, mon frère et moi. Visas, valises, avion, et hop nous voilà arrivés à Pula, l’ancienne Pola de l’Istrie italienne. Hôtel tout neuf (aux lignes hésitantes, ce qui inquiétait Papounet, ingénieur) composé d’un bâtiment central au bord de la falaise et entouré de plusieurs petits pavillons dans la pinède où sévissait une chorale de cigales. Deux chambres à coucher, une salle de bain et un petit salon. Un chauffe-eau accompagné d’un mode d’emploi qui appartenait à un autre modèle et expliquait suavement « pousser bouton 1 » (qui n’existait pas) « si gaz pas sortir fermer petite fenêtre » etc… La femme de chambre sollicitée ne comprenait rien d’autre que le croate – et encore, qui sait, – et s’est débinée avec de grands gestes de dénégation de deux mains énergiques.

Je suppose que mon ingénieur de Papounet a fini par comprendre, car on a pu se laver à l’eau chaude…

C’était un « voyage organisé », avec un groupe de Belges, groupe dont les membres, souvent bien conscients que ce pays n’avait pas une longue pratique du tourisme, critiquaient tout avec une mauvaise foi crasse. Le chef du département des lamentations avait été surnommé, par mon frère et moi, Lambique, car il affichait en permanence un air désolé et nous abordait en geignant  « y a rien à faire hein… c’est pas comme en Belgique ». Ca nous réjouissait donc beaucoup : se donner autant de mal pour retrouver l’ambiance de sa mère patrie en prenant un visa, un avion, des dinars et 15 jours de vacances nous dépassait.

On avait donné des surnoms à plusieurs de nos compagnons de voyage qui eux, se sentaient surtout compagnons d’infortune. Il y avait deux jumelles plutôt moches que nous avions décorées du surnom commun de BB et Mijanou, et nous avions même composé une chanson peu charitable vantant leur manque de charmes sur l’air de Oh Bella Ciao. Lambique avait aussi son hymne personnel sur un air de Sacha Dystel (Moi j’vous l’dis tout de suite,  toutoutoutouuuuuuuu… c’est pas comme en Belgique, toutoutoutouuuuuuuuuu).

Papounet se disait horrifié de nos moqueries permanentes même si il allait sans doute rire tout seul à la salle de bain.

Les arènes de Pula

Un jour nous nous sommes inscrits à l’excursion sur « l’île des pirates »… On prendrait un bateau, savourerait un plat local et danserait au son de l’accordéon. Je me souviens qu’en chemin on s’est aussi arrêtés dans un village pour manger et encore danser (ils devaient se dire que les touristes adoraient danser, peut-être même au petit déjeuner…) et j’ai dansé avec un jeune homme très raide qui s’appelait Sacha. Ce fut tout ce que nous avons pu nous dire : nos deux prénoms et puis zim boum boum on a tournicoté comme des toupies et il m’a cérémonieusement restituée à mon père en s’inclinant (il avait quand même peur d’être forcé de se marier pour si peu) et c’est Boris qui est venu me chercher.

Puis nous sommes partis sur l’île des pirates, déserte et sans coffre à trésor ni Johnny Depp, mais de longues tables et bancs de bois nous y attendaient.  On nous a servi des moules à la chapelure que l’on mangeait avec les doigts. Comme on n’avait qu’une serviette en papier transparente de minceur (c’était vraiment pas comme en Belgique, soupirait Lambique) on a vite eu des doigts très malodorants et panés. Qu’importe, le vin blanc istrien nous inspirait, et c’est au son de l’accordéon qu’encore nous avons dansé dans la pinède en entrelaçant nos doigts nauséabonds et collants sans trop de manières.

Au retour… émotion pas du tout comme en Belgique, nous avons fait naufrage. Lambique se voyait noyé et protestait amèrement. Mon frère et moi, contents de notre petit vin blanc, nous riions beaucoup, surtout quand Lambique et d’autres sont allés en barque sur la rive et ont essayé de tirer le bateau en criant hoooo hisse !!!  Peine perdue, on nous a tous débarqués en canots de sauvetage.

Pendant toutes ces extravagances d’émotions, j’avais sympathisé avec deux Suissesses, Luana et Anne-Marie qui connaissaient le chauffeur du car et nous ont assuré que pour un petit pourboire il nous conduirait plus que volontiers à un autre hôtel où il y avait un bar et des spectacles. Nous avons donc refusé de descendre à notre hôtel, malgré le regard indigné de Lambique qui se sentait trahi dans sa confiance puisqu’on avait comploté cet extra derrière son dos, et sommes partis à  5 vers cet autre hôtel où nous nous sommes installés. Papounet a aimablement dit au chauffeur que quand il en aurait assez, de ne surtout pas hésiter à le dire. « Oh moi, après strip tease, partir ! » répondit le brave homme. Papounet a blêmi car … le voilà qui emmène ses deux enfants de 17 et 15 ans au strip tease… une position qui fait mal pour un père divorcé à qui on confie la progéniture avec moultes recommandations ! Mon frère, lui, était très réjoui de l’aubaine et n’a rien perdu du spectacle. Il était vraiment ravi de son excursion éducative.

Arènes de Pula (Croatie)

Non, ce n’était pas comme en Belgique. L’orchestre de l’hôtel reprenait les succès anglais et français … phonétiquement pour la plupart. Ma vie d’Alain Barrière ne se reconnaissait qu’à l’air car pour les paroles, Alain Barrière semblait chanter du fond de la mer avec un seau sur la tête. Nous nous gavions d’un infâme cognac aux œufs qui coûtait moins qu’un verre d’eau chez nous et la jeune serveuse léchait son doigt après l’avoir passé sur le goulot. Anne-Marie, notre amie Suissesse avait un bonnet de bain hideux qu’elle appelait son cââââpet de bain, et que les vagues ont eu la bonne idée de lui arracher par un jour radieux. Elle s’est bien promise d’arpenter la plage le lendemain pour le retrouver, tant elle y tenait, mais mon frère et moi nous sommes levés tôt avec l’infâme projet de le trouver avant elle et de l’enterrer sous une roche tant il était laid. Mais la mer bienveillante l’a jalousement gardé.

Un type aux muscles démesurés, un Terminator local, faisait des déploiements de biceps et de pectoraux impressionnants sur la terrasse face à la mer d’un côté et aux filles de l’autre, ce qui était le côté qu’il cherchait à conquérir. Pour prendre son verre de bière il gonflait au moins 75 muscles avec un regard en travelling pour voir si on l’observait dans la gent féminine…

Oh non, ce n’était pas comme en Belgique !

Mais c’était si agréable que j’y suis retournée l’année suivante, ainsi que des années plus tard!

 

30 réflexions sur “La Belgique de Lambique

  1. Dédé dit :

    Quand je vois certains touristes qui veulent à tout prix retrouver leurs petites habitudes alors qu’ils découvrent un pays, cela a souvent le don de m’agacer, voire carrément de m’énerver. J’ai beaucoup de peine à comprendre pourquoi dans certaines stations suisses, on s’évertue à préparer de la cuisine chinoise au lieu de la traditionnelle fondue et je me rappelle mon passage aux galeries Lafayette de Paris. J’étais en train de regarder avec envie une petite veste en cuir très chic et choc et voilà que tout d’un coup, une voix parlant en chinois a retenti dans les haut-parleurs pour guider les Chinois qui entraient dans le magasin après être sortis de leur car. Quand on voyage, on découvre, mais on ne compare pas et on ne demande pas que cela soit comme chez soi. Autrement on reste chez soi. Je suis allée en Croatie juste après la guerre des Balkans, j’ai découvert des gens chaleureux mais qui sortaient du traumatisme de la guerre. J’aimerais retourner une fois dans ces merveilleux îles de la côte dalmate. Bises alpines.
    P.S. ce n’est pas très gentil de te moquer des touristes suisses et de leurs superbes câââââââpet de bain. :-))

  2. Très drôle ! Très dépaysants ! 🙂

  3. gazou dit :

    C’est vrai ! Pourquoi partir en voyage si c’est pour y retrouver tut comme chez soi !

  4. Colo dit :

    Très très amusant et si vrai ton récit!!!
    Peux-tu imaginer qu’ici, et pour ne pas dépayser les touristes, une partie de l’île (à la plage bien sûr) est anglaise (resto-bars-discothèques, médecins, dentistes, tout) et l’autre, belles plages aussi, allemande. Même les menus y sont uniquement dans leur langue, les locaux y sont les étrangers; comme nous ne parlons pas allemand mon mari et moi, on n’y pige que dalle;-))
    Autant te dire qu’on les laisse entre eux, heu-reux qu’ils ont!

    Bon dimanche, merci pour les rires!

    • Edmée dit :

      C’est lamentable, et aussi, du « tourisme » filtré ainsi… il faut vraiment avoir peur de « l’aventure » pour se contenter de ça. Ne parlons pas des Américains qui cherchent les MacDo ou KFC partout pour ne pas être en manque…

  5. charef dit :

    Très beau voyage de gamins friands de grandes sensations. J’ai passé un bon moment. Bonne journée Edmée.

  6. Michel Tureau dit :

    tu as combien de cases pour loger tous ces merveilleux souvenirs ? bises

  7. grandlangue dit :

    Ce que je retiens de votre voyage, c’est que malgré tout, vos souvenirs sont beaux, tendres, impérissables. Ce sont VOS souvenirs mais je n’ai eu aucune difficulté à m’imaginer parmi vous, les membres de votre clan. Vous avez passé du bon temps avec votre père. Ça n’a pas de prix.

    Les voyages de groupe servent aux gens qui n’auraient pas quitté leur village ou leur pays. Ils ne souhaitent pas trop être dépaysés, juste assez pour se dire qu’ils sont mieux chez eux, juste assez pour raconter quelques mésaventures.

  8. Xoulec dit :

    J’ai aimé lire ce texte (les autres aussi) , mais là, je l’ai lu, de bout en bout, en riant 🙂 Superbes souvenirs pas du tout alambiqués, je me suis régalé

  9. Philirlande dit :

    j’ai eu la même impression en parcourant la Yougoslavie début années ’80, hors du temps…
    je n’y suis plus retourné, mais j’espère que les beautés naturelles auront été préservées par la Guerre…

  10. SBP dit :

    Finalement, sais-tu si l’hôtel « aux lignes hésitantes » est toujours debout? Si ton père avait raison de s’en inquiéter? 🙂
    « Si gaz pas sortir… », on se croirait dans Tintin, Le Sceptre d’Ottokar!

    • Edmée dit :

      Dans le doute j’ai été voir, et en fait l’année suivante déjà cet hôtel s’était terriblement agrandi, j’imagine que le bâtiment d’origine Vintage 1964 a disparu dans du plus solide 🙂

  11. Célestine dit :

    Excellent…J’ai bien ri, l’épisode du chauffe-eau m’a rappelé des souvenirs de Bulgarie…
    Je rentre d’un voyage où j’ai tout fait pour me dépayser, quittant (à part à Pise) les sentiers battus de touristes.
    Ce n’est pas facile, à l’heure de la mondialisation, mais on y parvient assez bien en lâchant prise sur ses habitudes : je suis rompue à ce genre d’exercice !
    Sacré Lambique, quand même …
    Baci sorellita.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  12. emma dit :

    ah quel plaisir de suivre tes tribulations d’ado, tu nous replonges avec talent dans cet âge moqueur et peu charitable, ben oui des Lambique il y en aura toujours, maintenant ça s’appelle des beaufs… que ta plume est alerte !

  13. angedra dit :

    Beau récit de ta mémoire toujours aussi active, riche et ce qui rajoute encore du charme, cet humour qui habitait votre jeunesse… mais qui est restée bien présente encore aujourd’hui.
    Voyager pour retrouver les goûts, le même confort que chez soi etc, n’est pas voyager mais simplement vouloir transporter son chez soi dans un autre lieu, histoire de ne pas s’ennuyer chez soi justement. Vouloir se dépayser pour quitter sa routine… et pourtant vouloir la retrouver en critiquant ce qui bouscule un peu nos habitudes !!
    C’est pour cela qu’il est souvent délicat de partir en voyage avec des amis… nous découvrons alors que nous sommes bien différents.

  14. Nadezda dit :

    Il était un pays, où tout le monde cohabitait, chacun dépendait de l’autre, tout semblait fonctionner , illusions, et puis la déchirure.
    Les Jugoslaves sont responsables mais surtout ceux à qui profite le crime.
    La côte croate, maman nous y emmenais chaque année en vacances, tu as très bien décrit l’ambiance. On s’amusait comme des fous, on dansait et chantait du matin jusqu’au soir, c’était le bonheur.
    Je suis retournée une fois depuis l’éclatement mais je n’étais plus chez moi, la suprême humiliation, dans un restaurant, on m’a demandé si je voulais une interprète.
    La plus grande majorité des Jugoslaves sont un mélange de tous les petits pays qui ont composés la Jugoslavie, On a du faire un choix, moi j’ai choisi la Serbie.
    Pendant mes voyages j’ai aussi entendu cette phrase « ce n’est pas comme en Belgique » mais l’endroit le plus surprenant c’est en Côte d’Ivoire. Nous étions dans un resto au bord de l’océan et dégustions des écrevisses grillées, par un hasard malicieux la table à côté de nous c’était des belges. Quand le patron, qui a été en Belgique, a appris qu’il y avait une dizaine de belges il nous a fait la surprise d’un énorme plat de frites. Le belge qui était le plus près de ma sœur lui a dit « vous êtes d’accord avec moi Madame, ça n’a rien a avoir avec la bonne frite belge ». On a failli avaler nos écrevisses de travers 🙂

    • Edmée dit :

      Mon dieu quel gros balourd qui ne sait apprécier ni le geste ni sa saveur rectifiée avec enthousiasme.
      Oui, ce fut pénible. Je me souviens d’un Serbe qui avait un bon restaurant à Pula, et qui après le début des hostilités est devenu « le Serbe » que l’on voyait comme un ennemi, le pauvre… Même des infirmières à l’hôpital qui n’étaient plus autorisées à faire les travaux un peu délicats comme les radios, piqures etc… C’était désolant!
      Mais je conclus quand même : quel bête Belge 😀

  15. J’ai bien ri en lisant le récit de ce voyage qui vous a tout de même laissé d’inoubliables souvenirs. Les arènes semblent superbes si les hôtels le sont moins. Et trop de touristes, hélas ! continuent de marcher à côté de leurs pompes ….

    • Edmée dit :

      Tout à fait. Quand le voyage est un bien de consommation, où on achète le soleil et les lieux « parce que c’est moins cher » ou « parce que les amis y sont allés et il faut égaliser »… on est mal partis!

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