Marie, femme de lettres

Lovely Brunette était, bien avant d’être cette femme un peu insaisissable, chic avec son zeste d’exubérance et de folle envie de rire plus fort que permis, une jeune fille timide, qui se faisait un peu de cinéma. Elle avait le décor parfait pour ça. Pensez donc, elle était née dans un château, pouvait vanter une généalogie assez ronflante (mais parfois, on s’en doute, il valait mieux de pas chercher trop profond, nous avons un ancêtre qui faisait notre fierté mais était un vrai fripon, et qu’il soit noble et riche ne le rendait pas moins fripon), une existence en suspens entre des parents peu attentifs et de jeunes servantes ravies de pouvoir jouer un peu avec les enfants des lieux, parce qu’on les avait placées en les séparant de leurs frères et sœurs. Son père était… rentier, oui, rentier. Je vous le jure, ça existait. Elle avait grandi dans un pensionnat pour jeunes filles bien nées (pour ce que ça voulait dire, je me demande si Dieu vraiment faisait ce choix atroce : toi tu naîtras mal, et toi bien… car ce pensionnat était tenu par les Ursulines), avec de trop bonnes manières (comme prendre son bain avec une tunique pour ne pas voir l’impureté de son corps, qu’il soit sale ou embaumant de savon), prête à sa future et délicate carrière d’épouse de la bonne société.

En attendant, elle attendait. Ne chantait-on pas avec foi Un jour mon prince viendra ? Elle chantait, et dans les distractions de jeune fille bien née se trouvait la correspondance. Une dame se devait de se consacrer à sa correspondance le matin. Elle avait son écritoire, avec son porte buvard raffiné, sa cire à cacheter, du papier vélin, un encrier, et un magnifique stylo en écaille de tortue avec plume en or. Tout ça avait sa propre odeur, ses marques d’usure, et sentait le rituel, le silence, l’aller vers l’autre par les pensées et l’effort d’une belle écriture, de phrases que l’on ordonnait dans sa tête avant de les étirer en lignes luisantes d’un beau bleu qui séchait lentement.

Je ne sais comment elle a obtenu des adresses de correspondantes, mais c’était sans doute par une filière triée sur le volet, car elle ne recevait pas, comme moi j’en ai reçu plus tard, des lettres arrivant d’un pénitencier en Oklahoma avec le cachet du contrôleur au dos…

Tout ça pour dire qu’elle a ainsi eu plusieurs échanges épistolaires qui l’ont accompagnée des années durant, et surtout une correspondante, Lulu. De leur âge de jeunes filles en attente du prince à la mort de Lulu, elles ont fidèlement échangé leurs confidences et récits plus ou moins sages. Il faut dire que Lulu n’a pas cherché loin car son prince était son voisin de palier. Et qu’elle a eu une vie sans grands reliefs qui nous semblait, à nous, plutôt ennuyeuse, toujours dans le même quartier de Paris, et nous avions ri malgré nous (enfin, avouons-le, on était un peu moqueurs, tout le monde l’a compris) quand un jour Lulu s’est rengorgée dans une de ses lettres avec cette phrase que je n’oublierai jamais : Et dire que nous avons des amis à Los Angeles !

Mais il n’y eut pas que Lulu (et d’autres), il y eut Marie.

Marie que mes grands-parents acceptèrent comme correspondante car elle avait un nom à multiples particules très impressionnant.

Eugène de Blaas La lettre d’amour

Ce qu’ils n’ont pas su tout de suite, c’était que Marie était un garçon. Eh oui. Un jeune Hollandais qui parlait bien le français. Lovely Brunette le pensait amoureux d’elle, et ça lui plaisait, cette hâte à recevoir et lire ses lettres, d’y répondre en faisant semblant de rien, en ayant pourtant cru comprendre entre les lignes des choses qui peut-être n’y étaient pas, ou si peu. Ils ne se sont rencontrés qu’une fois mariés tous les deux, lui avec Nettie, et elle avec mon Papounet. Elle continuait d’aimer l’idée que Marie avait une sorte de regret dans le sourire, une admiration heureuse en la voyant, mais le respect de leurs situations à tous faisait que tout ça était suspendu dans une autre parenthèse de temps, si seulement, qui sait si…

Quand j’ai eu 13 ou 14 ans, je suis allée passer une semaine chez Marie et Nettie, pour « perfectionner mon néerlandais » que je n’ai pas du tout perfectionné puisque tout le monde parlait français, et que d’ailleurs j’étais un peu impressionnée par cette atmosphère familiale trop différente de la mienne, de la disposition de la maison (ah ces escaliers tellement raides et mal éclairés…), l’habitude pater familias qui voulait que Marie découpe la viande de tous puis faisait une prière et ensuite nous pouvions manger refroidi, sans boire pendant le repas, juste après. Ils étaient charmants avec moi, me sentaient mal à mon aise, me tenaient compagnie. Leurs enfants – Antoinetje et Louitje – étaient plus jeunes que moi, mais nous jouions et nous promenions ensemble, le plus beau jeu étant de sonner aux portes et de nous enfuir bien entendu.

Marie me demandait si les garçons m’intéressaient, et je me souviens de lui avoir dit que je les trouvais stupides et que si jamais un garçon devait un jour m’offrir un bouquet de fleurs pour me demander en mariage, j’aurais un fou-rire, que je ne voulais absolument pas me marier, jamais. Lovely Brunette m’avait tellement inoculé son rêve à elle que je me persuadais qu’il me faisait ces demandes en pensant à elle, à ces occasions peut-être manquées, à cette autre vie qu’il aurait pu connaître. Qui sait ce que pensait Marie, en fait ?

Les années passèrent au galop.

Nettie mourut. Antoinetje était devenue vice-présidente de la Cour d’Appel de sa ville, et Louitje directeur d’une grosse société. Marie et Lovely Brunette s’écrivaient encore, de leurs mains devenues vieilles et raides.

Et voilà qu’il lui demanda de venir passer quelques jours chez lui. Elle s’agitait comme une puce folle. Il était très bel homme encore, une belle patine distinguée. Elle s’agitait, s’agitait, commença à organiser son séjour et puis… renonça.

« Il va me demander de l’épouser ».

Elle n’est pas partie à cause de ça. Elle souhaitait garder la romance de toute une vie et refuser l’entrée en scène de l’âge, les pilules, les précautions, les faiblesses honteuses.

Quand il est mort, peu avant elle, elle a été bouleversée.

34 réflexions sur “Marie, femme de lettres

  1. Quelle jolie histoire ! Il est vrai que votre mère, par son charme et sa beauté, vous ferait avaler des couleuvres. Si vous me racontiez qu’elle a empoisonné trois ou quatre soupirants, je lui trouverais toutes les excuses du monde.

  2. charef dit :

    Les plus belles histoires d’amitié et d’amour sont celles qui restent inachevées dans les faits mais éternelles dans les cœurs. Un exemple que tu as su encore nous décrire avec brio dans ton bille. Bonne journée Edmée..

  3. Dédé dit :

    Oh! Maintenant, on écrit via des sites des rencontres, on trie les gens avec des photos, on renonce à les rencontrer s’ils ne sont pas à notre goût et la magie de la rencontre s’estompe dans un catalogue de revendications toutes plus subjectives les unes que les autres. A cette époque-là, les choses étaient différentes, plus romancées. Avoir un écritoire, une plume, du papier… cela nous semble si lointain! Un écran et un clavier d’ordinateur, c’est plus pratique mais c’est tellement conventionnel. Marie était bel homme et cette relation faite de sous-entendus mais jamais déclarée aurait pu prendre une autre tournure. Mais voilà, la sagesse de Lovely Brunette en a décidé autrement…
    Bises alpines très fraîches.

    • Edmée dit :

      Oui, elle a été très très prudente au moment où…
      Bises glaciales aussi, les Saints de glace ont frappé fort cette année…

  4. Charmante histoire, très rigolote cette histoire de Marie, les apparences sont parfois trompeuse. C’est une belle histoire d’amour qui semble inachevée, toutefois l’amitié est née de cette relation singulière ! 🙂

    • Edmée dit :

      Oh ce fut une vraie amitié, longue et jamais interrompue. Je pense qu’il lui aurait offert d’avantage, mais elle tenait à la romance, et l’âge l’aurait rendue trop réaliste, j’imagine…

  5. angedra dit :

    Ton histoire semble sortir d un roman mais finalement la vie de ta famille est réellement un roman que tu nous contes au travers des différents membres de ta parenté.
    Un château, des servantes et toute la suite …
    Le rêve d un peut-être à eu la préférence pour ta maman… le conte sera entretenu jusqu’à la fin Garder ce « possible «  lui semblait plus beau et important.
    Comme toujours c est un plaisir de remonter le temps avec ta famille.
    J espère que la liberté est possible chez toi pour retrouver ceux qui nous ont manqué.

    • Edmée dit :

      Je n’ai encore revu personne, car ma famille a dû choisir 4 personnes, et les amis sont encore interdits de séjour. Heureusement que j’ai mes souvenirs pour me tenir compagnie 🙂

  6. Carine-laure Desguin dit :

    Une très belle histoire. Et pourquoi pas ne verrait-on pas pas là germer tout ce qu’il faut pour écrire … un roman?

    • Edmée dit :

      C’est vrai qu’on pourrait y voir le début d’un roman. J’ai longtemps gardé une photo de Marie par respect au souvenir de Lovely Brunette et puis… pauvre Marie est passé aux oubliettes comme bien d’autres 🙂

  7. claudecolson dit :

    Ou comment le rêve aide à vivre
    Comme tu l’aimais, cette maman, pour en parler si tendrement !
    Une époque où le commerce entre les gens était élégant.

  8. Edmée dit :

    J’ai une grande tendresse pour sa vie qui fut très solitaire mais qu’elle a meublée du mieux qu’elle l’a pu avec des amitiés épistolaires entre autre, Monsieur Kapadia de Bombay (j’ai encore des cadeaux de Monsieur Kapadia…), Monsieur « Rigolo » (qui était honteusement gnangnan et se plaignait sans cesse, en s’appelant… Mr Rigaux!!!), Clara White de New Island, et tant d’autres…
    Oui, les gens aimaient la finesse, autrefois… et prenaient le temps de le passer sans hâte…

  9. emma dit :

    délicieuse histoire… quel merveilleux masque anti-chaperon que de s’appeler Marie…quand on écrit avec un stylo en écaille sur une écritoire chargée de secrets, de rêves et de larmes, ça ne peut évidemment pas être à son voisin de palier… le prince charmant n’a pas de poil dans les oreilles et ne fait pas de bruit en mangeant sa soupe … d’ailleurs mange t il ? il a des sentiments si nobles et si élevés, en plus d’être follement amoureux… dans « le mouron rouge », sir Percy , resté seul dans le parc, baise les marches que vient de fouler la dame qu’il adore en secret… n’est ce pas mille fois plus puissant que les cinquante nuances de Grey ?

    • Edmée dit :

      Figure toi que je n’ai pas lu Les cinquante nuances de Grey, je ne sais plus pourquoi, mais ça ne devait pas m’attirer… « L’amour » trop terre à terre, hygiénique ou sans complexes, les charges réparties comme sur un cahier des dites charges… « le trop nuit en tout », en tout cas pour moi. Même si je supporte un prince charmant un tantinet plus velu que la légende ne le présente 😀

  10. Philippe D dit :

    Ce n’est pas possible ! Tu as vécu au moins dix vies et tu as une mémoire phénoménale !
    Bon weekend.

  11. Pastelle dit :

    Les échanges épistolaires sont un sujet presque infini.
    Quelle belle histoire que celle ci, de celles qui ont accompagné toute une vie.

    • Edmée dit :

      Oui, je trouve ça joli aussi, ces échanges de toute une vie, ces liens qui deviennent avec le temps aussi proches que deux âmes en voyage…

  12. AlainX dit :

    Encore une belle histoire. et comme toutes les autres, tu la racontes si bien.
    Ah, les amitiés épistolaires ! Je devrais me remémorer les miennes pour les raconter. En lisant ton billet elles me sont revenues.
    C’était une autre vie dans une autre époque. À présent ce sont les mails et la modernité et en plus on peut ajouter l’instantanéité des WhatsApp et autres visios…
    Mais tout le plaisir d’écrire à la plume, le cérémonial de la correspondance avait quelque chose de solennel, d’un rituel. Le choix du papier à lettres, de l’enveloppe, du timbre. On se rendait à la poste ou la boîte aux lettres. Les jours passaient et on guettait le passage du facteur. Et voilà une réponse. Quand et où va-t-on ouvrir l’enveloppe ? Quel en sera le contenu, y aura-t-il une photo ? Et puis parfois la page parfumée…

    • Edmée dit :

      Comme tu le dis, il y avait tout un charmant rituel excitant autour de l’art et du plaisir de la correspondance. Parfois on devinait une photo ou une fleur séchée dans l’enveloppe, on choisissait en effet de beaux timbres, du beau papier (on s’offrait d’ailleurs du « beau papier à lettres » pour les fêtes), chaque envoi et réception était accompagné d’émotions… Celles qui ont besoin du temps, un peu longuet, pour que l’on s’impatiente!

  13. Colo dit :

    La douceur, l’excitation aussi, d’imaginer l’amour d’un autre et qui garde si vivant. Pourquoi faudrait-il toujours mettre un nom sur le genre de relations avec les autres? Ici Lovely Brunette sont probablement passés un mélange de sentiments au fil des ans, et c’est si bien ainsi!
    Bon dimanche Edmée.

    • Edmée dit :

      Je pense qu’elle a bien fait, et qu’ils ont en effet vécu un de ces amours flottants, réel mais qui n’avait pas besoin d’entrer dans le quotidien. 65 ans de correspondance, forcément ça tisse des liens multiples!
      `Bon dimanche à toi aussi!

  14. gazou dit :

    6( ans de correspondance, c’est magnifique quand même…
    C’est dommage, on écrit de moins en moins de lettres

  15. xoulec dit :

    C’est fou comme il y a toujours des histoires passionnantes à lire et découvrir chez toi !
    Probablement qu’en épousant, la romance allait prendre fin, et que jusque là c’était un sans-faute…

  16. Tania dit :

    Ô les vertus de l’amour à distance et des non-dits ! Belle histoire mais un renoncement qui a dû fort blesser le coeur de Marie.

  17. gazou dit :

    Un amour qui n’a pas de fin et qui a embelli sa vie

  18. La Baladine dit :

    Ton indéniable talent de conteuse s’impose avec encore plus de naturel au fil des récits… Ta maman est là, charmant personnage disparu à qui tu redonnes chair et vie, et plus tu nous en parles, et plus on regrette de ne pas l’avoir connue, ne serait-ce qu’un tout petit peu, juste entrevue… Celle qui a préféré garder son rêve romantique jusqu’au bout du bout prolonge le rêve par ta plume…
    C’est très beau, très touchant.
    🙂

    • Edmée dit :

      Je te remercie pour tes mots… Il est vrai que souvent je rends vie à ma mère, dont trop longtemps j’ai voulu qu’elle ne soit que ça : ma mère, alors qu’elle était aussi une femme. Surtout…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.