Dommage, Leonardo…

On fête les 85 ans de Lorraine, née Duvivier. Veuve d’Yvan Lejeune dont elle a porté les trois enfants. Tout le monde s’accorde pour dire qu’elle resplendit depuis son veuvage advenu dix ans plus tôt, qu’elle a  si bien « repris ». Tout le monde naturellement s’accorde tacitement pour participer au grand complot des œillères, car il n’y avait rien eu à reprendre : Lorraine a porté les enfants d’Yvan mais le poids de son mariage a été bien plus lourd encore. Un vieux grognon. Un dictateur. Un coureur de jupons. Et elle avait regroupé ses enfants autour d’elle, formant un petit clan craintif qui se rebellait en l’absence du tourmenteur, imitant sa voix, ses ordres, lisant les lettres d’amour de ses maîtresses, lui donnant des surnoms.

Quand il avait été terrassé par une attaque, ce même groupe de tout le monde aux œillères avait admiré sa patience, son dévouement et sa force d’âme, car elle l’avait entouré de soins avec l’ardeur d’un essaim d’abeilles. Le pauvre homme suppliait la mort de l’emmener loin, oh loin, et vite, mais les visiteurs pouvaient témoigner qu’elle ne cessait de lui caresser la main, de le forcer à manger, de lui faire les piqures elle-même alors que lui trouvait encore la force de la fixer avec des yeux furieux.

Et ça faisait dix ans environs qu’elle connaissait la meilleure époque de sa vie, femme exemplaire et citée en exemple, vestige et vestale d’une époque où le mariage était sacré.

Liliane, sa fille aînée, est là avec son mari, Jean l’insignifiant laquais. Un homme sans surprises, décevant naturellement comme Liliane s’y attendait – Lorraine l’avait prévenue. Elle n’avait eu qu’à s’inspirer du modèle maternel pour garder le confort social et financier de sa vie de femme mariée : Jean était la risée de ses enfants, belles-sœurs, belle-mère, et ses colères qualifiées avec négligence de cacas nerveux. Liliane était complimentée pour sa loyauté car elle était jolie et aurait pu aller voir ailleurs. Mais bien entendu, Liliane n’avait aucune intention d’aller voir ailleurs, puisque tous les hommes étaient pareils, sa mère le lui avait dit. On cherchait un bon mariage mais pas un bon mari, sauf dans le sens de pas trop encombrant. Au moins elle avait su congédier Jean l’insignifiant laquais de son lit et pouvait lire ses Robert Ludlum en paix, une boîte de pâtes de fruits ou pralines à portée de main.
Christian, le fils, est seul. Lui, aucune femme ne le supporte longtemps.

Et puis Régine avec son fou de mari, cet arrogant Italien qui se vante de connaître les femmes parce qu’il a grandi entouré de grands-mères, sœurs, cousines et tantes. Les règles douloureuses et les chagrins d’amour n’ont pas de secret pour lui, a-t-il dit un jour, s’étonnant de ne pas les voir rire. On avait pourtant bien pensé que Régine était la plus chanceuse des trois enfants Lejeune :  contrairement à Jean dont le charme n’avait été qu’un feu de paille – il avait été renvoyé de ses trois premières fonctions et n’avait dû son rattrapage à la quatrième qu’au bras un peu long de feu Yvan qui l’avait imposé comme figurant quelque peu intelligent dans la multinationale d’un ami -, Leonardo réussissait tout ce qu’il entreprenait. Toujours de bonne humeur, attentionné envers Régine qu’il appelait Reine de cœur – il ne prêtait pas attention à son expression ennuyée comme par une sottise enfantine -, faisait l’unanimité parmi les connaissances : elle n’aurait pu trouver meilleur mari.

Lorraine le regarde et lui sourit. Imbécile heureux va ! Avec ce sourire qu’il brosse trois fois par jour… Elle n’a pas oublié qu’il remarque tout, cet animal-là. Et il ose, oui il ose gratter au fond des  choses, ne pas se contenter de ce qu’on lui dit.

 

Deux mois plus tôt, elle était au restaurant, invitée de Régine et Léonardo. Liliane était venue elle-aussi, ayant laissé ses petits-enfants à la garde de la belle-mère – cette vieille folingue de Marieta Zuckilawska. A-t-on idée de porter un nom aussi folklorique ? Et la conversation était venue… tombée… bon…, disons qu’elle avait attiré la conversation sur son  long sacrifice, une vie conjugale entière avec Yvan. Liliane et Régine, tout en suçant leurs cuisses de grenouilles en levant le petit doigt et se tapotant fréquemment les lèvres d’un coin de serviette, avaient soupiré une fois de plus à l’évocation du calvaire maternel, ajouté des exemples de la tyrannie paternelle – on ne pouvait parler à table sans quoi on se retrouvait à manger au vestiaire, on ne pouvait pas lire au lit, pas de sortie si on n’avait pas été à la messe et à la communion… On levait les yeux au ciel, riait à nouveau d’une de ses secrétaires amante qui zozotait un peu, et de ces lettres qu’il avait gardées dans une boîte à chaussures. Leonardo, pour une fois, s’était brusquement tu, et avait eu une expression vaguement écœurée.

 

(En vérité, et Lorraine n’en a aucune idée, il avait fixé Régine qui riait aux éclats, citant de mémoire des extraits de lettres. Une lettre d’adieux qu’il trouva très intime et triste leur arrachait des gloussements féroces.)

Liliane s’était reprise la première et, d’un air sombre, avait constaté que « de leur temps – celui de ses parents », une femme n’avait rien à dire et n’avait aucune chance de refaire sa vie. Et il ne lui restait donc qu’à subir subir et subir. Et Lorraine avait réagi. Oooh avait-elle dit d’une voix toute en chuchotis, serrant les lèvres pour contenir un sourire satisfait, elle aurait pu refaire sa vie, oui. Mais elle avait pensé à eux, les enfants, et avait renoncé. Leonardo s’était montré encore plus surpris et du coup, avait avalé d’un trait son verre de mauvais vin du patron – que Lorraine avait recommandé en soutenant qu’il était meilleur qu’on ne l’aurait pensé.

 

(C’est qu’elle n’avait jamais été bien jolie, Lorraine, même sur sa photo de mariage. Elle n’avait pour tout bagage que sa jeunesse, mais portait déjà ce masque amer et réprobateur, un peu distant. Alors qu’Yvan l’ait trompée, non pas à la recherche de beauté mais de chaleur et de rires, il le comprenait. Mais qu’un autre homme ait eu l’humeur assez suicidaire pour lui offrir une seconde chance alors qu’elle avait déjà ses enfants et des années de rancœur aux tripes, il ne pouvait le concevoir).

Il avait donc écouté avec attention lorsque Régine et Liliane, alourdies par le fardeau du sacrifice de leur mère, voulurent en savoir plus. Eh bien il y avait peu à dire. Cet homme était amoureux d’elle et lui avait proposé de l’emmener au Luxembourg où il possédait des vignobles. Il avait eu le cœur brisé quand elle avait tenu bon pour  le bonheur de sa famille et elle n’en avait plus entendu parler. Elle avait laissé flotter sur son visage maussade un petit rêve sentimental sous la forme d’un pâle sourire.

Il était alors intervenu, retrouvant un air enjoué et taquin. Mais alors, s’était-il risqué, elle avait donc eu sa petite romance aussi, belle-mamma, pas vrai ? Les trois femmes l’avaient transpercé de regards indignés et Lorraine s’était indignée. Non voyons, et d’abord qu’il cesse de l’appeler Belle-mamma, on aurait dit une marque de teinture pour cheveux. Et ensuite, elle n’avait eu qu’un seul homme : feu son mari. Mais Leonardo avait joyeusement agité un index aux mouvements de non-non-non sous son nez en s’obstinant : no no no no belle-mamma, no no no ! Un homme ne veut pas emmener une femme dans son pays avec trois enfants et le spectre d’un ex-mari sans savoir ce qu’il va recevoir de bon dans l’affaire ! Eeeeeh Belle-mamma, on a eu du bon temps et on croit que ça ne se saura pas ??? Une gifle sonore s’était abattue sur le dos sa main, si fort qu’il l’avait plongée dans la salade, et jeté un regard furieux à Régine dont le pli de la bouche ne laissait pas place à la plaisanterie. Les mains de Lorraine tremblaient et elle avait eu une de « ses crises de suffocation »… Il avait fallu écourter le repas, et on fit bien comprendre à Leonardo que tout était de sa faute.

 

Comment oublier ce repas? Lorraine ne le pouvait pas. Ce Leonardo s’ingérait dans ce qui ne le regardait pas.

Et aujourd’hui, Lorraine s’offre un splendide cadeau d’anniversaire.

 

La paix.

 

Léonardo aura droit à un petit tête à tête au sujet du cadeau à faire pour son anniversaire de mariage avec Régine dans six mois. Elle lui suggèrera un  vin de derrière les fagots à essayer discrètement… amélioré par ses soins. Yvan l’avait aimé, ce petit vin, et elle se souvenait que l’attaque n’était apparue qu’au petit matin, ce qui laissera tout le temps à ce fouineur de Leonardo de conduire pour rentrer à la maison : Régine n’aime pas conduire la nuit et, ma foi, elle va bientôt devoir le faire si elle veut encore une vie sociale…. Alors, pour une dernière fois…

Elle sourit à Leonardo qui, avec un clin d’œil, lève son verre à sa santé. Imbécile heureux, mais plus pour longtemps. Mon manteau noir… il faudra que je le porte au nettoyeur dès lundi, et donner un coup de cirage sur mes escarpins, se dit-elle en lui rendant son sourire.

2 réflexions sur “Dommage, Leonardo…

  1. Angedra dit :

    Une histoire de tromperie générale !!! Les femmes à l’époque subissaient, mais elles avaient des idées pour se venger.
    Une histoire à la façon de Agatha Christie….. ou encore le film « Arsenic et vieilles dentelles ».
    Très agréable lecture avec une belle surprise à la fin.

    • Edmée dit :

      Merci 😉 Je me suis un peu amusée dans la cruauté… ce n’est pas désagréable. Et sans aller jusqu’au crime, j’en connais, des femmes qui se vengent en douceur 🙂

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