Oui c’est bien ça : comme une petite famille

Le monde merveilleux des auteurs, des auteures.

Une vraie famille dysfonctionnelle, avec les pères fouettards, les mères aux mœurs douteuses, les sœurs indignes, les braves silencieux qui s’occupent de leurs affaires cachés dans le grenier, les fêtes entre membres de la famille (mais qu’elle est grande, grande, la famille…) se retrouvant lors du concours annuel des prix, coupes, reconnaissances, connaissances, fourberies de l’année écoulée. Et la litanie des mensonges « on m’a demandé de publier chez *** mais tu penses bien, j’ai refusé » ; « mes proches se demandent comment je fais pour vivre de mes droits d’auteur, et je vois bien que certains ne me croient pas » ; « à compte d’auteur ? certainement pas, jamais ! Pas pour moi ! Ils font à compte d’auteur pour les autres, mais moi, j’ai eu un contrat spécial » ; « pour écrire cette magnifique romance se déroulant dans les tranchées, j’ai fait de sérieuses recherches, avec pelle et lampe de poche » ; « j’écris plus vite que mon ombre, mon mari ne me voit pas pendant des mois » ; « on m’avait retenu pour le prix *** mais c’est un pistonné qui l’a eu à ma place »…

Un monde très égocentrique, fait de flagorneries et d’esprit marketing le plus souvent. Certains font leur promotion comme s’ils vendaient des pommes de terre : une bouteille de bière à l’achat de trois livres, un signet avec ma photo très décolletée et dédicacée, un bol tibétain à -15% à l’achat de Mes secrets de zénitude…

Un monde de pistons stupides aussi, où des associations « littéraires » organisent des concours dont le prix est déjà décerné en secret mais le montant des inscriptions remplira la caisse et fera croire à l’honnêteté de la chose ; où des échevins communaux créent des rencontres littéraires où on verra défiler leur nièce, leur fille, le fils de la femme de ménage, le fiancé de leur filleule avec un premier (souvent dernier aussi) livre qui laisse sans voix (c’est souvent vrai…). Où des organismes culturels perdent les manuscrits soumis au concours (dont, on s’en souvient, le gagnant est déjà désigné à l’avance) comme ça m’est arrivé il y a des années : mon manuscrit ayant été perdu dans l’éther la première année, la seconde j’ai chargé une amie sur place de le déposer dans la boite aux lettres. Il n’est jamais arrivé non plus, même pas pris en compte. A mon étonnement ingénu, j’ai eu droit à « entre la boite aux lettres et le 4è étage, il peut se passer beaucoup de choses ».

Des auteurs remarquables ne se remarqueront jamais, leur voix assourdie par le brouhaha de compliments doux comme l’huile essentielle de ciguë que s’échangent ceux qui ne lâchent pas la scène. Oh quel bonheur de vous revoir à ce salon, faisons un selfie ensemble pour montrer à quel point nous nous entendons (quel chemisier minable, entre nous soit dit…) ; Oh mon Dieu je ne crois pas à ma chance d’être assis/e à côté de vous cette fois encore, faisons un selfie pour témoigner notre belle entente (et pousse-toi de là avec tes livres idiots, que j’aie de la place pour les miens…) ; Mais c’est pas possiiiiiiiible ! Vous, à nouveau ! Je viens de faire un selfie avec Amélie, vous l’avez vue ? Faisons-en un nous aussi (et certes qu’Amélie ne vous aurait même pas remarqué, vous !)…

Des auteurs remarqués prennent la parole, les écrans, les selfies, les articles, souvent aussi les prix. Certains, soyons justes, le méritent. Et ne deviennent pas toujours insupportables une fois habitués au frisson de la célébrité. Mais certains se prennent pour des « écrivains » avec un talent de premier en rédaction en 6è primaire (améliorer l’orthographe, a rappelé la maîtresse…).

Finalement, c’est un monde comme tous les autres, une grande famille où peu s’entendent, se soutiennent, s’épaulent. J’ai pris mes distance avec beaucoup de ces égos terrifiants, même si, je le redis, j’en ai connus qui ont du talent, et mériteraient mieux que leurs propres louanges ou celles d’un fan club qui n’attend qu’une chose : les mettre en pièces à l’arrivée d’un autre Alpha plus vantard, même si moins qualifié.

J’ai rencontré des lecteurs/lectrices et des auteurs à l’humanité généreuse et sans flagornerie. C’est une délicieuse récompense, simple, tranquille. De vraies amitiés, ou des sympathies fortes, se sont créées, sans jalousie, sans inquiétude. Juste la bienveillance et le plaisir pour l’autre. Notre plaisir premier, c’est d’écrire. Ensuite, de plaire à qui nous lit. Pour le reste, les louanges et compliments, s’ils font plaisir (et pas toujours, quand on s’attend à voir serpents et crapauds jaillir de la bouche de qui les prononce…), sont chose d’un moment. On peut d’ailleurs écrire quelque chose d’époustouflant, et puis faire un coup ou deux dans l’eau, qui ne méritent plus que l’on batte le tambour. On écrit avec ce qu’on est et ce qu’on a. Une année n’est pas l’autre, comme pour le vin…

Preuve qu’on n’écrit pas avec des logarithmes incorporés…

27 réflexions sur “Oui c’est bien ça : comme une petite famille

  1. loisobleu dit :

    Les concours oui de l’agricole au grand prix ça pousse la combine relationnelle…
    Bel article et grand merci…
    N-L

  2. Carine-laure Desguin dit :

    Eh bien, j’en apprends =D et je ris.

  3. voussonwaf dit :

    Voilà qui encourage les auteurs d’un premier roman, dont je suis ( Chloé des Lys) … Ton dernier paragraphe a oté la chape de plomb qui me paralysait et m’a rendu le sourire

    • Edmée dit :

      Comme ça tu ne seras pas surpris… Mais il y a le côté magnifique, humain, qui nous fait sentir au chaud. Bienvenue et et prépare-toi aux selfies 😀

  4. Adrienne dit :

    j’imagine très bien 🙂

  5. AlainX dit :

    J’aime beaucoup ton texte avec la juste distance de l’expérience et de la sagesse qui te caractérisent !
    C’est tout à fait conforme à ce que j’ai pu entendre autour de moi par certain(e)s qui publient. Mais c’est tellement bien dit sur un fond de bienveillante exigence.
    Tu n’ignores pas que c’est exactement les mêmes tenants et aboutissants dans bien des domaines essentiellement fondés sur le commerce et le profit.
    Mais chut ! On sait bien que tout écrivain, pour célèbre qu’il puisse être, n’est qu’un altruiste désintéressé totalement et à chaque instant prêt pour céder sa place à plus talentueux que lui.

    • Edmée dit :

      C’est de notoriété publique. Quand je vois ce qui se passe au niveau des « petits auteurs » comme moi, j’imagine que le sang coule à flots une fois arrivés chez les grands (si on a survécu aux petits 😀 )

  6. SBP dit :

    Un bon texte bien senti, Edmée!
    Hélas, ce milieu ne diffère en rien des autres milieux. Celui de la restauration du Patrimoine, que je connais bien, est tout aussi minable (humainement, s’entend). Et je ne parle pas des églises et chapelles en tout genre… Querelles d’egos, luttes de pouvoir, énergie du désespoir, bêtise.
    « Là où y’a de l’homme, y’a de l’hommerie! » dit-on. La nature humaine est ainsi faite: médiocrité écrasante sur quelques pépites éparses.

  7. emma dit :

    l’hommerie, oui, bien vu, copinages, décorations et et renvois d’ascenseurs … la vie, quoi…connais tu ceci, très très édifiant ? : https://youtu.be/SASfCclpPvE

    • Edmée dit :

      Je n’ai pas regardé mais ai sauvé, merci. Oh c’est hélas tellement en accord avec toutes les « castes », ces grandes familles aux sourires panaméricains et aigreurs d’estomac 🙂 Heureusement que je ne fais pas ça pour l’argent ou faire partie d’un « club sélect », hahaha!

  8. celestine dit :

    Hey…mais tu as rouvert les portes de ton blog…
    Quel bonheur !
    Je repasserai lire, parce que là, présentement, je manque de temps, et tes textes méritent qu’on s’y arrête.
    Baci sorella. Ton bonheur fait plaisir à voir.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  9. Je suis un grand naïf, je n’imaginais pas cela. Je pense que cela peut se passer dans d’autres milieux. Je l’ignore. Je continue mon petit bonhomme de chemin. Je suis toujours ravi de te lire ! 🙂

    • Edmée dit :

      Merci Rémy.
      Mais si, c’est comme ça, heureusement pas tout le monde mais presque tout le monde 🙂 On peut faire son choix, ses choix, et on a vraiment beaucoup de plaisir à échanger avec quelqu’un d’autre qui écrit, et qui est sincère.
      Mais les coups de coude, les flatteries qui grincent, les copinages intéressés et les renvois d’ascenseur, plus l’argent et reconnaissance qui vont toujours aux mêmes, et pas les meilleurs… c’est la soupe quoitidienne 😀

  10. gazou dit :

    Ah ! c’est comme ça, ça ne donne pas vraiment envie…
    L’important c’est d’écrire ce que l’on a besoin, envie de communiquer, de l’écrire avec justesse…et peu importe le reste…Bien sûr, si quelques uns apprécient, ça fait du bien….

    • Edmée dit :

      Oui c’est comme ça 🙂 Alors on s’y plaît si on est là pour, comme tu dis, écrire, et en retirer quelque chose, le donner à qui le désire. Le reste, entrer dans l’arène, vouloir un trophée qu’on n’obtient (souvent, pas toujours j’espère) qu’en se vendant, pas envie 🙂

  11. Barguillet dit :

    Je partage votre description d’un monde qui, comme le monde politique, a les dents coupantes comme un rasoir. Ou il y a rivalité, tous les coups sont permis hélas ! Il est nesseraire de faire sa route seule et tant pis si elle est plus modeste.

    • Edmée dit :

      Elle est bien plus modeste mais en tout cas plus authentique et spontanée. J’ai fait quelques tentatives de bonne foi à l’époque où je pensais que la grande famille culturelle avait des qualités de sincérité, mais (sans que je trouve que je méritais forcément de « gagner », loin de moi cette idée…) j’ai été dégoûtée de voir comment ceux qui faisaient parler d’eux s’y prenaient, et ça n’avait rien, mais rien, à voir avec le talent! Aussi je ferai, comme vous dites, ma route seule 🙂

  12. Xoulec dit :

    Ah, la grande famille des écrivains ! Cela me fait penser à une interview d’Albert Algoud, qui officiait sur canal +. Le mot d’ordre officiel, était « l’esprit canal ». Laissant penser que c’était différent des autres, en mieux ! C’était pareil, sinon pire !
    Ton histoire d’expérience, me fait penser à ce film ; l’histoire d’un pion qui devient prix littéraire de l’année. C’est tout à fait ça.

    Le pion.

    Synopsis

    Michel Benech et Robert Laugier, élèves de quatrième, mènent la vie dure à Bertrand Barabi (Henri Guybet), surveillant dans leur établissement. A la suite d’un chahut particulièrement important, le jeune Michel sera d’ailleurs exclu pendant trois jours. C’est à cette occasion que le surveillant rencontrera Dominique (Claude Jade), la mère de Michel. Celle- ci est troublée par Bertrand mais le « pion » ne s’en rend pas compte car il est fasciné depuis longtemps par Madame Thuillier, une séduisante professeur de français. De chahut en chahut, la situation professionnelle du surveillant se dégrade et un inspecteur est envoyé pour enqueter sur cette situation intolérable. Bertrand sera sauvé par les élèves eux-memes qui tiennent à le garder. Cela lui permettra de mener à bien un ambitieux projet d’écriture : un roman qui, sous un pseudonyme, obtiendra le Prix Goncourt. Un succès en amenant un autre, la belle Madame Thuillier s’offrira enfin à Bertrand. Pourtant c’est la mère de Michel qu’il épousera avec la bénédiction de tout la hiérarchie universitaire qui lui rend enfin hommage.

    • Edmée dit :

      Oh je n’ai pas vu ce film, mais en ai vu le titre passer, oui. A l’occasion… 🙂
      Avec « le/la covid », les sournoiseries sont encore plus évidentes et nous sommes nombreux/ses à en parler. De plus en plus. Certains acceptent les « règles du jeu » et entrent dans celui de qui sera le plus frotte manches et s’emparera des contacts du voisin de table, d’autres n’acceptent pas les règles d’un « jeu qui n’en vaut pas la chandelle » et font le point.
      Une des nombreuses expériences, où on apprend l’indépendance ou la dépendance aux ronds de jambes 😀

  13. Colo dit :

    Doux Jésus Edmée, on s’y croit avec toutes les turpitudes, faux semblant, enfin tout ce que l’humanité a d’affreux.
    Celui/celle qui ne joue pas le jeu na aucune chance alors?

    Les prix, on le remarque de plus en plus, revient à des romans moyens, à la portée de tous…faut bien gagner beaucoup de sous !

    • Edmée dit :

      Je crains bien que le bon auteur qui ne veut pas jouer n’a aucune chance, et la laisse à ceux qui… comme tu dis, offrent une lecture banale qui se vendra à coup sûr. C’est dommage peut-être, je ne sais trop, car en même temps, il reste le grand plaisir d’écrire librement, sans se sentir obligé de plaire, de garder son lectorat, ses appuis. Un appui qui prend sa retraite, et gnam! On doit en bouffer plus d’un 😀

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