C’est pas moi qui vais là, c’est là qui vient à moi

Une constatation mantra qu’on nous assène souvent, à nous les ridés, ceux qui souvent se demandent pourquoi leur corps a vieilli et pas ce qu’il abrite, cette jeunesse interminable chez certains, et indomptable aussi : « tu vis dans le passé ».

Mais non, aucunement. Je suis dans le présent, et si le passé y a tant de place, c’est que non, je n’y pénètre pas, mais je l’attire tout contre moi. Et le miracle opère toujours.

Nismes, près du Pou volant - 1953

Nismes, près du Pou volant – 1953

Ma mère vit encore et a toujours 35 ans, elle est très belle et est plus jeune que moi (tiens donc !) ; Papounet me fait calculer le volume d’eau de tous les châteaux d’eau sur la route, mais je sais que non, ce n’est pas un rêve, mais plutôt une rêverie et je ne dois pas vraiment calculer, juste m’en amuser avec tendresse ; tous mes chers animaux sont vivants et jouettes : Poussy-poussinette-enfant-de-Paris, Fritz, Pompon l’amour, Flay-flay, Gros pète, Zouzou, Minette, Bari, Kiddy, Monsieur Poupet et tous les autres, tant d’autres… ah oui sans oublier Bruno, le chien de tante Yvonne qui accueillait tous les visiteurs en violant leur jambe ; je peux encore porter ma robe de bal empire en fils d’or et argent (je ne dirai pas l’horrible fin qu’elle a connue et dont je ne suis pas responsable) ; je pose avec Teddy devant le Pou volant à Nismes, et souris de toute ma joie de 5 ans; Joujou fait des photos de moi (il est depuis devenu photographe de profession et renommé) et me dit « allez, pense à Adolfo et puis regarde-moi » car Adolfo, c’était le rival invisible pour Joujou et les autres (il était plus beau, plus gentil, plus mystérieux, plus inoubliable, plus adorable, plus grand, mince, calme, patient… il avait toutes les qualités, Adolfo, sauf qu’il était quelque part à mille kilomètres de là et que vingt ans passeraient avant que je le revoie !) ; j’envoie des lettres anonymes aux autres filles du pensionnat avec Suzon, et nous en avons mal au ventre de rire, surtout quand on a écrit à une pauvre fille très coincée qu’elle déchaine des passions inavouables ; je bois quelque chose de très mauvais et écoeurant en diable qu’un Indien d’Amazonie a offert à notre petit groupe et je sais qu’il faut faire honneur et que demander avec quoi c’est fait va me déprimer.

Je tire la langue à la méchante Sœur Je-ne-sais-plus-qui (et non, que Dieu n’ait pas son âme…) ; je hurle de peur en touchant le corps un peu trop raide de notre gentil jardinier mort ; je bois du champagne avec Bon-Papa Jules et y trempe un boudoir, ce qu’il m’a bien recommandé de ne pas faire car ça saoule plus vite ; je crois que Bonne-Mammy Edmée a vraiment une jambe de bois et le dis fièrement en classe ; je crois d’ailleurs aussi que les chewing gums sont faits avec des os de Chinois morts, ce qu’on m’a dit pour m’en dégoûter et qu’au contraire je trouve encore plus fantastique ; je trempe mes biscottes Heudebert dans du bouillon en rentrant de l’école en hiver ; je suis envoyée manger « avec les poules » au fond du poulailler si je ne me suis pas bien comportée à table ; je vois en vrai de vrai la main gantée de Saint Nicolas jetant des bonbons par la porte entrouverte de notre chambre à jeux ; j’ai peur des gendarmes et change de trottoir si je les vois, des fois que j’aurais fait un méfait sans le savoir ; je crois parler allemand en émettant des schwei schwarz nein zum pfaffei papieren à une Suissesse allemande qui s’évertue à me dire qu’elle ne me comprend pas, mais puisqu’elle répond… c’est qu’elle comprend, c’est magique !

J’ai des fous-rires en réunion de travail et les yeux révolvers de mon chef ne font que les amplifier ; je chante avec Lovely Brunette en polissant l’argenterie ; je me brûle avec la cire à épiler et ai des croûtes au lieu de poils …

Tout ça est terminé, oui, mais si près encore que j’en sens le déplacement d’air quand ça défile. Tout ça vient chez moi, et pas le contraire. Tout ça est encore plus émouvant depuis que je réalise que c’est un capital mental, sans lequel je serais une autre. Le passé est toujours là, comme une aura d’émotions.

On ne vit pas dans le passé, il vit en nous, c’est toute la différence, et c’est bien pour ça que l’on part parfois dans les campagnes enregistrer les vieilles dames qui se souviennent des comptines de leur enfance, ou qui n’ont pas perdu l’usage d’un langage d’antan que les écoles nous avaient lavé au savon sur la bouche quand il surgissait. Quand le passé va passer, on se met à la recherche de ceux qui l’abritent encore et on l’attire ainsi dans le quotidien d’une demi génération de plus, voire une génération entière… Et ce n’est pas vivre dans le passé que de l’abriter en soi, de respecter ce précieux document, ce précieux héritage, ces précieux moments, cette inépuisable preuve que nous avons vraiment traversé une époque… Plus vite que nous ne l’aurions cru.

42 réflexions sur “C’est pas moi qui vais là, c’est là qui vient à moi

  1. Carine-laure Desguin dit :

    Et c’est tout un art que de le faire vivre de la manière dont tu le fais, d’une façon joyeuse et légère, sa,s regret aucun.

  2. SBP dit :

    Et tu as raison! Le temps est une invention des hommes pour mieux les ranger dans des cases, les contrôler, les mettre au rebut. La réalité, elle, est éternelle!

    • Ô combien en accord avec vous sur tout ! Le passé est un trésor inépuisable qui nous a édifiés, nourris, désaltérés et a fait de nous des héritiers. Alors oui, transmettons;

      • Edmée dit :

        C’est un tel bonheur que transmettre, et sourire de l’étonnement d’aucuns : oui, nous vivions « déjà » quand on n’avait pas de TV partout et qu’on allait voir le match de foot au café du coin, ou le feuilleton chez les voisins…

    • Edmée dit :

      C’est tellement ça…la réalité est éternelle. Merci Sandrine ❤

  3. astree10200 dit :

    merci pour tout ce que vous nous offrez vous lire est un bonheur
    heureuse fin d’année amitiés nicole gf

  4. Le passé, personne ne nous le volera. Cet intérêt pour le passé, m’a fait passer une maitrise d’histoire sur le remembrement rural, et enseigner l’histoire, il fut un temps. Maintenant j’aime beaucoup écrire et transmettre ce passé, afin que rien se perde.

  5. Adrienne dit :

    je te comprends tout à fait, dans notre cœur, dans notre tête, dans nos souvenirs, nous avons toujours le même âge… et ça ne nous empêche pas de jouir du moment présent (au contraire!)

    • Edmée dit :

      Au contraire en effet… nous avons été toutes ces fillettes, jeunes filles et femmes, et ne plus nous sommes aussi nous maintenant… Bien du bonheur!

  6. angedra dit :

    Absolument d’accord avec toi. Le passé a fait ce que nous sommes aujourd’hui, il est en nous. Notre présent est beaucoup plus beau car nourrit par tout ce vécu qui se promène en nous, gardant nos yeux pétillants.

  7. alainx dit :

    Probablement que lorsque quelqu’un dit « tu vis dans le passé » il faut traduire qu’est-ce que tu nous embêtes avec tes vieilles histoires !
    Ce n’est pas ton cas bien au contraire. Mais tout le monde n’a pas le talent de narration qui est le tien, la qualité du regard sur ton histoire et l’histoire en général, la capacité à rendre compte d’une époque avec verve, authenticité, complicité. Et puis tu n’as quand même pas eu une petite vie plan plan…!
    C’est toujours une découverte de te lire. Un étonnement, un ravissement une curiosité. Une vraie saga historique et personnalisée. Donc voilà : continue, c’est très bien !

  8. Adèle Girard dit :

    J’ai un jour rencontré (puisqu’on parle de souvenir…) Une russe, médecin, Elle voyageait avec ses deux jeunes filles. C’était bien avant la fin du rideau de fer. Etre médecin en Russie à cette époque là n’était pas une situation mirobolante et elle n’avait pas beaucoup d’argent. Mais elle m’avait expliqué que, bien que c’était très difficile de sortir d’URSS,et qu’elle était très surveillée, elle économisait sous par sous ou plutôt kopeck par kopeck, afin de faire voyager ses filles, pour leur faire des souvenirs, car,disait-elle, on pourra tout leur prendre, mais pas leurs souvenirs!
    C’était sa manière de constituer à ses filles un bel héritage.

    • Edmée dit :

      Mais oui, les souvenirs sont le grenier de la personnalité où on puise toute la nourriture de bonheur, de force, d’expérience, de gratitude par la suite…

  9. charef dit :

    Toujours un plaisir de te lire. J’aime partager avec toi ces voyages dans le passé que tu sais bien raconter. Bonne nuit Edmée.

  10. grandlangue dit :

    Les jeunes courent vite et n’ont pas de rides, convenons-en. Toutefois, vaut mieux ne pas leur dire mais ce sont des handicapés, ils n’ont pas de passé… ou si peu.

    Les jeunes sont de futurs vieux. Avec un peu de chance ils pourront un jour parler de leur précieux passé. Notre rôle est peut-être de s’assurer que le présent de nos enfants comporte de bons moments, nous en connaissons la valeur future.

    Vous êtes très mignonne sur cette photo, et vous posez juste à côté d’un zinc! Vous semblez heureuse, voilà un bon moment. En livrant vos souvenirs d’enfance, je constate qu’il y avait des différences à l’époque dans la façon d’élever les enfants en Europe vs en Amérique. Intéressant.

    • Edmée dit :

      Mais je suppose aussi qu’il y a bien des différences d’une famille à l’autre et d’un pays à l’autre. Chez moi on était « sévères », mais gentils. Il fallait obéir, ça ne se discutait pas. Ainsi j’allais souvent manger avec les poules ou, quand il faisait trop froid, agenouillée devant un banc qui se trouvait dans le vestibule. C’est alors là que je mangeais et c’était pire que chez les poules car j’entendais le bavardage de mes parents dans la salle à manger 🙂

  11. Tania dit :

    Le passé vit en nous, oui, il est une partie de nous et même il nous constitue. Tu as l’art de le restituer, de le transmettre – à qui veut bien l’accueillir. C’est un trésor pour une famille que d’avoir accès à tous ces souvenirs si vivants.
    Il me semble que le reproche de « vivre dans le passé » s’adresse plutôt à quelqu’un qui ne s’intéresse plus au présent, au monde, aux autres. C’est ce que j’observe parfois dans le très grand âge, où certaines personnes ne se soucient plus que d’elles-mêmes.

  12. Oui, c’est fou comme le passé nous habite et c’est normal puisque ce sont tous ces événements qui ont eu lieu autrefois qui nous ont faits, du moins en partie (voir les querelles des psychologues entre l’inné et l’acquis).
    Il est impossible d’occulter le passé. Mon épouse, par exemple, a vu son passé difficile remonter à la surface et lui sauter à la gorge quand elle est devenue mère elle-même, alors qu’elle avait tout fait pour l’oublier.
    Maintenant, on pourrait inverser ton titre et dire que la vieillesse vient à nous alors que dans notre tête et notre coeur nous restons éternellement jeunes. Je m’étonne souvent d’avoir mon âge et fait reculer tous les 10 ans l’âge fatidique où je serai officiellement vieux, du moins pour les autres. 🙂 En attendant, je commence à trouver qu’il y a beaucoup de très jeunes autour de moi 🙂

    • Edmée dit :

      C’est vrai que la vieillesse nous kidnappe en quelque sorte, et que beaucoup d’entre nous sont déconcertés par de décalage entre l’âge du corps et l’autre, le vrai. Et aussi par la notion du temps une fois qu’on sait qu’on ne vivra plus le même nombre d’années que celui qu’on a vécu…

  13. Célestine dit :

    Je me souviens te l’avoir reproché (gentiment) à une époque…
    Follette que j’étais…J’avais envie que tu parles de toi, de ton actualité…Et puis j’ai compris qu’en fait, tu parles d’un présent bien ancré en toi, puisque tes souvenirs restent si vivants qu’on a l’impression que tu les as vécus hier.
    Bref, je trouve que tu rends un bel hommage à ce passé en honorant en lui tout ce qui fais que tu es toi.
    Ne change rien!
    Baci bella
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      Ah tu vois, je ne me souvenais pas du tout que tu m’en avais parlé 🙂 Oui parfois mon actualité est stationnaire, ou trop privée… et j’adore « chipoter » dans le passé 😀

      Baci sorellita

  14. Colo dit :

    On sent que ce passé te réjouit, t’amuse, et cela te donne un rire très présent qui est contagieux.
    Bonne soirée.

  15. gazou dit :

    J’aime ta façon dont tu envisages le passé et dont tu le rends présent. Loin de nous empêcher de vivre l’instant présent, il peut nous permettre de le vivre plus intensément

  16. Xoulec dit :

    Il faut composer avec son passé. Certains sont lourds, d’autres dont on veut se séparer. Dans tous les cas, c’est lui qui nous a façonné. Il est plaisant de se souvenir certains épisodes, pour en sourire, et dans ton cas, pour le plaisir de te lire.
    J’adore ces histoires d’enfant espiègle. Ton sourire n’a pas changé.

  17. Pascale MD dit :

    Tout a fait en accord, on ne vit pas dans le passé, il sait bien venir à nous et se montrer très présent ne serait-ce que dans le miroir 😉
    Eh puis, il nous a construit si on a su en tirer le meilleur profit et positivement.
    Bonne journée

  18. Dédé dit :

    Coucou. Notre passé façonne notre présent. C’est ainsi. « Tourner la page sur son passé », ce n’est pas l’effacer, c’est apprendre à vivre avec, qu’il soit heureux ou douloureux. Bises alpines.

  19. La Baladine dit :

    Bon, je m’aperçois que je ne reçois plus tes notifications 😦
    Du coup je suis très en retard :-((
    J’aime beaucoup ta petite phrase qui dit à propos du passé « je l’attire tout contre moi ». C’est ce que tu fais, chaque fois que tu nous contes un pan de lui, et on s’en régale (je sais que j’emploie ce verbe à chaque fois, mais je n’en ai pas de meilleur tant te lire est un délice), car tu as indéniablement un réel talent de conteuse.
    Mais pour le coup j’irai encore plus loin, je crois, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de l’écrire, que nous avons tous nos âges en nous, en permanence, et que, au fil des heures, des jours, des événements, ils se succèdent, parfois s’additionnent, mais ils sont là, vivaces, tenaces, et même, ils se voient, et c’est pour ça qu’il est des jours où on parait un âge, et d’autres jours un autre…
    Parce que ça n’a rien à voir avec les rides ou la silhouette et toutes ces choses évidentes mais avec la réalité de ce qu’on est, de ce qu’on porte au profond de soi, cette lumière qui transparaît sur un visage, dans un regard, un sourire, un rire. Qui n’a jamais clairement vu l’enfance dans le sourire espiègle épanoui d’une vieille personne?
    Merci ♥

    • Edmée dit :

      Tu as tellement raison, et merci de le souligner. Je l’ai remarqué aussi bien souvent, on est toutes les personnes qu’on a été, on peut « retourner » dedans comme on le veut ou parfois on y est à nouveau aspiré le temps d’un sourire, d’un regard, d’un temps d’arrêt rêveur sur une image passée…
      Merci à toi!

      Moi aussi je réalise ne plus recevoir de notifications pour bien des gens…

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