Objets à secrets

Lorsque je suis revenue des USA, j’ai pu pratiquement meubler et habiller d’objets mon appartement avec une multitude de choses qui me venaient de chez mes parents, ainsi que d’une parente de mes demi-frères et soeur. Le plaisir d’avoir de vieilles choses qui ont vécu et savent des choses inavouables parfois est renforcé encore par leur beauté, parfois usée, brisée ici et là, mais jamais dégradée.

Dans les cartons de mystères qui me sont  arrivés de chez Lovely Brunette se trouvait… une étole d’hermine !!! Un peu miteuse… Jamais je n’avais touché de fourrure aussi douce, et je l’ai fait en pensant que les hermines l’auraient bien gardée sur elles, cette neige somptueuse mouchetée de touches noires… Mais le crime a eu lieu il y a bien longtemps, car le souvenir d’un juge dans la famille n’est pas arrivé jusqu’à moi… Appartenait-elle à un juge, ou simplement à ma coquette d’arrière-grand-mère, Justine au sourire malicieux ?

Pas plus que ces nappages marqués MV… quelles étaient ces deux familles, pourquoi avons-nous leurs nappes ? Comment ont-elles fini chez moi ? Qui donc  serait si contente de les retrouver, ces souvenirs de goûters chez une grand-mère à la joue poudrée qui peut-être vivait ses premières années de bonheur insouciant après le décès d’un mari bien gentil mais difficile… ? Bien sûr, il ne faut pas être trop injuste avec les messieurs, ceux de jadis et ceux d’aujourd’hui, car il est bien possible que la grand-mère à la joue poudrée ait eu une poigne de fer sous ses mitaines de dentelle et que le malheureux époux n’ait pu trouver la paix qu’en s’enfuyant les pieds devant… qui sait ?

Qui donc pouvait avoir plaisir à garder dans sa chambre ce terrifiant crucifix d’ébène décoré de têtes de morts en zinc ? J’ai été tellement perplexe quant à savoir où le mettre pour qu’il ne me donne pas de cauchemars, que j’ai alors décidé de l’offrir à une brocanteuse qui m’a affirmé que non, Jésus ne pouvait pas porter malheur voyons! … Lovely Brunette, la grande exilée du sein de l’Eglise par la gentry catholique de notre petit coin du monde avait gardé ce croquemitaine de luxe malgré tout…

J’ai retrouvé mon chapelet, oui ! Et j’y tiens, car il m’a été offert par des amis de Lovely Brunette, un Portugais charmant du nom de Georges, qui avait spécialement prié St Georges pour moi afin qu’il me protège. J’étais assez fière de cette demande spéciale et  continue de considérer Saint Georges comme mon preux chevalier attitré. Sans que je doive m’appeler Georgette. Il avait aussi fait mon portrait d’après photo, et dessinait très bien.

Et moi qui aime les corbeaux…  j’aime ma tabatière (qui a son pendant, une petite soeur tabatière) en Delft polychrome surmontée d’un corvidé, et décorée d’un village dont le ciel frémit d’un vol noir… Elle est en mauvais état et « ne vaut pas tripette » nous a dit le dernier expert – l’avant-dernier proclamait sa valeur inestimable ! Mais ma grand-mère l’a époussetée en prenant soin de ne pas plus la casser qu’elle ne l’était déjà, l’a trouvée belle, a rêvé devant la vue du village et du clocher… un peu de ses sourires suspendus dans le temps s’y trouvent encore accrochés…

J’utilise tout. Tant  pis. Assiettes, tasses, plats ne sont que les survivants de grands services d’autrefois, partagés entre les héritiers nostalgiques de leurs repas de communions ou mariages, et très malmenés pour la plupart.

Oui, tout avait de la valeur quand c’était complet et en état pimpant, maintenant c’est moi qui m’en sers, et on ne dira à personne que chez moi, c’est devenu la vaisselle de tous les jours.

 

36 réflexions sur “Objets à secrets

  1. Les choses anciennes venues de nos ancêtres nous accompagnent. Ces objets nous lient à eux. C’est comme si ils étaient encore parmi nous grâce à ces témoins du passé ! 🙂

  2. Jolie évocation de cette douceur et cette modestie des choses qui veillent en silence sur notre présent.

  3. lascavia22 dit :

    « Ces objets ne nous disent pas tout »… Pour autant, j’ai dans l’idée que les choses, les objets, ont tout comme nous une mémoire, et qu’en les côtoyant, en les respectant, ils partagent avec nous la mémoire qui leur est propre : celle de la matière dont ils sont issus et ce qu’ils ont vécus en tant qu’objets (il en va probablement de même pour les lieux). « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »…Aux propos de Mr. Lavoisier, je me permets, en toute humilité, d’ajouter que… » tout se transmet ».

    • Edmée dit :

      C’est vrai qu’ils nous transmettent mais ça va directement dans le subconscient pour la plupart du temps, dont nous ne connaissons pas bien les codes d’accès ni le déchiffrement 🙂

      Baci!

  4. Célestine dit :

    Les objets sont sûrement heureux que l’on se serve d’eux plutôt que de les laisser moisir dans des armoires… C’est en tout cas ce que je me suis toujours dit.
    Et puis, pourquoi ne pas célébrer chaque jour dans de la belle vaisselle comme si c’était un jour de fête ? on est vivants, alléluia !
    Baci sorella
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      Je le pense aussi, qu’ils sont bien contents de faire partie de notre quotidien même si ça les écorne un peu. Après tout… nous aussi nous nous écornons et ça ne fait qu’ajouter au charme de la connaissance 🙂

      Baci sorellita

  5. Adrienne dit :

    oui les objets transmis nous parlent, c’est sûr, ils ont vu tant de choses et de vies avant nous

  6. Carine-laure Desguin dit :

    Eh oui, j’en viens même à garder une montre au cadran brisé, au bracelet métallique endommagé et tout cela parce que c’était un cadeau. Carine-Laure, secoue-toi.

    • Edmée dit :

      On a de ces fétichismes parfois 🙂 Nous avions une cuiller à long manche que j’avais surnommée « La reine Zozor » (je ne sais plus pourquoi…) et j’ai regretté de ne pas la retrouver dans les affaires, alors que comme j’y avais fait mes dents, la reine Zozor était un semis de morsures sur argent… 😀

  7. Tania dit :

    J’adore ce billet sur la présence des choses, chère Edmée, dont parlait si bien Ghelderode. Ces objets d’autrefois, reçus ou conservés, continuent ainsi à vivre, à servir ou à émerveiller. Bravo !
    (Je pouffe de rire chaque fois que j’entends quelqu’un dire à « Affaire conclue » que « ça ne va plus avec la nouvelle décoration ». Je suis triste d’entendre que « les enfants n’en veulent plus », de ces choses anciennes. Heureusement, j’ai une filleule écolo qui y est sensible et estime qu’il vaut mieux réutiliser, autant que possible, de vieilles choses que d’en acheter des neuves, adepte de l’achat en deuxième main.)

    • Edmée dit :

      Oh oui, moi aussi je me demande comment on peut ne voir en ces objets que des « choses décoratives » qui vont ou ne vont plus avec le nouveau salon, hahaha! Quel manque de personnalité, de sens du « chez soi »… Merci Tania

  8. SBP dit :

    Que faire des ces vieilles fourrures? C’est un dilemme. Elles sont rangées dans une grande malle en camphre que nous n’osons plus ouvrir… Nous sommes tiraillées entre une sorte de dégoût et de culpabilité sentimentale. Ce que l’on nous transmet est parfois « lourd » à conserver…

    • Edmée dit :

      Je t’avoue que toucher les petits doigts de l’hermine ne m’a pas fait plaisir, et comme elle était quelque peu mitée et que je ne connaissais pas son histoire, je l’ai … jetée. Mais je regrette le manteau en loup de Justine, qui perdait ses poils dans l’armoire du grenier, je le mettais pour jouer à la dame (qui perd ses poils 🙂 ) et il était magnifique. Certes, ce n’est pas écolo, mais ça m’arrivait d’une autre époque, celle de Justine, en 1860!

  9. Colo dit :

    Bien sûr qu’il faut les toucher, vivre avec eux ces objets qui ont participé à la vie de nos anciens.
    Que Saint Georges nous protège tous, oui, et pour longtemps!
    Il y a des objets (comme le crucifix) qui nous laissent perplexes, tu as raison. J’ai hérité ainsi d’une superbe cafetière au long cou en service de Tournai. Inutilisable car le cou est bouché par de la porcelaine:-) et j’ai bien trop peur de le casser en « chipotant ». Mais je l’emploie comme vase.
    Bon week-end.

    • Edmée dit :

      Mais oui, on peut les recycler, pour avoir le plaisir de leur compagnie encore et encore. J’ai changé le porte savon (hideux) du support par un petit plat ovale japonisant, sans grande valeur mais ancien et plutôt joli, ça donne un tout autre cachet…
      Bon week end aussi à toi!

  10. Dédé dit :

    Ma grand-mère Adeline avait une écharpe en peau d’hermine… Je n’aimais pas du tout la texture ce cette écharpe, chaque fois que je la touchais, j’avais la chair de poule. Je ne sais pas si ma mère en a hérité… et si cela se trouve, je vais peut-être alors en hériter à mon tour! 🙂 Tous ces objets ont une histoire à raconter. Ah, si seulement ils pouvaient parler! Bises alpines.

    • Edmée dit :

      Je te comprends, moi j’en ai aimé la texture très douce mais toucher les petits doigts, quelle horreur! Petite d’ailleurs ces étoles en hermine avec la tête et les pattes me fichaient une peur bleue… Bises liégeoises!

  11. Nicole Graziosi dit :

    Comment ne pas savourer avec toi, Edmee, – même dans des assiettes ebrechees – ce délicieux moment de nostalgie !
    Curieux ce que la découverte au fond d’une vieille bonnetière d’un objet oublie peut éveiller de tendres moments et avec une telle intensité.
    J’aime ton regard sur le passe. Merci.

  12. AlainX dit :

    Encore faut-il que quelque chose nous ait été transmis !
    Transmettre au sens de recevoir précisément telle ou telle chose avec explications ou recommandations.
    Et non pas découvrir un tas de bazar après le décès…
    en ce sens j’ai le sentiment qu’on ne m’a rien transmis.
    Je pense que c’est bien mieux comme ça.

    • Edmée dit :

      Je comprends ce que tu veux dire.

      Moi j’ai eu de la chance, beaucoup, Loevly Brunette me disait « ceci était au pied de l’escalier chez Bobonne », « ceci a été cassé par Bonne-Mammy » etc…

      Le bazar, c’est impersonnel et un peu intrusif. Mais peut-être, comme tu dis, est-ce mieux comme ça, que ça vienne sans étiquette souvenir. Qui sait? Je pense que l’important est ce qu’on ressent face à ces objets, on les aime ou pas, et pourquoi on les aime ou pas. Le reste est encombrement ou privilège, selon…

  13. grandlangue dit :

    En vous lisant je ne peux que constater ma pauvreté en ce qui concerne les objets conservés ou hérités. Un radio vieux de 80 ans, quelques petits meubles sans valeur. C’est le butin d’une vie.

    • Edmée dit :

      Tout le monde n’a pas. Ma mère a habité une maison avec de grands greniers, où on pouvait tout « mettre de côté ». Donc, il est resté pas mal de choses qui autrement auraient été vendues en brocante ou volées, perdues etc. Du côté de mon père, il était fils unique, donc tout lui est resté, et il a pu aussi mettre de côté. Franchement, moi qui étais toujours en mouvement et n’accumulais rien, ça m’a bien dépannée de trouver de quoi me meubler sans frais 🙂

  14. La Baladine dit :

    C’est sûrement bien, avoir eu cette transmission, et pouvoir s’en servir. Je n’ai demandé que 2 choses à ma mère, un tout petit baromètre dont elle voulait se débarrasser après avoir acheté une « station météo », baromètre sur que mon père, chaque matin, tapotait pour faire bouger l’aiguille et en déduire le temps de la journée, et mon piano, dont elle se plaignait qu’il l’encombrait. Elle a donc résolument gardé les deux…
    J’avoue que le reste m’indiffère.
    Mais je suis d’accord avec toi, les objets sont faits pour servir. Et j’aime bien chiner, dénicher des objets dont je me dis qu’ils ont leur propre histoire, et la prolonger.
    🙂

    • Edmée dit :

      Tout « héritage » diffère d’un autre, je parle surtout de l’héritage des récits, des objets petits et moins petits, et si possible de leurs histoires. Le parcours des familles est tellement varié, qu’autant être content de son sort, on a reçu, on n’a rien reçu, on a perdu, tout a brûlé, tout fut volé par la belle-soeur, les vers se sont régalés ainsi que les mites… Pas de règle, c’est l’anarchie 🙂 Mais oui, servons-nous de ces jolies choses, qu’elles vivent avec nous la vie de compagnes et non pas de temple au souvenir…

  15. Xoulec dit :

    Il y avait, dans le grenier de la ferme familiale, les béquilles que mon grand-père avait ramenées de la guerre de 14… Je les ai toujours vues, posées sur deux poutres de la charpente. Un jour d’été 1974 ou 1975, je ne sais plus, mon frère D….. se blessa à la cuisse. Mon père descendit les fameuses béquilles, hélas, le temps avait fait son œuvre, elles étaient complétement piquées des vers, inutilisables, ou au risque de se casser la margoulette.
    Avec une branche de noisetier, j’ai fabriqué des béquilles de substitution. Piètre engin d’orthopédie. C’était des vrais engins de torture ; elles ont très peu servi et furent recyclées dans le poêle à bois. Il y avait aussi, dans ce grenier, trois planches de noyer, avec l’interdiction absolue d’y toucher. Lorsque mon père m’autorisa à les utiliser, pour un petit ouvrage d’ébénisterie, elles étaient, elles aussi, complétement piquées des vers, inutilisables.
    Tout cela pour dire qu’il faut utiliser les choses, quand c’est le moment. Les garder pour des hypothétiques jours futurs est, pour moi, une sorte d’hérésie. Du coup, nous n’avons que très très peu d’objets venant de notre famille.
    Ce n’est pas comme cette accumulation de choses en tout genre, qui rendent prisonnier…

  16. Pascale MD dit :

    Je conserve également des objets de mes ancêtres, ils ont pour moi une grande valeur sentimentale.
    Merci pour ce partage.
    Bonne journée

  17. Nadezda dit :

    Quel beaux souvenirs Edmée et comme tu honore tes ancêtre a te servir de leurs objets. En tant qu’émigrés, nous somme partis avec presque rien , la déchirure. Ma mère a quand même réussi a prendre une petite nappe crochetée et brodée par ma grand-mère. Toujours beaucoup d’émotion quand je m’en sers. Les quelques bijoux que j’avais hérité ont été volé et ça c’est vraiment un gros chagrin et une injustice. Quand je regarde autour de moi il n’y a rien qui me rappelle mes ancêtres, mon enfance mais ma tête est remplie d’histoire, de souvenirs extraordinaires 🙂

    • Edmée dit :

      Ah oui je pense souvent à ceux qui ont perdu ou dû abandonner tous ces objets que leurs ancêtres ont aimés et protégés. Je trouve aussi bien injuste qu’on t’ait volé les bijoux, pour leur valeur « lien au passé », surtout. Tous ces bijoux de par le monde, ou tableaux, objets, volés et qui ornent les murs et doigts de receleurs ou innoncents acheteurs sans aucun lien avec eux… c’est une infâmie pour leur vraie appartenance, je sais!

  18. Philippe D dit :

    Chez nous, il reste très peu de choses du passé, aussi je tiens énormément à une lampe à pétrole qui me vient de ma grand-mère maternelle que je n’ai pas connue.

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