Bilan, mon beau bilan, dis-moi qui est le grand gagnant

Ou la grande gagnante.

C’est étrange de constater que la vie saine des uns empoisonne celle des autres, parfois. Vient l’âge des bilans. Les années des grandes opportunités inépuisables sont loin derrière. Devant, l’acquis, la personnalité, l’état des lieux, et encore et toujours des opportunités mais plus discrètes et certainement pas inépuisables, car nous serons épuisés avant elles en tout cas.

Bouderie. Edgar Degas

C’est ici que la vie se regarde avec de pesants regrets ou bien, au contraire, avec la satisfaction de qui a passé une merveilleuse après-midi dans la cour de récréation : certes on s’est ouvert les genoux et le menton, on a déchiré sa robe ou sa culotte, on a pleuré et éventuellement aussi eu une dispute sonore, mais curieusement, ça laisse moins de traces au cœur que les éclats de rire, les confidences amicales, les jeux qui ont donné du piment à ces heures exaltantes.

On a vieilli. On a pris les rides qui vont avec ce phénomène incontournable. On est devenus un beau monsieur charmant et amusant, une dame d’un certain âge dont le sourire contient une longue histoire heureuse ; un vieux schnoque ou une vieille vipère flétrie. On encore, bien platement… un vieux, une vieille. Dont plus rien n’indique qu’ils ont été jeunes. Qu’ils ne sont pas nés vieux…

Et parmi ces vieux, vieilles, vieux schnoques et vipères flétries et autres « gens de notre âge », se trouvent des anciens jeunes que nous avons toujours connus, dont la vie a côtoyé la nôtre, ou l’a croisée et re croisée plusieurs fois. Et qui, effarés devant notre joie de vivre encore et encore, stupéfaits d’apprendre que nous avons des projets, des choses neuves à accomplir, nous sapent l’enthousiasme, nous donnent des avertissements funestes, nous rappellent notre âge. En personnes qui nous veulent du bien, c’est clair. En personnes qui nous mettent en garde contre nous-mêmes, n’en doutons pas.

Une épouse proche de son mari et de ses enfants, complice avec eux dans sa vie familiale, et en avant que l’on soupçonne, l’acidité rongeant l’estomac, que tout n’est certainement pas aussi rose qu’il ne semble. Les enfants, c’est connu, savent cacher bien des choses à leurs parents, tout comme les maris dont on ne se méfie plus… Un grand-père qui tombe amoureux et dit gaiement qu’il n’a plus le temps de prendre son temps, on lui crie casse-cou, peut-être ta belle est-elle une Messaline, une croqueuse de diamants, n’oublie pas ton âge quand même, tu n’es plus exactement Brad Pitt, et bon, vrai qu’elle non plus n’est pas tombée d’un podium de reines de beauté mais méfie-toi malgré tout, avec les femmes il faut s’attendre à tout… Un couple de retraités qui ouvre un restaurant loin de tout, une école au Pérou, une ferme bio dans les montagnes, et on leur rappelle qu’on n’aura pas l’argent pour rapatrier leurs dépouilles, qu’ils seront enterrés loin des leurs, oubliés !

Le bonheur, l’amour, les années sereines qui se présentent, un peu d’argent de côté, une beauté qui se fatigue mais ne vire pas à la métamorphose, et les vieux de l’âme marmonnent leurs augures sordides…

Ils n’ont rien osé. Mille fois ils ont pensé je vais, je devrais, l’année prochaine, la prochaine fois, cette fois c’en est trop. Mais ils ont renoncé à tout, en se donnant toujours de nobles excuses pour déguiser leur trouille de la vie en prudence de mise et noble esprit du sacrifice. Ils ont gardé le même emploi qui les a usés, le même conjoint en dépit des humiliations et frustrations, ont vécu dans une maison détestée qui était celle des beaux-parents, n’ont jamais coupé les ponts avec qui leur émiettait les nerfs.

Et à l’heure des bilans, c’est plus simple de ridiculiser la joie d’exister des autres que d’admettre qu’on n’a pas osé.

33 réflexions sur “Bilan, mon beau bilan, dis-moi qui est le grand gagnant

  1. claudecolson dit :

    Eh oui, Edmee. Vivons tant qu’on le peut ! 😉

  2. angedra dit :

    Tu as raison combien n ont jamais osé et qui pourtant en rêvait… et qui se permettent de donner de si sages conseils.
    Combien de « à ton âge «  ou de « tu regretteras plus tard » etc
    Non je ne regrette pas aujourd’hui ces bonheurs que j ai osé vivre…

    • Edmée dit :

      Ah non, moi non plus. Car même les « erreurs » ne l’ont pas été à 100% : j’avais osé être sincère, et donc en soi c’était un gain!

  3. AlainX dit :

    Ton texte ramène aux bilans à nos âges.
    Un rapide regard me fait dire que finalement j’ai quand même osé pas mal de trucs dans ma vie, compte tenu de ma situation. Je me disais que je ne regrettais rien !
    Je crois que je suis sincère. Ça fait du bien finalement.
    Donc merci pour ce billet.

  4. lascavia22 dit :

    « …/… n’ont jamais coupé les ponts avec qui leur émiettait les nerfs » : j’aime beaucoup ! Je crois, par ailleurs, que ce comportement qui veut que les Frileux démolissent allègrement l’enthousiasme des Vivants n’est même pas qu’une question d’âge. On rencontre ces tristes personnages quasiment tout au long de l’existence, à chaque belle étape qu’on a le courage ou bien simplement l’idée de franchir…Probablement qu’avec l’âge, les choses s’aggravent … (sourire).

    • Edmée dit :

      C’est vrai, bien remarqué. Les frileux le sont dès l’enfance, sont les fameux racuspoteurs, et puis les délateurs, et puis les donneurs de leçon (comment se forcer à vivre une existence mortifère en six leçons)… 🙂

  5. La Baladine dit :

    L’âge des bilans, l’heure du choix: continuer à vivre où se résigner à attendre la mort. Parfois j’ai l’impression que certains ne font que ça toute leur vie, attendre la fin. Subir. Se coucher à la roue. Et puis il y a tous ceux comme toi qui se lèvent, qui sourient, qui regardent devant, et qui, si jamais ils se retournent, peuvent se dire « Tout ça? Déjà? Et il m’en reste tant à faire, à découvrir, à tester, à oser! »
    Joli texte qui met le désir en avant, le désir, le seul moteur qui vaille, parfaitement bio, en plus ;-))

  6. Carine-laure Desguin dit :

    Ah ah je fais mon p’tit bilan mais jusque là, ça va, j’ai osé. Oh oh, fort osé même, parfois. Je ne regrette rien ou très peu. Mais que cela doit être triste d’arriver à 110 ans et se dire merde, j’aurais dû!

  7. Colo dit :

    Ah oui, faire des choix jusqu’à la fin, parfois ce choix est de faire du surplace si ça correspond au caractère. Mais l’autre, plus aventureux, est tellement plus excitant et riche!
    J’ose moins qu’avant, c’est vrai, mais j’ai des souvenirs « d’osages » jusqu’à ma mort:-))
    Bon week-end Edmée.

    • Edmée dit :

      Avoir osé est source de jeunesse quand elle s’amoindrit. On n’a pas besoin de toujours oser, changer, partir, mais il faut le faire quand c’est le moment…

      Bon week end aussi Colo 🙂

  8. J’ai osé la poésie ! 🙂

  9. celestine dit :

    Le monde se partage en deux catégories, comme dit Clint Eastwood dans le Bon la Brute et le Truand…
    Ceux qui osent, et ceux qui les regardent jalousement.
    Et ce, depuis que le monde est monde.
    Les décourageants, qui brandissent leurs prédictions de malheur, j’en ai connu pas mal ! Ils préfèrent essayer de détricoter la vie des autres plutôt que de tricoter la leur. A fuir !
    Baci sorellita
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    • Edmée dit :

      A fuir en effet. A grands tours de gambettes 😀 Il a raison, Clint… Les médiocres détricoteurs qui meurent en sentant la rancoeur…

      Baci sorellita

  10. charef dit :

    Oui c’est tout à fait ça. On n’ose pas aller au devant de nos rêves parce qu’on nous rappelle notre âge et qu’on nous dit que nous appartenons à une période révolue. Alors on prend la liberté d’avoir une double vie pour tromper son monde. On n’apprend pas à un vieux singe (ou à une guenon) à faire la grimace.

  11. Armelle dit :

    Combien vous avez raison Edmée, il faut oser, parfois avec la trouille au ventre, mais c’est ainsi que l’on avance ou qu’on se refuse à reculer.

  12. grandlangue dit :

    Quel texte formidable! Je suis content de vous avoir lu. Vous employez les bons mots et comme toujours, les mettez là où ils doivent être. C’est un joli cadeau que vous nous offrez.

    Chacun fait son bilan et je trouve qu’on s’octroie facilement la note de passage (rire). Moi je coule à pic. Je pourrais élaborer une liste de mes actions passées, de mes projets réalisés mais le bilan resterait sombre, d’une grande pauvreté. Les hésitations, la « prudence », les considérations pépères pèsent trop dans la balance.

    … et c’est justement ce qui alimente mon envie de poursuivre cette folle existence.

    En moi, il y a cet individu qui aspire à quelque chose et il y a ce vieux chialeur qui critique les actions passées et les projets loufoques impropres aux gens ayant « vécu ». ll dit « Que le virus te frappe, ça débarrassera la planète du vieux rêveur immobile que tu es ». Heureusement, l’autre individu, plus modeste ne l’écoute pas toujours, trop rarement.

    C’est ce personnage un peu trop discret qui fait couler mon bilan.

    • Edmée dit :

      J’imagine que la note de passage s’octroye bien naturellement si, quoi qu’on ait décidé de faire ou de ne pas faire, on y a trouvé une vie qui nous fait plaisir et ne nous rend pas aigris envers les autres. J’en connais trop, « à mon âge », qui ont l’air de dire que j’ai vraiment trop mis les mains dans la cookies jar, que je pourrais cesser de manger maintenant. Or… non, et pourquoi le ferais-je? 🙂

  13. Xoulec dit :

    Mais, c’est qui ce « José » ? Et, qu’est ce qu’on attend de lui, au juste ? Si José, si José… Il est drôlement sollicité… 🙂
    J’rigole !
    Tout au long d’la vie qui pique, on en croise, de ces personnes à l’âme vieille, tranchante. Le plus étonnant, c’est que parfois ce sont des jeunes, qui sont dèjà vieux dans leur tête.
    Qui ont cette « prudence » qui pourrait traduire, chez d’autres, une grande expérience, si ce n’est, peut-être,qu’elle est le reflet de frustrations ou de regrets, ou encore de désirs inassouvies.
    Pour tout le monde, quand vient l’heure du dépôt de bilan, il est trop tard

    • Edmée dit :

      J’ai connu des vieux annonciateurs de grands malheurs si je faisais ce que la raison suggérait de ne surtout pas faire, et en effet, de tout âge. Des vieux indécrottables, raisonnables comme des miradors. Je ne suis pourtant pas Calamity Jane, mais heureusement j’ai parfois été au bout de mes curiosités et tentations, ce qui m’a permis de ne pas en perdre le goût…

  14. Florence dit :

    un petit copier coller pour prendre de tes nouvelles.

    Coucou mes amis !
    Je viens chercher de vos nouvelles… Ce n’est pas parce que j’ai pris du recul avec la blogosphère que je ne pense pas à vous tous. J’espère que vous allez bien ? Que les balades et autres activités ne vous manquent pas trop ? Ici, confinement aussi et je ne sors que pour les courses près de chez moi. J’espère que nous serons quittes pour le mois de mai…
    Je vous embrasse tous bien fort et vous souhaite beaucoup de courage. Kenavo !

  15. Tania dit :

    Comme toi, je déteste les éteignoirs. Merci pour ton enthousiasme indestructible, Edmée.

  16. Dédé dit :

    Coucou. Pendant environ 7 ans, je n’ai pas osé partir. C’était une relation hautement toxique qui m’enfermait complètement. Et puis un jour, j’ai déployé mes ailes. Et puis j’ai volé bien loin et j’ai trouvé d’autres horizons. Alors bien sûr, aujourd’hui je me dis que j’aurais dû faire cela avant. Mais c’est ainsi. La vie m’a appris que prendre son envol n’est pas simple et qu’on ne peut le faire que si on est préparé, bien préparé. Maintenant j’ose plus et heureusement. Et les rabat-joie qui m’entourent, je leur ferme le clapet (gentiment hein!). Bises alpines… de loin.

    • Edmée dit :

      Pareil pour moi, et donc je te comprends tout à fait. Je ne sais pas si « on aurait pu partir plus tôt », je crois qu’on part quand on est prêtes. Etre bien préparées comme tu dis. L’important est de ne pas croire que ‘est trop tard et ne vaut plus ou pas la peine…

      Les rabat-joie, je suis moins gentille qu’autrefois. Je ne suis jamais méchante mais il arrive que je prenne des distances, et puis éventuellement que « je coupe les ponts ». Prendre nos libertés pour fuir avec peine une relation toxique ne mérite pas qu’après on supporte sans rien faire des ronchons nuisibles 😀

      Bises prudentes et masquées 😀

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