La dispute

Evelyn De Morgan, Ariadne in Naxos, 1881

Evelyn De Morgan, Ariadne in Naxos, 1881

C’était la première fois qu’une dispute de cette force explosait entre eux. Ce qu’ils avaient été jusque là vacillait, poignardé par l’angoisse de l’incertitude, lacéré par cette évidence : on ne se comprend vraiment pas.

L’entente des mois précédant cette heure de mise à sac de leur couple paraissait une illusion et les indices non remarqués dansaient dans sa mémoire, ce fichier des crimes ineffaçables. Comment donc n’avait-elle pas voulu voir, futilement acharnée qu’elle était à trouver dans leur vie à deux ces ondes brûlantes de tendresse, d’amour infini, de sensualité inépuisable, de douceur réciproque ?

Elle sortit dans la pluie d’automne, le visage piqueté par la fraîcheur qui s’y écrasait pour nimber sa peau, l’âme houleuse d’affolement. Le vent tenta de dévorer son petit parapluie pliant qui en fut quitte avec deux baleines cassées. Les éléments, pourtant, ne l’atteignaient pas. Elle dérivait au dehors comme au-dedans, sans présent ni avenir, aussi légère qu’un nuage,  aussi lourde qu’une stèle tombale.

Pluie et rafales secouaient les contours du petit parc encerclé de jolies maisons bourgeoises aux façades égayées de balcons à fleurs d’acanthe, de portes à vitraux art déco, de boites aux lettres de cuivre et sonnettes serties dans des gueules de lions. Il ne faisait pas encore froid et sa veste un peu trop légère pour la circonstance – prise au vol avant de claquer la porte sur ses efforts à lui de remettre les choses en place en raisonnant – s’alourdissait  aux épaules. Elle s’abrita sous un arbre, le parapluie pendant au bout de son bras inerte, inerte comme tout son être qui pleurait sans cris ni larmes. Un grand rien l’entourait, l’aspirait ; seul le bruit des gouttes rebondissant sur les feuilles au-dessus d’elle lui parvenait, plaintif chuchotement liquide.

Une fenêtre s’ouvrit derrière elle, une voix féminine cria gaiement quelque chose qui lui parvint de façon estompée, là, dans cette ouate anesthésiante où elle s’était repliée. Et puis un violon et un piano lancèrent des poignées de notes dans l’air strié de pluie, notes qui se faufilèrent en elle, ouvrant une porte après l’autre jusqu’à la trouver, elle, la femme en souffrance, la femme  perdue. Comme une héroïne victorienne enterrée vive et brisant sa tombe pour réclamer son existence, son âme s’étira au son de la mélodie parfois maladroite de débutants attentifs qui égrenait de l’amour, la pureté des choses, la vigoureuse beauté du monde. De son cœur jaillit enfin un pleur sans voix, celui de la joie, celui du présent que l’on vit, du futur que l’on entrevoit, du passé qui a engendré tous ces bonheurs encore à venir.

Leur rencontre elle-même était un miracle, fruit de tant de hasards et d’enchaînements subtils. Leur amour avait jailli de ce mariage d’un instant, d’un lieu, de la rencontre de leurs yeux, de la tendre familiarité de leurs odeurs que leurs cœurs avaient reconnu d’un temps où ils n’existaient pas. Un tel amour ne craignait rien. Impatience et mauvaise humeur étaient de petits démons bien humains, sans aucun pouvoir sur ce frisson tendre et ardent qui les gardait en un temple de lumière rien qu’à eux.

Les vraies larmes, celles qui donnent la parole au chagrin et font taire les jamais, toujours et jamais plus, se mêlèrent sur sa peau avec l’eau du ciel en tumulte. Elle respira et senti l’odeur des feuilles au sol, du tronc de l’arbre, du sentier de gravillons gorgés d’eau. Fermant les yeux, elle s’abandonna aux arômes, à la musique, à la pluie d’automne, sortant de son éclipse pour laisser rebondir la vie dans un plus tard, un instant de plus et puis…   Oui, encore un instant, et elle rentrerait, elle écouterait ce qu’il avait à dire.

On ne se comprenait pas, pas toujours en tout cas. Mais on s’aimait assez pour l’accepter. Encore un instant…

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2 réflexions sur “La dispute

  1. Un bon thème. Il est vrai que je suis sensible à une certaine mélancolie. Elle est bien rendue Et laisse à penser. Si je voulais faire de l’esprit ou le con, je dirais qu’elle a été écrite par tes lecteurs et par toi.

    • Edmée dit :

      J’aime aussi la mélancolie si elle est passagère et ne se ferme pas à la joie. Mes lecteurs, forcément… il comprennent avec leur regard!

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