Le petit monde de la Pensione San Marco

Via GoitoQuand je suis arrivée à Turin, c’était seule, avec ma valise, mes économies et deux grandes malles en fer remplies de vêtements. Je ne connaissais personne ou presque et n’avais que quelques adresses de contacts pour du travail. Elles m’ont surtout valu nombre de rendez-vous galants plutôt encombrants. J’ai passé bien du temps à expliquer que je cherchais un travail et pas une aventure… Mais voilà… au moins dans quelques occasions j’ai joué les cruches et me suis laissé offrir de bons repas au restaurant, m’indignant avec une stupeur bien imitée quand on me proposait de finir la soirée chez le monsieur… Et ma foi, les messieurs perdaient leur investissement repas avec élégance, en grands seigneurs.

Au quotidien, je vivais dans une pensione, dans une rue – la Via Goito – près de la gare, où je découvris l’étrange monde des gens sans maison, des gens de passage, des gens sans but.

Il y avait « Il cavaliere », un vieux gentilhomme autrefois nanti d’un charme arrogant comme en témoignait une photo de lui dans sa chambre, qui avait préféré finir ses jours là plutôt que dans un home. Il vivait en toussant et commandant tout qui se laissait intimider entre sa chambre et la salle commune et là, il fallait ruser pour avoir droit à la télécommande car il ne la quittait ni des yeux ni des doigts, même quand il s’endormait bruyamment, condamnant tous les autres à un risque de surdité immédiate et d’ennui mortel.

Il y avait « Il geometro », un monsieur trop poli pour être honnête dont je n’aimais ni l’odeur trop pomponnée, ni les regards coulissants, ni la peau cireuse comme s’il était mort et embaumé, et qui logeait là pendant la semaine pour rentrer chez lui le week-end.

Il y avait cet étrange bonhomme à l’air poli quoique sinistre qui, se congédiant un matin le fit avec un « Dio vi maledica » (Dieu vous maudisse…) ferme et inquiétant.

Il y avait un jeune Autrichien dont j’ai oublié le nom et qui à 18 ans s’était disputé avec ses parents et avait fait son baluchon. Naïf et plein d’idéal, il s’était au début débrouillé, une fois ses économies épuisées, à trouver du travail dans le bâtiment et est tombé amoureux d’une charmante – disait-il – et très innocente – croyait-il – jeune fille sous la coupe d’un oncle tyrannique. Jeune fille naïve qui se retrouva enceinte dès leur première fois et qu’il épousa avec joie, les projets se bousculant dans sa tête. Et l’oncle s’installa avec eux. Et l’oncle n’était pas un oncle, et la jeune et chaste épousée n’était pas enceinte et le pauvre petit venait d’être recruté pour aider les deux autres bandits à vivre dans l’oisiveté. La dernière fois que je l’ai vu il mendiait la tête basse et je n’ai pas osé l’approcher pour ne pas l’humilier.

Il y avait « Il Brindisino », un souteneur de Brindisi que, curieusement, Laura – la propriétaire de la pensione – et moi aimions bien. Il était diaboliquement beau, il faut dire, et très courtois. Nous le surnommions Il brividino, le petit frisson, et gloussions joyeusement à cette facétie secrète. Dans la rue parallèle à la via Goito, via Nizza, son troupeau travaillait et lui surveillait, assis à la terrasse d’un café ou debout contre un des portiques. Il est un jour arrivé au triple galop, a engorgé ses valises de ce qu’il avait, a payé sa note, souri et est parti.

Il y eut Glen, un Americano-Iranien très beau, gentil et vaniteux, qui nous arrachait des fous-rires en nous lisant le CV qu’il comptait envoyer à Giuggiaro pour dessiner des carrosseries chez Fiat : un CV à l’américaine où il était premier en tout, indispensable pour l’épanouissement de  l’entreprise, avec un esprit de décision remarquable, un talent sans pareil, un goût illimité pour le travail  d’équipe, un don naturel pour diriger…

Un jeune Allemand avec son berger – allemand aussi – qui « cherchait du travail » avec un grand désir de ne pas en trouver car disait-il il gagnait plus assis par terre Piazza San Carlo avec son chien et son petit papier disant qu’ils n’avaient pas mangé. Il ne se gênait pas pour soupirer que les salopes en manteau de fourrure passaient sans rien lui donner. Ceci dit… ça rapportait car il payait leur chambre, au chien et lui, et mangeait dehors tous les soirs.

Des étudiants grecs, des voyageurs de passage… Un sinistre Maltais qui a dû finir égorgé quelque part…

Mais ce n’était que le lieu où j’entreposais ma vie dans les malles et dormais. Et je riais beaucoup avec Laura, qui gérait la pension avec son mari, avec laquelle je suis restée amie. Le matin, je sortais et m’en allais sur le Corso Vittorio (Emmanuele II) dans une pâtisserie sous les portiques. Une magnifique porte de verre et bois ourlé de découpes gracieuses, le comptoir à l’entrée derrière la vitre duquel s’alignaient biscuits et petits gâteaux, et quelques tables sur la gauche où on pouvait lire La Stampa et prendre un capuccino mousseux et due croissants al cioccolato.

Buon di ! chantonnait la dame de son timbre toujours pareil, heureux et accueillant. C’était mon moment. Je m’installais à une petite table ronde et faisais durer ce délice tout en pensant à mes projets de la journée. Je m’interdisais toute inquiétude, hâte ou défaitisme. Le présent et le présent seul m’habitait, la mousse saupoudrée de cacao amer qui me faisait des moustaches, le croissant qui s’émiettait en fragments luisants de beurre, la table ronde de marbre et le charme désuet du lieu. Et la conscience d’être en vie et de tout savourer.

Nulle part ailleurs je n’ai retrouvé cette sensation de liberté, d’indépendance totale. L’habitude de ce cappuccino matinal au même endroit me donnait une sorte de confort dans la répétition… on me reconnaissait, on savait ce que j’allais prendre avant que je ne le dise. Car une fois repartie, les inconnues m’entouraient à nouveau : trouverais-je un travail, pouvais-je compter sur ces personnes nouvellement rencontrées, cet imbécile de Lorenzo aux dents de requin me donnerait-il un piston même si je me montrais très imperméable à ce qu’il pensait être son charme ?

Buon di, c’était tout l’arôme du moment. 

 

41 réflexions sur “Le petit monde de la Pensione San Marco

  1. Une belle et riche expérience qui vous forme pour le restant de vos jours. Heureusement qu’à cet âge, on ne redoute rien. Vous étiez tout de même très courageuse. Avec assez d’humour et de détachement pour surmonter les désillusions et amortir les chocs.

  2. angedra dit :

    Même sentiment que le commentaire ci-dessus.
    Je n’avais pas ce sens de la liberté si jeune ni l’âme assez aventurière !
    Je comprends très bien ce petit rituel qui nous rattache à une certaine sécurité… être reconnue, sembler faire partie d’un lien, alors que l’on est sans attaches dans un moment où notre vie cherche à se créer.

    • Edmée dit :

      Ca m’est tellement entré dans la mémoire que j’ai remis pas mal de ces sensations dans une de mes nouvelles, où l’héroïne part à l’aventure à Turin après un divorce, et s’insère timidement comme je l’ai fait…

  3. Mamily dit :

    Toujours un régal à vous lire, vous avez une vie trépidante et bien remplie par tous vos souvenirs. J’attends les suivants, merci.

  4. Belle galerie de portraits ! Tu as eu eaucoup de courage pour l’insertion dans un pays étranger.

    • Edmée dit :

      Comme déjà dit… maintenant on réalise que c’était du courage, et c’était surtout de l’inconscience, sans laquelle je n’aurais sans doute pas osé. Je pensais que mes rares contacts m’offriraient du travail et pas une sortie préliminaire à « plus si affinités ». Ma réserve de contacts fut vite épuisée ainsi, mais entretemps j’avais fait les miens… Je me souviens de cette période avec beaucoup d’amour!

  5. Dédé dit :

    Coucou. Turin est décidément une ville pleine de surprises. (je l’aime beaucoup). Tu as vécu des moments inoubliables parmi tous ces gens, un condensé de l’humanité. à défaut d’être toujours un condensé d’humanité. C’est beau ces destins qui s’entrecroisent, qui laissent des souvenirs alors que tous ces gens sont maintenant ailleurs. Peut-être, pour certains d’entre eux, parlent-ils aussi encore de toi. Bises alpines.

  6. Françoise dit :

    Quel age avais-tu, Edmée, quand tu es arrivée à Turin ?
    Je me doute que pour toi, c’était l’aventure, la liberté comme tu le dis si bien.
    Je me posais des questions à propos de mes billets « souvenirs », mais je me rends compte que j’adore lire les tiens ! 🙂
    Belle fin de journée, et un beau week-end.

  7. gazou dit :

    Un de mes petits fils est parti à Turin ce mois-ci pour 6 mois…C’est son école qui lui demande ce passage ,les cours commencent lundi…Il est tout content de ce qu’il a à découvrir…Bien sûr, ce n’est pas la même chose que pour toi qui est partie sans savoir quel travail tu allais pouvoir trouver…
    Continue à nous raconter tes souvenirs, c’est toujours intéressant

  8. grandlangue dit :

    Edmée,

    Quel plaisir de vous lire! Vos mots sont si bien agencés les uns aux autres que c’est agréable et facile de vous lire. Je voulais à la fois relire la dernière phrase pour bien la savourer et entamer la suivante pour savoir ce qui suivait. Je n’écris pas ça pour vous faire un p’tit velours, c’est la simple vérité.

    Ce fut simple d’imaginer les personnages et les lieux. Vous plongez dans votre passé et votre composition a trompé mon esprit habituellement logique pour me faire croire que j’étais en cet endroit, à cette époque, témoin de ce qui s’y déroulait.

    … et je vous jure que je n’ai rien bu (rire).

    Chose certaine, les gens de cette pension étaient des originaux. Ils me font penser à mes voisins actuels (sic). Vous étiez sure de vous, dans de bonnes dispositions pour découvrir le Monde, alors vous avez pu vivre dans cette pension sans tourments, capable d’apprécier ou du moins, de vivre cette tranche de vie. Voilà une expérience que l’on n’oublie pas.

    Merci de nous la partager.

    • Edmée dit :

      Merci pour le petit v’lours quand même, parce que très gentiment vous avez pris le temps d’expliquer pourquoi… C’est un « plus » qui a son poids.

      Oui au fond peut-être étais-je sûre de moi, et donc un peu « protégée » par ma candeur, c’est bien possible. Alors je me disais « heureusement que mes parents ne voient pas dans quoi je me trouve » car je savais qu’ils n’en auraient plus dormi alors que moi, de mon côté, j’avais la sensation de pouvoir m’en sortir… Ce qui fut le cas!

      Merci pour votre visite!

  9. Myosotis dit :

    J’avais moi 35 ans quand je suis arrivée à Turin, mais dans des conditions bien différentes, un boulot qui m’attendait, trois enfants et un mari dans mes bagages. Mais comme toi, mon moment merveilleux de liberté était ce petit cappu croissants sur une table ronde en marbre tous les matins du monde. Et cette odeur de café annonciatrice du moment plaisir au moment de franchir la porte du bar….. C’est d’ailleurs la première chose que je fais quand je mets le pied sur la Botte 🙂

    • Edmée dit :

      Aaaaaah oui ce cappuc, les tables de marbre rondes, le cliquetis des tasses… je reviens de Turin que j’ai fait découvrir à mes deux nièces (c’est ici que votre tante prenait son petit déj’, c’est ici que votre tante a rompu avec untel 🙂 , c’est ici que votre tante logeait…) et elles veulent y revenir avec leurs amoureux, absolument émerveillées!

  10. SBP dit :

    Ton évocation du Turin de la fin des années 60, 70? est très expressive. On imagine bien le repaire « cosmopolite » que fut ta pension près de la gare, les arcades, la beauté de la ville, le chocolat (ah! le chocolat de Turin!!), le sentiment de liberté un peu difficile au début de la toute jeune femme que tu étais dans cette nouvelle vie. Expérience qui marque à tout jamais.

    • Edmée dit :

      C’était déjà en 1985. J’avais 37 ans. Après sept années de vie « seule » j’ai décidé de faire un grand saut, voire un grand écart 🙂 Ce fut même parfois de la corde raide, mais quel bonheur!

  11. charef dit :

    Bravo. Un petit monde qui nous laisse sur notre faim. Pourquoi ne pas en faire un roman? Bon wweek-end Edmée.

  12. Colo dit :

    Que de beaux portraits, sur le ton humoristique qui te va si bien!
    Un peu d’inconscience prudente, un bon ange qui veille sur toi aussi!
    Bon dimanche Edmée.

  13. alainx dit :

    Cette sensation de liberté et d’indépendance totale, je crois bien la connaître également. Elle jalonne des épisodes de nos vies qu’il est impossible d’oublier.
    Ce sont des moments dont on peut avoir la nostalgie, en même temps qu’ils sont prémices d’autres encore à venir, car la liberté est toujours à conquérir ou à développer.
    Merci aussi pour cette évocation de l’Italie, pays que je ne visiterai jamais. Pas plus que d’autres d’ailleurs, c’est trop tard pour moi maintenant.

    • Edmée dit :

      Alors j’espère t’en donner le meilleur comme sensation. Turin est presque « pas l’Italie »… C’est Turin. On y mange autrement, on s’y comporte autrement, c’est prudent, intime et … « du nord ».
      Tu as raison, la liberté se conquiert sans cesse…

  14. Xoulec dit :

    Même en grand seigneur, perdre un investissement repas, c’est perdre un investissement ! Je plaisante 😉 !
    Des portraits bien croqués des pensionnaires, une photo où tu souris à l’insouciance, avec peut-être une part d’inconscience… Mais il en faut, à certains moments de la vie.
    Buon di ! Ce billet a tout l’arôme du cappuccino San Marco 🙂 😉 !
    J’ai adoré.

  15. Nicole Giroud dit :

    De l’inconscience, ce moment de liberté incroyable, cette entrée cinématographique dans le café, ces personnages croqués avec délices? Non, cela nous donne un texte magnifique devant lequel on ne peut que s’incliner: merci, Edmée, pour ce moment de grâce primesautière.

  16. Tania dit :

    Le cas du jeune Autrichien fait frémir – il aura divorcé, je suppose.
    Tu racontes tout cela de manière si vivante que j’en ai presque eu l’eau à la bouche en goûtant cette poudre de chocolat sur la mousse – souvenir inégalé du cappucino dans un petit hôtel du Val d’Aoste.

    • Edmée dit :

      J’ai souvent repensé à ce jeune homme et même imaginé ce que j’aurais pu faire : lui filer de l’argent pour qu’il monte dans le premier train. Mais de l’argent, je n’en avais pas, et « l’oncle » bien entendu surveillait sa proie. J’espère qu’il a pu ruser et s’enfuir…
      Je viens de retourner à Turin et ai à nouveau plongé dans ces délices comme le Bicerin, trop déliicieux!

  17. Célestine dit :

    L’insouciance de la jeunesse, mêlée à un épicurisme dont tu ne t’es jamais départie…C’est chouette.
    Je pense que toute ta vie tu as apprécié les instants pour ce qu’ils sont, des havres de pure vie, et tu continues…Ce que les autres trouvent important n’est rien à côté du sentiment d’être tout simplement vivant… C’est précieux.
    Baci sorella
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      J’ai beaucoup de chance, je crois, dans ma nature de base : je ne fais pas attention non plus au milieu ou à l’éducation/culture des gens qui me plaisent. Ils me plaisent et il y a toujours un point de rencontre. J’ai de la chance d’avoir été « faite » comme ça 😀

      Baci sorellita

  18. La Baladine dit :

    Quelle mémoire, quel sens du détail, quelle verve dans la narration! Te lire est un régal (et je pense aussi au billet précédent).
    Mais dis-moi… Existe-t-il un pays où tu n’as pas posé le pied?
    😉

    • Edmée dit :

      Des centaines 🙂 Mais depuis toujours je voulais aller en Italie, j’ai appris l’italien seule à 12 ans, c’était bien clair en moi que ça ferait partie de ma vie 🙂

  19. Florence dit :

    Très chère Edmée,
    Comme je viens de ravoir enfin internet, je te fais un petit coucou. Maintenant je vais m’occuper de ma boîte mails que je n’ai plus depuis deux longs mois.
    J’aime tes souvenirs…
    Gros gros bisous et Kenavo !
    Florence

    • Edmée dit :

      Oh ma pauvre Florence, ça va te faire bien du travail, deux mois d’absence. Mais je suis bien heureuse de te retrouver en tout cas.

      Gros bisous!

  20. Ah, c’est toujours le sourire aux lèvres qu’on lit tes souvenirs… On a l’impression que tu as eu plusieurs vies! Et jolie surprise dans les commentaires de retrouver notre Florence ! A bientôt !

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