Passing away, far from the madding crowd

En cette période turbulente, je pense souvent à la mort. Un état d’esprit où je ne dois certainement pas me sentir seule.

La mienne, la mort en général, la mort d’un monde. Ce n’est pas aussi noir qu’on pourrait le penser même si parfois ça me galope un peu trop dans la tête au moment où en réalité, je devrais m’endormir et me réjouir de la belle journée à peine terminée.

Personnellement je vis une époque délicieuse, ayant retrouvé l’homme qui, lorsqu’il n’était qu’un garçon de 18 ans et moi une jeune fille du même cru, avait laissé une trace profonde. Sans autre raison que cette trace profonde que nous ignorions d’ailleurs. Nous ne flirtions pas, ne « sortions » pas ensemble (on ne se lie pas pour l’après-vacances quand on est en vacances… ) et n’avions aucun projet de nous revoir un jour, sauf l’année suivante, ce qui fut fait. Le scenario avait été presque identique cette seconde année si on ne tient pas compte des baisers échangés le tout dernier soir – on pensait que jamais nos routes ne se croiseraient à nouveau – et une bague en argent qu’il m’a glissée au doigt. Une autre fille la lui avait donnée, et moi je l’ai offerte par la suite à une amie aussi. Bref, on n’était pas embarqués dans du « pour toujours ». Du moins on ne le savait pas.

Mais la vie, etc etc…

On sait tout ce qu’elle fait, la vie.

On ne s’est jamais oubliés. Ce qui n’est pas une garantie que l’amour soit en embuscade pour si on se revoit, loin de là… Mais on ne s’est pas oubliés.

On s’est retrouvés quand on avait 37 ans, mais de nouveau, la vie, vous savez, la vie, etc etc…

Là, c’était l’amour, et très cruel, on s’est presque oubliés pour ne plus souffrir.

Mais la vie, etc etc… Elle connaît le timing des choses essentielles.

Et donc, depuis qu’il a quitté son pays et ses routines – sa langue, sa famille, ses rituels, ses amis, ses objets, ses tramezzini et tomini délicieux – pour venir ici, et comme je suis ultra prévoyante (avec un papounet ingénieur, on n’y coupe pas facilement) je suis parfois saisie par les affres de la responsabilité, et si je meurs alors qu’il n’a pas encore de vrais liens ici, je dois penser à ça, et à ça, et encore à ça.

On a aussi évoqué nos morts à tous les deux, le genre de question qu’on ne sait à quel moment placer et qui par conséquent se place toute seule, à savoir où on veut être enterrés, si on veut l’être entiers ou en cendres, et d’ailleurs si en cendres on préfère revenir à la terre dans le geste large d’un cher éploré chargé du cérémonial. Recyclage ou durable ?

Toutefois, lorsque je fais du boudin avec ce riant programme, je finis toujours par m’endormir et par jouir au réveil d’une journée splendide de toute façon.

Mais quand je pense vraiment à la mort, y-compris la mienne, j’ai cette idée que « ça ne sera pas si terrible que ça ».

Mon papounet, deux mois avant la sienne, une fois qu’il a fait face et a cessé d’en avoir peur (toute sa vie il a vécu avec la peur de la mort, car à sa naissance le médecin avait tristement annoncé aux voisins que le petit garçon français d’à côté ne passerait sans doute pas la nuit…), m’a dit très calmement « tu sais, ce n’est pas une tragédie »… Et comme on n’avait aucune discussion amenant cette remarque, je l’ai regardé surprise et il a terminé « … que je vais mourir ». Je me souviens qu’il regardait pensivement par la fenêtre et voyait déjà les choses défilant comme depuis un train qu’on a pris sans retour…

Lovely Brunette avait tout préparé, mis sous les meubles, objets et tapis des étiquettes collantes précisant à qui appartenait ceci ou cela, car elle habitait la maison de papounet et certains meubles et objets venaient d’un clan familial ou de l’autre. Elle en avait assez, disait-elle. Était fatiguée et ne servait plus à rien. Son seul souci, sa dernière responsabilité, c’était confier son chien à de bonnes mains. Elle avait déjà donné ses poules avec un soin de mère se séparant à contrecœur de ses enfants chéris…

Avec moi elle a choisi la photo que l’on mettrait sur le souvenir qui remercierait les gens venus à ses funérailles. Elle avait épinglé au mur de la cuisine le nom du funérarium choisi.

Quand quelqu’un meurt, je sais combien ça peut être triste et même déchirant pour certains de ceux qui restent (qui ne sont pas toujours ceux que l’on pense…). À ce niveau-là, ça peut être une tragédie. Mais pas pour celui qui meurt, si on met à part les conditions dans lesquelles ça se passe et qui peuvent être tragiques aussi, disons qu’une fois mort… je ne sais pas ce qui se passe, où on va si on va quelque part, où on reste si au contraire on reste, ce qu’on devient, ce qu’on cesse d’être… il y a tant de voies de pensées, je n’en ai aucune qui m’amène à un « je suis presque certaine » et donc en fait… je ne sais pas. Mais en effet ça n’a pas un caractère tragique.

Je crois bien entendu imaginer quelque chose, ou le ressentir, mais qui sait…

L’époque actuelle est si désagréable que je me surprends souvent à dire à l’homme que j’aime que je suis contente d’être vers la fin de ma vie, de ne pas devoir affronter mes années de pleine énergie dans ce contexte. Il faudra cependant s’adapter encore et encore, tant que la vie sera là. Je pourrai faire ça aussi…

Des gens sont morts, des gens que j’aimais de près ou de loin, comme par exemple des artistes inspirants ou des personnes brièvement côtoyées mais dont la rencontre a enrichi des moments de ma vie, voire ma vie tout court. Personne ne me manque vraiment, pas même mes parents que je regrette mais qui, s’ils m’ont manqué au début, à présent sont là. Soit que je me souvienne d’eux, soit qu’ils me semblent présents, soit que je touche leurs objets aimés.

Ces gens que j’ai aimés de près et de loin, je les imagine si paisibles, Far From The Madding Crowd, irradiant toujours mais autrement. Ils me donnent encore les effluves de leur présence, de leur façon de voir et affronter les choses. Et je les reverrai.

38 réflexions sur “Passing away, far from the madding crowd

  1. malyloup dit :

    belle photo de l’amour-joie et belle philosophie! j’aime!

  2. Den dit :

    Ah ! oui, j’aime bien vos mots, et vos réflexions, sur la Vie, la Mort… très joli tout ça….
    Merci.
    Douce journée à vous Edmée.
    Vous êtes beaux tous les deux…..

  3. loisobleu dit :

    Ce qu’on voit de loin est souvent plus clair que de près..
    N-L

  4. SBP dit :

    L’acceptation.
    C’est facile de dire cela lorsque tout va bien. Mais lorsque tout va mal, ou plutôt lorsqu’on est malade, gravement, et qu’il y a une possibilité d’inéluctable, j’imagine que le seul état d’esprit qui vaille, soulage, accompagne en paix, qui peut même être un tremplin vers l’après-vie terrestre, est l’acceptation.
    Ainsi soit-il, disions-nous autrefois.
    Parole sage. Parole qui allège.
    Et l’on part (peut-être, je l’espère) avec un sourire intérieur. Sourire d’acceptation, de remerciement. Pour la vie, pour nous et pour les autres.

    • Edmée dit :

      J’espère bien arriver à l’acceptation. Je l’ai vue sur plusieurs membres de ma famille, et je compte sur leur « exemple » pour m’y guider aussi. Ma vie n’a jamais été aussi riche et heureuse, et peut-être que ça aussi, ça aide à accepter. Ainsi soit-il comme tu dis… let it be.

      Merci pour le compliment. Notre unique coquetterie, c’est le bonheur 🙂

  5. SBP dit :

    Oh! j’oubliais… voilà une bien belle photo! Vous rayonnez!!

  6. Adrienne dit :

    excellent texte et merci pour la belle photo, le beau témoignage!

  7. gazou dit :

    Une bien belle photo..Profitez de vos retrouvailles…
    Ce qui importe , c’est d’être vivant jusqu’au bout, c’est à dire d’apprendre , de découvrir…J’aimerais bien voir la mort arriver , en toute conscience,on ne meurt qu’une fois…mais…
    J’ai failli mourir, il y a 2 ans mais je n’en étais pas consciente, je me sentais seulement très fatiguée

    • Edmée dit :

      Comme toi, j’aimerais savoir que ça arrive, mais on ne choisit pas. J’imagine souvent que c’est, justement, cette terrible fatigue qui nous absorbe, j’ai vu ça chez trois personnes qui… comment dire? S’en fichaient, tout d’un coup, ne luttaient plus, s’abandonnaient et dormaient dormaient dormaient… Sachant qu’au bout d’un de ces sommeils il n’y aurait pas de réveil!

  8. Hamesse dit :

    Ma chère Edmée, presque inconnue si lointaine si proche parfois…Je ressens tout ce que tu exprimes, nos pensées volent ensemble, tu es ma soeur de coeur.. Nous mourrons guéries .
    Nos mille vies furent belles -et douloureuses- mais si belles.
    Anne-Michèle

  9. AlainX dit :

    La photo est très belle. Vous êtes rayonnants lui et toi
    Le texte est prenant, fort, intense.
    Il parle de la vie, de sa vibration, tout en abordant la mort comme un aboutissement, peut-être un apaisement, peut-être une espérance, mais toujours une autre face de la vie.
    Pour ma part je suis un peu comme chantait Jacques Brel « mourir, cela n’est rien ; mais vieillir… ». Peut-être parce que je suis physiquement plus vieux que mon âge en raison de mon handicap d’enfance. Et quand bien même on tente de se rattraper avec une « jeunesse intérieure ». Ce n’est pas faux, mais quand même, jeune de cœur et grabataire de corps c’est pas non plus une panacée.
    Merci pour ce texte qui à la fois m’a fait du bien et me donne à réfléchir.
    Cela fait beaucoup de bien de lire une vivante qui n’est plus toute jeune…

    • Edmée dit :

      Oh merci cher Alain, pour ton appréciation. Je comprends bien ce que tu dis, la jeunesse intérieure ne remplace pas ce que le corps ne veut ou ne peut plus faire.
      Pendant longtemps je n’ai pas pensé à la mort, ou très anecdotiquement. Maintenant, si heureuse que je voudrai que ça dure toujours, j’ai envie que ce toujours soit long, mais bon, soyons lucides, il suffira qu’il soit justement long, pas plus, pas moins. Et oui, nous sentons d’autant plus à quel point nous sommes vivants!

  10. Dédé dit :

    Coucou. Te revoilà! 🙂 Vous formez un très beau couple et vous respirez la joie de vivre. Donc en disant cela, c’est un peu contradictoire de parler de la mort. Tout dernièrement, la vie et ma santé m’ont fait penser à la mort. Et cela m’a terriblement angoissée. Je pensais à mon conjoint et je me disais que ce serait pénible de le laisser. La mort fait partie de la vie et je pense pourtant qu’une des choses les plus difficiles pour l’être humain, c’est d’accepter cette finitude, pour nous et pour tous ceux qui nous entourent. Bises alpines.

    • Edmée dit :

      Honnêtement, en premier lieu je crains pour mon compagnon, comme tu dis, je me préoccupe pour lui. J’imagine qu’en fond d’écran il y a aussi une légitime inquiétude pour le fini-fini malgré tout, et je pourrais angoisser aussi. Quand on prend conscience que c’est là, qu’on y est, il y a sans doute un sale moment de réflexion à affronter. Mais là, nous sommes heureux, chaque jour compte pour un mois 🙂
      Bises liégeoises!

  11. Vous êtes rayonnants tous les deux. La photo est digne de Point de vue, le magazine d’actualité des familles royales, du gotha et des people d’exception.
    La mort est toujours présente, celle de nos parents, de nos amis, et de tous les gens qui ont compté pour nous.
    Une personne ne meurt jamais totalement, elle vit toujours dans nos souvenirs.

    • Edmée dit :

      Hahaha, Point de vue, le magazine de ma belle-soeur 🙂

      Je pense comme toi au sujet de la mort, je me sens « attendue », pas avec impatience (j’espère qu’ils se distraient sans moi 🙂 ) mais sereinement, et même encore secourue ici et là.

  12. Paolo Zagaglia dit :

    Brava! Penso come te.

  13. Adèle Girard dit :

    Ce n’est pas nous qui marchons vers la mort, mais la mort qui nous rattrape. Nous sommes projeter du néant dans le temps, dans la vie. Tant que nous sommes sur notre lancée nous vivons, mais petit à petit la puissance de la vie s’atténue et la distance se réduit, à un rythme différent pour chacun, causé par les aléas que l’on rencontre dans notre parcours, et au bout du compte, la mort nous cueille. Conclusion, vivons bien et pleinement pour vivre longtemps!

  14. Colo dit :

    Quelle superbe photo de vous deux ! Vous semblez tellement vivants et heureux qu’il est compliqué de penser à la mort, et pourtant….
    L’ennui c’est quand la pensée de notre fin déborde sur le plaisir de vivre. Les nuits sont porteuses de ces pensées, inévitables hélas.
    Tu peux essayer de chanter cui-cui (voir le poème de mon blog !!!)
    Bon dimanche, un beso

    • Edmée dit :

      Commencer à vivre son grand amour à 73 ans porte inévitablement à ces pensées « d’ordre pratique ». La nuit est souvent méchante au début, puis heureusement on dort 🙂

      Je m’en vais lire ton cui-cui 🙂

  15. Xoulec dit :

    C’est une belle histoire que ton histoire ! Ne jamais se perdre totalement du vue pour enfin se trouver. C’est beau.
    Parler d ma propre mort, je ne suis pas encore prêt, c’est probablement d’avoir vu mes parents s’y préparer, je ne voulais pas voir, mais je voyais quand même…
    D’écrire ces lignes m’émeut, aussi j’arrête là.

    • Edmée dit :

      Alors je n’enchaîne pas sur ce sujet 🙂
      Quant à notre relation en pointillés, Adolfo et moi, oui c’est beau. Et ça nous a rendu facile de nous accepter avec des corps vieillis pour recommencer une histoire : après tout on s’est connus avant et tout se superpose. Quand nous étions jeunes-zé-beaux, assis l’un à côté le l’autre j’avais souvent la main sur sa cuisse gauche, et il m’arrive encore souvent de le faire et d’avoir l’étrange sensation que (qui est une réalité, ha ha ha!) que c’est exactement la même cuisse…

  16. Armelle dit :

    Oui, le temps que nous vivons n’incite à rien de positif et chacun de nous sent que les jours à venir seront de plus en plus engrisaillés de doute et de mélancolie. C’est le monde qui perd sa saveur, sa richesse, son mystère, sa beauté. L’homme est un triste improvisateur, il veut tout changer et il ne cesse de tout détruire. Nous, qui avons connu autre chose, une autre époque, d’autres aspirations, d’autres projets pour le futur, nous voilà dépossédés de nos aspirations et de nos espérances. Et c’est cruel, voire désespérant.

  17. Armelle dit :

    Je viens de rédiger un commentaire qui s’efface et se refuse à la publication. Pas de chance car je crois que celui-ci va subir le même sort.

  18. angedra dit :

    Bel exemple pour moi de sérendipité en amour (beau film romantique Serendipity) . La vie joue à nous mettre des virages qui semblent nous éloigner, pour mieux nous retrouver au bon moment. Vivre chacun une ou plusieurs vies avant de se retrouver lorsque notre temps à deux sera venu.
    Par contre je ne suis pas dans les préparatifs (en pensées) dans le grand final de la vie.
    Je n’y pense que très rarement, sauf pour ceux que j’aime et qui ont justement leur vie en pointillé et se battent pour rester en vie.
    Sans doute parce que j’ai malheureusement déjà accompagné plusieurs personnes très proches qui allaient vers la mort, notamment mon compagnon qui s’est tant battu.
    Je me dis juste que je voudrais être là pour voir grandir mes petits enfants le plus longtemps possible.
    Vous avez tous les deux la beauté et le sourire de l’amour. De longues et belles années de bonheur à vous deux.

    • Edmée dit :

      Merci ma chère Angedra, ça m’a fait plaisir de te « revoir » 😉
      Nous pensons à la mort mais sans doute pour des raisons pratiques : il est loin des siens (son fils et les petites-filles) et bon, c’est inévitable que ça vienne à l’esprit. Et puis nous profitons bien de cadeau dans notre vieil âge, mais automatiquement nous souhaitons en profiter en bonne santé, et le plus vivants possible ( hahaha).
      Pour le reste, nous sommes heureux et rendons grâce au ciel, tu peux me croire! Merci pour tes gentils souhaits

  19. Pastelle dit :

    Quelle belle photo ! J’aurais aimé la faire, être celle à qui s’adressent ces radieux sourires…

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