Merci, mon chien!

Lovely Brunette était une écuyère émérite, que ce soit pour des promenades sur ses chevaux chéris ou… que ce soit parce qu’elle était très à cheval sur les bonnes manières.

Mon frère a fait, pendant un temps, le baisemain à ses amies en visite (qui gloussaient comme de grosses poules de Malines) et moi j’en étais quitte avec la révérence. Non, je ne blague pas, j’en ai l’air ? Heureusement ça n’a pas duré longtemps, en tout cas je ne m’en souviens pas. Ceci dit, je devais aussi faire la révérence aux « chères sœurs » de l’école, que, comme on le sait désormais, je détestais. C’était aussi suave que de faire la génuflexion devant Zeke le loup si j’avais été un des trois petits cochons…

Quand nous allions au cinéma avec Lovely Brunette (chaque semaine et parfois plus, car elle adorait ça !), nous ne manquions jamais, à la sortie, de clamer de deux petites voix trompettantes, Merci Mammy ! Sinon gare aux représailles. Et si par malheur dans notre bavardage passionnant « et quand John Wayne tue le mauvais, tu as vu… ? » nous osions oublier le Mammy, elle nous freinait net dans notre enthousiasme par un « Merci qui ? Merci mon chien ? ». Il y eut bien des moments de taquinerie rebelle où nous risquions un Merci mon chien enjoué, mais il ne fallait pas abuser de cet excellent mot d’esprit…

Nos manières de table étaient dignes du palais (lequel, vous choisissez…). On s’essuyait les lèvres avant de boire pour ne pas laisser des demi-lunes grasses sur le verre, on utilisait nos serviettes avec raffinement – et on les roulait dans le rond à serviette en fin de repas -, on utilisait nos couverts au complet (on avait commencé par « le pousse-manger »…), on ne parlait pas à table (et si ça nous échappait, on nous envoyait manger dans le vestibule ou dans le poulailler si le temps le permettait), on n’aurait pas rêvé de s’en aller ou même de s’agiter avant que le repas soit tout à fait terminé.

On remerciait toujours des cadeaux reçus, même si on n’aimait pas (je me souviens que ma marraine m’avait offert des bonbons au rhum, or je détestais le simple mot « rhum », et son goût et son odeur…), et on portait les affreux pulls faits main offerts par des tantes quand on allait les voir, pour ne pas leur faire de peine et les inciter à en tricoter d’autres pour les années à venir.

On saluait tout qui entrait dans la maison, que ce soit le livreur de charbon, de petits bois, d’eau et bière, un monsieur chic ou un colporteur, ce qui fait que j’allais carrément embrasser le facteur tous les matins et l’appelais « mon petit amour ». J’avais un certain enthousiasme … et aimais recevoir des lettres !

Ceci dit…

Mon petit frère a un jour rampé à quatre pattes pour se glisser sous la jupe plissée de ma grand-mère afin de voir si elle avait une culotte. Nous avons eu pas mal de plaisir à flanquer nos jouets par la fenêtre du second étage. Nous avons mis des cailloux dans la culotte d’une petite fille que nous surnommions « la petite fille poilue » (et en effet elle avait des jambes de velours, elle se sera ruinée en cire à épiler par la suite…). Nous avons ligoté le fils de la femme d’ouvrage au pommier du jardin et avons dansé autour de lui, ce qui a fait qu’elle n’a plus voulu venir travailler chez des enfants aussi mal élevés, et on ne peut lui donner tort (mais on s’était bien amusés et on avait, comme ça nous fut demandé, joué avec le petit José). J’ai jeté à l’eau les tabourets de traite du fermier, aidée de mon cousin, et ensuite nous avons couru sur les draps mis à sécher dans l’herbe ; c’était très gai aussi, même si notre pauvre tante a poussé des hurlements qui semblaient de détresse, et nous ont donné des ailes aux pieds.

Bref, la bonne éducation n’est rien d’autre que de la discipline, tout à fait indolore mais très utile. Il reste bien de la place pour les inspirations impertinentes…

43 réflexions sur “Merci, mon chien!

  1. Même éducation Edmée, dont je me souviens comme vous avec un certain plaisir, le fruit défendu avait un tel goût. Aujourd’hui, il n’y a plus d’interdit et plus d’éducation. Pauvre jeunesse.

  2. Je connaissais, l’expression, je l’emploie, je trouve cette expression très drôle. La politesse est importante. Mes parents m’ont appris à dire merci. J’ai transmis cette politesse à mes enfants je pense. Cette politesse et cette bonne éducation, n’empêche pas de faire des bêtises. Croyant nous faire plaisir, une de nos filles avait fait de jolis dessins sur la voiture avec une petite pointe en fer qu’elle remisait précieusement dans son tas de sable. Cette pointe, elle l’appelait son, « précieux », elle avait 3 ou 4 ans. Elle s’attendait à un merci ! 🙂
    Nous en rions encore maintenant avec elle ! 🙂

  3. Carine-laure Desguin dit :

    Ah ah ce « merci mon chien » j’en ai abusé auprès de ma grand-mère qui était du genre disciplinée également. Cela ne peut faire de tort à personne, d’ailleurs. Je me souviens aussi que lorsque j’étais à l’école primaire au lycée ( Beaumont), nous devions baisser la tête à chaque fois que nous passions devant une enseignante et nous devions nous lever lorsqu’une enseignante entrait dans la classe. C’était vers le milieu des années septante. Lorsque je raconte ces simples faits à mes collègues, elles me regardent avec des yeux si ronds que je pense être la compagne de l’homme de Néanderthal.

    • Edmée dit :

      😀 Oui, et ça leur semble épouvantable, ces rangs, le doigt sur la bouche, demander des permissions et être polis même si on les détestait… Et ça nous sert encore tous les jours, pourtant, pas vrai ? 😉

  4. Adèle Girard dit :

    Merci ,s’il vous plaît, bonjour, au-revoir , étaient tellement ancrés dans notre vocabulaire que j’en arrivais à me dire merci à moi-même! Quant à la révérence je l’ai gardée longtemps et je l’esquissait encore quand j’ ai commencé aux beaux arts! Ça faisait rire tout le monde!

  5. SBP dit :

    La bonne éducation s’acquiert tôt et facilement. Elle évite bien des désagréments dans la vie et permet de se fondre partout sans heurt. C’est mieux qu’une politesse, c’est le respect de tous, sans exception.
    A noter, en incise, que le snobisme est une tache sur la bonne et saine manière. Snobisme : « senza nobiltà »…

  6. La Baladine dit :

    Ma foi, « merci mon chien » c’est ce que je lance aimablement aux gens à qui je tiens la porte et qui passent sans m’accorder un regard 😉
    Bonjour s’il vous plaît merci, les 3 piliers de la civilité et du respect dû à chacun.
    Quant aux bêtises, rien de plus naturel, les interdits sont faits pour être transgressés, le tout est de poser les bonnes limites!
    Texte savoureux, qui se lit comme un de ces gros bonbons qu’on se calait dans la joue en attaquant un livre de la Bibilothèque Rouge & Or 😀

    • Edmée dit :

      🙂 Merci Baladine! Moi aussi je peste contre les malotrus, de ceux dont tu parles, et c’est bien une des raisons qui me fait m’accrocher à la politesse que l’on m’a enseignée!

  7. Adrienne dit :

    j’ai eu exactement la même éducation (sauf la révérence ;-)) et pour ce qui est des manières à table, j’en suis fort heureuse, je pense comme Cocteau (dans sa Petite lettre à la dérive) et j’aimerais mettre en gras la dernière phrase, parce que cette conclusion est importante 😉
    « Mange ta soupe. Tiens-toi droit. Mange lentement. Ne mange pas si vite. Bois en mangeant. Coupe ta viande en petits morceaux. Tu ne fais que tordre et avaler. Ne joue pas avec ton couteau. Ce n’est pas comme ça qu’on tient sa fourchette. On ne chante pas à table. Vide ton assiette. Ne te balance pas sur ta chaise. Finis ton pain. Pousse ton pain. Mâche. Ne parle pas la bouche pleine. Ne mets pas tes coudes sur la table. Ramasse ta serviette. Ne fais pas de bruit en mangeant. Tu sortiras de table quand on aura fini. Essuie ta bouche avant de m’embrasser. Cette petite liste réveille une foule de souvenirs, ceux de l’enfance. C’est très longtemps après qu’on arrive à comprendre qu’un dîner peut être un véritable chef-d’œuvre. »

    • Edmée dit :

      Et comme il l’a bien dit. On ne chante pas à table et on n’écoutait pas de musique non plus d’ailleurs 🙂 Et tout ça me sert encore, sans que j’y pense… Merci Mammy ! 🙂

  8. Dédé dit :

    J’ai eu une éducation stricte également. J’ai aussi fait quelques crasses, notamment découper les rideaux dans ma chambre avec mon tout nouveau ciseau orange et blanc que je devais utiliser pour des bricolages. Mais jamais je n’aurai mis des cailloux dans la culotte d’une pauvre petite innocente! :-)) Bises alpines.

  9. Colo dit :

    Même éducation de s’il te plaît et coudes pas à table etc…C’est en arrivant ici que d’abord ma belle-mère m’a dit d’arrêter de dire por favor y gracias tout le temps à table. Je ne m’enn rendais pas compte.
    Pour les choses courantes, ils ne le disent pas les españols. Une autre éducation, ils n’en s’en pas moins polis (en général, hihihi)
    J’ai enseigné à mes enfants cette éducation reçue. Petits ils pestaient mais plus tard, quand ils ont voyagé dans la famille belge ou pour le travail, ils on été et sont si contents de savoir employer les couverts dans le bon ordre…toutes ces choses qui, si on ne les a pas apprises jeunes, on ignore eet passe pour un/une….
    Bêtises…tant et tant, j’en fais encore:-))

  10. Biche * dit :

    A la lecture de votre texte Edmée, j’ai cette scène extraite du film français « La vie est un long fleuve tranquille » qui me revient en mémoire !

  11. Biche * dit :

    Et juste pour le plaisir ! 😉

  12. J’aime beaucoup ce film ! 🙂

  13. Xoulec dit :

    Tiens ! Je me délecte de tes « débougines » (ce sont des petites bêtises, même pas de Cambrai) 🙂 Quant aux bonnes manières, la politesse est le minimum.
    Nous (mes frères et petite sœur) étions assez « sauvages », si nous savions que quelqu’un venait chez nous, nous nous débrouillions pour ne pas être présents ; pas de bonjour, de merci, et d’au revoir ce côté « sauvage » me colle encore à la peau.

    • Edmée dit :

      😀 … Au contraire, nous étions très curieux, et écoutions parfois, assis dans l’escalier, ce qui se disait entre les invités et nos parents alors qu’ils se rendaient au salon. On a appris ainsi pas mal de choses… 🙂

  14. gazou dit :

    Je n’ai rien connu de tout ce que tu racontes…
    On nous disait plutôt de nous taire et de ne pas nous faire remarquer…Si, bien sûr, nous savions dire merci, bonjour…

    • Edmée dit :

      Le baise-main et la révérence, ce fut surtout pour amuser la galerie je pense car il me semble que ça n’a pas duré longtemps. Mais le reste… ah oui 🙂

  15. celestine dit :

    Il y a dans ton récit un délicieux petit côté Comtesse de Ségur …
    Et j’ai adoré revoir quelques extraits du long fleuve tranquille…
    Merci Biche. Et grazie sorellita pour ces petites bêtises d’enfants.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  16. charef dit :

    Oh la la! Tu me replonges dans mon enfance. Mon père un prolétaire qui gagnait son pain à la sueur de son front tenait à ce que nous soyons des modèles d’éducation à cause de notre proximité dans la cours commune des voisins de différentes confessions, juifs et chrétiens. Comme toi ça ne nous empêchaient pas de mener la vie dure aux cousins et cousines et aux commerçants du coin. Très bonne soirée Edmée.

  17. Myosotis dit :

    On disait « Merci mon chien » et aussi « Elle, c’est la femme du diable » quand on parlait de quelqu’un en disant « Elle » 🙂

    • Edmée dit :

      Ah, la femme du diable, je ne la connaissais pas :D… Mais « le diable allait apparaître dans le miroir » si je m’y regardais avec trop de plaisir 🙂

  18. Tania dit :

    Bonjour, s’il vous plaît, merci – ce sont des formules si simples à utiliser. Mes élèves riaient toujours quand je leur demandais chaque fois, au moment où je distribuais les billets en classe, de me dire au moins bonjour et au revoir quand nous nous retrouvions au théâtre le soir, mais il fallait le répéter parfois. Je ne connaissais pas « Merci mon chien », très drôle !

  19. gazou dit :

    Les révérences, chez nous, cela ne se faisait pas, c’était totalement inconnu

    • Edmée dit :

      Ca venait de l’éducation catholique, on se devait de saluer la mère superieure(ment hautaine) d’une révérence et les « chères soeurs » d’un humble signe de la tête au minimum. Aussi on s’entrainait à la maison 🙂

  20. Françoise dit :

    Heureusement qu’il y avait de la place pour les inspirations impertinentes ! 🙂
    Tout comme Xoulec, j’étais une petite « sauvage », et lorsqu’il y avait du monde à la maison, j’allais m’enfermer dans ma chambre. Et lorsque ma mère m’appelait pour venir dire bonjour, j’étais furieuse mais il fallait bien que je m’exécute… 😉

  21. malyloup dit :

    mon impertinence était justement de ne pas saluer les visiteurs qui venaient à la maison mais ce n’était pas de l’impertinence, c’était juste un besoin primaire chez moi qui relève sans doute de l’autisme………….

    • Edmée dit :

      Il y a bien des niveaux à l’autisme, on peut ne pas du tout aimer « les salamalecs » sociaux, moi je n’adorais pas mais je m’y pliais sans trop de mal…

      • malyloup dit :

        pour moi les représailles et autres punitions étaient infiniment moins pénibles que les ‘rencontres’……

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