Tu sais, le charbon

A cette époque-là, tu comprends, on se chauffait au charbon. La maison toute entière avait cette odeur un peu métallique, même quand on avait ciré les meubles à la cire d’abeilles, lavé les sols au savon noir, battu les tapis, fait reluire les cuivres. C’est le charbon que l’on sentait par-dessus tout le reste, une haleine subtile et familière qui parlait de confort. Ma mère descendait à la cave deux fois par jour pour alimenter la grosse chaudière sombre et trapue, jetant avec la fureur d’un machiniste de locomotive des pelletées de charbon dans son avide gueule rougeoyante. Quelques boulets s’enfuyaient, roulaient sur le carrelage de pierre bleue, frôlant sa chaussure qu’elle ne pouvait reculer assez vite, y laissant un baiser poudreux. Et on savait que la respiration de ce dieu caché dans la cave monterait en battant le tambour dans les tuyauteries jusque tout en haut où elle se reposerait, brûlante, dans le réservoir d’eau chaude que l’on aimait enserrer de nos petits bras pour nous imprégner de sa chaleur.

Le marchand de charbon – l’homme au charbon – venait livrer plusieurs fois au cours de l’année – car on cuisinait au charbon en été aussi – , et on mettait des journaux dans le vestibule de marbre de Carrare aux veines qui ressemblaient à de longues chevelures de sirène jusqu’à la porte de la cave, une porte d’un vert sombre avec un petit verrou. Pour l’une ou l’autre raison on n’employait plus le soupirail. Et c’était en silence que, armé de sa force tranquille et de son mutisme poli, il suivait sa piste de papier, les sacs remplis de boulets sur l’épaule. La servante se sentait extrêmement propre dans son tablier blanc amidonné, joliment fragile et délicate devant cette paisible montagne, et son sourire trahissait des rêves de lessives et d’étreintes timides.

Et toutes ces huches qu’il fallait aller remplir quotidiennement, ces belles huches noires à l’élégance mal comprise, cabossées par des années de bang-bang, avec l’anse qui coupait les doigts et la petit poignée à mi-hauteur pour mieux la plonger dans le tas de charbon. On remontait l’escalier de pierre raide et mal éclairé en haut duquel les bouteilles de bière et d’eau prenaient le frais, on s’essuyait les pieds sur un paillasson noirci et la chaleur de la cuisine nous assaillait, ainsi que ses fumets et ses bruits : la vapeur bégayant au bord du bec de la bouilloire, le galop à la surface de l’eau pour les pommes de terre. Le canari dans sa cage contre la fenêtre, qui célébrait une éternelle saison chaude et un va-et-vient distrayant. L’arôme un peu amer montant de la cafetière toujours tenue sur un coin de la cuisinière pour la jatte de café que l’on ne manquerait pas d’offrir tout au long du jour aux visiteurs et livreurs.

La huche avait sa place là, entre la cuisinière toute de blanc et argent vêtue et la table de travail en bois recouverte de zinc que l’on frottait au Vim tous les soirs. Au passage, le tisonnier était dérangé et se mettait à danser sur la barre, flirtant avec les pinces noircies.

Le matin, on tamisait les cendrées, récupérant les morceaux grisonnants qui avaient échappé aux flammes. On polissait la cuisinière avec du Zébracier et elle devenait douce et satinée, luisante comme un étang sombre, et l’œil s’enchantait de cette propreté née du devoir que l’on accomplissait en chantant. Une propreté qu’il fallait chérir et entretenir car vois-tu, le charbon déposait une légère patine sur toute chose, ce voile à l’odeur minérale qui faisait partie de la maison. On pouvait alors faire un nouveau feu, avec des pages de papier journal roulées en boule et du petit bois – que nous livrait l’homme au bois, d’abord avec son vieux cheval Bobby et puis une camionnette quand il l’a conduit à l’abattoir. Nous qui aimions la viande de cheval, nous n’en avons plus jamais mangé : nous ne voulions pas risquer de manger Bobby -. Quand la flamme ronronnait gaillardement entre l’entrelacs de bois, on la calmait avec le charbon qui s’en laissait un peu lécher avant de devenir cette masse de velours vivante et incandescente, respirant pour nous étreindre de sa chaleur.

Sous le petit poêle de fonte noire à l’étage – ah ! ce petit poêle aux fenêtres de mica, replet comme un beau cochon, avec ses jolis pieds griffus de lion – on déposait les pantoufles à la Saint-Nicolas. Ma mère faisait son courrier, sa cire à cacheter embaumait la pièce. Sur son scriban ouvert, le tampon buvard parlait à l’envers. Les enveloppes prêtes à partir s’empilaient sur l’appui de fenêtre, du vélin bleu ciel où courait son écriture ronde et sage. Vestale d’un secret gardé par les mamans depuis des générations, elle nous rappelait la carotte pour l’âne, à mettre sur une soucoupe, et un verre de lait accompagné d’un biscuit pour le Saint. Sur le manteau de la cheminée, un soleil de cuivre allait gaiement de gauche à droite au bout du balancier de la petite pendule Louis XV, flanquée d’amours brandissant des chandeliers, et c’est en chœur avec l’horloge de Dalhem qu’elle annonçait 8 heures. L’heure d’aller au lit et de s’impatienter pour les cadeaux de Saint Nicolas.

Si c’était un boulet de charbon que je trouvais en train de noircir l’intérieur de ma petite pantoufle au matin … je restais contente malgré tout : j’avais un boulet à ajouter sur le tas dans la cave. J’avais gagné quelques secondes de chaleur pour la maison …

Le charbon, tu vois, c’était notre confort, l’odeur de nos maisons, le bien-être d’alors.

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